Interview La Canaille

À l'époque de leur premier album, on avait dû se contenter d'un échange par écrit. Mais comme La Canaille, on est du genre persévérant et on aime le direct. Un nouveau disque, un dictaphone et une tournée de bières, c'est ce qu'il nous fallait pour parler de Par temps de rage, un album au nom bien choisi.

07/04/2011 | Propos recueillis par Greg avec zo. | Photographie : Draft Dodgers

Interview : La Canaille

Abcdr Du Son : À l'occasion de ce deuxième album, la présentation officielle du groupe a été rédigée par Olivier Cachin. Comment vous êtes-vous connus ?

Marc : On s'est rencontrés lors d'une tournée pour le CCAS [Caisse centrale d'activité sociale, le comité d'entreprise d'EDF - NDLR], qui organise des tournées dans des camps de vacances. C'est un peu surréaliste les concerts en CCAS : c'est gratuit, les gens vont et viennent, en tongs... ou des fois tu te retrouves sur des pistes de ski ou les gens sont là à taper de la raclette... On était partis pour deux semaines de tournée itinérante, et lui faisait l' "approche" auprès du public pour expliquer l'histoire du rap avant notre concert. Il faisait une introduction sur le mouvement, ses origines et ses évolutions. Il commençait par The Last Poets et finissait par La Canaille – évidemment c'était une super intro. Du coup on a passé quinze jours ensemble 24h sur 24, il dormait dans les mêmes endroits que nous, bougeait avec nous... C'était comme un nouveau membre de l'équipe quoi ! Ce qui fait qu'à la sortie de l'album, quand on cherchait quelqu'un pour faire la bio, comme il nous connaissait bien et qu'il nous avait vus dans plein de configurations différentes, ça coulait de source que c'était lui le mieux placé.

Walter : C'est notre copain, c'est un plaisir. On a vécu pratiquement un mois 24h sur 24 ensemble, donc forcément... Au début on se "regardait" un peu comme ça, on était curieux les uns sur les autres, et on a découvert le personnage. Et puis ce genre de concerts, c'est vraiment populaire quoi !

A : Justement, comment ils vous ont trouvés, le CCAS d'EDF ?

M : Lors d'un concert. C'est des gens qui se baladent sur les routes, de concert en concert. C'est un gros employeur sur le plan artistique, pour les intermittents du spectacle. Ils trouvaient qu'on collait bien à leur développement culturel, sachant qu'ils ont une vraie politique culturelle, on a été agréablement surpris : c'est vraiment poussé, notamment pour ouvrir les employés à une culture à laquelle ils n'auraient pas forcément accès dans la vie de tous les jours.
On a fait trois séries de concerts pour eux en tout. En général ils programment pas trop de rap, mais ils avaient été touchés par notre musique et nos textes. Mais ils se sont dit que pour amener ça à un public de non connaisseurs, il fallait une petite intro. Cachin en plus était en pleine actu avec Michael Jackson puisqu'à l'époque il sortait sa bio. C'était une bonne façon d'introduire le groupe à des néophytes, qui pour la plupart n'avaient jamais assisté à un concert de rap. Et pour nous ça donnait un truc super intéressant.

W : Et puis le CCAS ils sont pas radins du tout, ce qu'on a fait avec eux ça nous a permis financièrement de sortir le premier album.

A : Et ces introductions d'avant concert, vous avez senti la différence, ça met les gens en confiance ?

M : En tout cas il a été très fort : sans notes, sans rien, ses interventions étaient hyper vivantes. Et puis il a bien remis en contexte notre rap à nous, en montrant toutes les facettes du hip-hop, et pourquoi nous on faisait partie de la facette, disons, militante, et "live". On ne passait plus pour des extraterrestres quand le concert démarrait.

A : Tu penses que ça pourrait marcher avec d'autres groupes, plus brutaux, plus "cliché" disons ? Ou bien il y a eu une alchimie spéciale entre vous ?

M : Je pense qu'il a eu une affinité particulière avec nous et notre son, qu'il a trouvé ça frais, avec de l'originalité sur le plan musical, un effort dans les textes... Au final je pense qu'il était content de participer à un projet avec nous, que quelque part ça redorait un peu le blason du rap.

W : Disons que c'est indispensable qu'il y ait des groupes comme nous, qui poussons un peu le texte. Et en même temps c'est un mec hyper ouvert, il fait souvent l'éloge de Booba... Il kiffe quoi. C'est ça qui est impressionnant chez lui, il a pas de barrière.

A : Et c'est quelqu'un qui vous a mis dans le bain, à l'époque de "Rapline" ?

M : C'est clair ! "Rapline" pour moi ça a été les sources du hip-hop à la télé. J'ai grandi avec ces émissions, à regarder les interviews des nouveaux rappeurs, à aller guetter les sorties de skeuds... Quand on s'est croisés, quinze ans plus tard, ça m'a fait rigoler. C'est un mec que je respecte énormément parce que j'ai été impressionné par sa culture musicale. C'est un vrai personnage. Quand le mec te dit qu'il connaît le mouvement, il le connaît date par date, c'est une bibliothèque vivante. Après vingt ans de rap, il a toujours la flamme, il se tient toujours au jus des nouveautés qui sortent, et il ne tarit pas d'éloges sur ce mouvement, alors qu'on aurait pu croire qu'il aurait fini par être blasé. C'est un passionné. Mais c'est une rencontre humaine avant tout, comme tous ceux qui collaborent avec nous : il faut d'abord ça. Et après, deuxièmement, que ça ait du sens.

"J'ai toujours envie de retoucher, de me dire : est-ce que ma pensée est assez claire, est-ce que je l'ai bien exprimée, est-ce que ça groove assez, est-ce que le flow est bien en place ?"

A : C'est le rap qui vous a mis à la musique ?

W : On n'est pas venus par le même chemin...

M : On a chacun une histoire différente. Moi je suis un enfant du rap. C'était la musique des grands frères de la cité, avec aussi la funk qui commençait à passer de mode [Rires]. C'est le rap qui m'a amené à la musique, d'abord le rap français et ensuite le rap américain. Des albums comme Authentik, De La Planète Mars ou Le Futur, que nous réserve-t-il ?, je les ai fait tourner et tourner, je les ai même brûlés. "Les tams-tams de l'Afrique", tout ça, c'était des morceaux hyper forts. Et cette direction politisée, j'avais soif de ça. Je me disais : quelle insolence, c'est des mecs qui n'ont pas fait d' "écoles", ils viennent de la rue, et en même temps ils ont vrai discours politique, mais mis en musique, avec tout le groove qui va avec... C'est ça qui me plaisait.

A : Plus généralement, vous glissez des petites références détournées, par exemple à "Demain c'est loin" ou "Le chargeur est surchargé"...

M : Ouais, c'est des petites dédicaces, pour des phrases qui ont marqué l'histoire du rap. "Demain c'est loin", pour moi c'est une des plus belles chansons qui aient été écrites sur le quotidien des quartiers : chaque fois que je la réécoute elle a toujours pas vieillie, la réalité qu'elle décrit c'est toujours aussi juste. Et puis "Le chargeur est surchargé", je trouvais que la formule était bien, j'avais adoré le premier maxi de La Brigade. C'est des petites dédicaces pour les mecs qui connaissent le rap depuis le départ.

A : Côté américain, étant donné votre son, on pense d'abord aux fusions rap/rock, à Run DMC, aux Beastie, à P.E. pour les couches de son. On peut supposer que vous vous retrouvez là-dedans, mais est-ce que êtes branchés aussi boom-bap classique ?

M : J'écoute vraiment de tout. Ces références là, c'est vraiment parmi les premiers groupes que j'ai kiffé et dont j'ai acheté les disques. Et je me retrouve bien dans cette culture là, de mélange, avec l'énergie des Beastie et le discours politisé de Public Enemy, c'est ces deux côtés là que j'aime.

W : Le point commun entre les trois c'est aussi les musiciens. Moi je suis arrivé dans le rap après le grand mouvement des années 90, un peu plus tard. J'ai eu un premier groupe avant La Canaille, jazz/hip-hop, à Besançon, La Cédille, à l'époque de la première formation. C'est à ce moment là que j'ai découvert ce que je pouvais faire. Parce qu'au début, je pensais vraiment pas pouvoir faire grand-chose en tant que musicien dans le rap. Là j'ai vu qu'il y avait la possibilité de s'exprimer derrière. Et avec La Canaille, c'est l'apogée pour les musiciens.

A : Dans un passage de l'album il y a un clin d'œil à "Société tu m'auras pas" de Renaud. Venons-en à la chanson française. Brassens, Ferré, Noir Désir ou des groupes comme Bérurier Noir, ça fait partie de votre culture musicale ?

M : Perso j'ai jamais écouté les Béru. J'ai toujours été sympathisant de ce mouvement, le "Salut à toi" me faisait bien marrer, mais je suis jamais tombé dedans, pas acheté leurs disques, ni allé voir leurs concerts... Et la chanson française, j'y suis venu beaucoup plus tard. Mon entrée dans la musique c'est vraiment le rap à la fois pour le texte, pour l'origine sociale et pour le rythme. C'est seulement après que, friand de textes, je suis allé voir ce qui se faisait dans la chanson française. Donc Renaud c'est vraiment une plume qui m'a plu. Ferré plus tard, parce qu'il faut avoir un peu de bouteille pour comprendre ses textes, c'est hyper lettré, très métaphorique, et puis il y a des chansons vraiment longues comme "Le chien", qui durent dix minutes, faut s'accrocher ! Donc c'est maintenant que je me délecte de Ferré, avec la maturité artistique et puis simplement parce que j'ai grandi et que j'ai maintenant le bagage culturel pour saisir l'ampleur de ses textes. Brassens, moins : j'aime bien les textes, c'est une très belle plume, mais au niveau de la mélodie ça me touche moins, j'aime les trucs un peu plus "burinés" au niveau du son, c'est un peu "gentil". Finalement j'ai plus de plaisir à lire les textes qu'à les écouter. Noir Désir j'adore. Je préfère d'ailleurs plutôt ce qu'ils ont fait en fin de carrière qu'au départ. "Des visages des figures" pour moi c'est vraiment un super album. Et puis le concert au couvent des ursulines, un live fait d'une seule chanson de 52 mn, "Nous n'avons fait que fuir", ça démonte. Quand tu l'écoutes au casque, c'est hyper fort [il entonne le refrain] : c'est parti mec, je suis derrière toi ! [Rires].

A : Et un groupe comme la Mano Negra, par exemple ? C'est peut-être plutôt un truc de musicien...

W : Ah moi je suis tombé complètement dedans : j'étais au taquet ! Le petit côté espagnol, et puis un côté rock déglingué... Il y avait une fusion déjà, c'était vraiment intéressant. Dans ma cité ça a mis une baffe, on a dû bloquer dessus pendant trois-quatre ans.

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