Interview Charlie Braxton

02/03/2011 | Propos recueillis par JB | English version

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A : Quelles comparaisons faites-vous entre votre enfance dans le Mississippi à celle de vos enfants ?

C : Je pense qu'ils vivent dans une société meilleure .Mon plus jeune fils a 13 ans. Quand j'avais son âge, si tu m'avais dit qu'on verrait un jour un président noir, je t'aurais dit "Je sais pas ce que tu fumes, mais faut vraiment que t'arrêtes." C'était inconcevable pour moi à l'époque tant le futur paraissait sombre en terme de relations Noirs/Blancs. Aujourd'hui, non seulement mes enfants peuvent le concevoir, mais ils le voient de leurs propres yeux ! Ils peuvent même se dire qu'ils aimeraient devenir Président des Etats-Unis. Cette possibilité existe pour eux. Je ne dis pas que tout va bien dans le meilleur des mondes, ce n'est pas le cas. Mais la situation est cent fois meilleure aujourd'hui en termes de relations raciales. J'enseigne désormais à mes enfants de faire en sorte que le monde de leurs enfants soit cent fois meilleur, lui aussi.

A : Quel regard portez-vous sur la Présidence d'Obama ?

C : Je suis partagé. Je suis heureux qu'il soit là, mais j'aimerais juste qu'il ait une approche plus progressiste. La réforme de la couverture santé est une grande chose, mais en même temps, je voudrais qu'il soit plus agressif avec les Républicains, car ils essaient d'abroger tout ce qu'il accomplit. Mais ce n'est juste pas son style, à Obama. C'est un mec sympa, seulement on ne peut pas être sympa avec les Républicains. Ils sont un peu comme Le Pen.

A : Vous le connaissez aussi ?

C : Oh oui, je me tiens au courant ! Jean-Pierre me donne des nouvelles de ce qui se passe en France.

A : Désormais on a la fille de Le Pen, Marine. J'ai bien peur qu'elle frappe fort aux prochaines élections…

C : Wow. Ici, une personne qui pourrait être lié au Tea Party a placé une bombe sur le trajet d'une parade en l'honneur de Martin Luther King. C'est arrivé à Spokane, Washington. Dieu merci, les autorités l'ont trouvé avant qu'elle explose et le circuit a été dévié. Les choses s'améliorent mais il y a toujours des gens qui veulent nous renvoyer dans les années 50. Nous devons faire notre possible pour élever le niveau de conscience chez les gens pour qu'ils n'acceptent pas de retourner en arrière.

A : David Banner vient d'être intronisé au Mississippi Music Hall of Fame. C'est assez symbolique. Qu'en avez-vous pensé ?

C : C'est difficile pour moi de répondre à cette question car j'ai joué un rôle important dans sa carrière. Je connaissais très bien son groupe Crooked Lettaz. Je connais Banner depuis longtemps, mais ça fait des années qu'on ne s'est pas parlé. J'espère qu'il usera de son influence pour aider d'autres artistes du Mississippi à percer. Mais ce qui me déçoit plus que tout, c'est qu'il est probablement le rappeur le moins talentueux du Mississippi. Je le dis en toute sincérité, j'adore ce mec mais c'est l'un de nos moins bons rappeurs.

"Je le dis en toute sincérité : j'adore David Banner mais c'est l'un de nos moins bons rappeurs."

A : Quelle est votre histoire avec lui ?

C : J'ai été son mentor. Je l'ai rencontré à l'époque de Crooked Lettaz. Ils étaient coincés dans un très mauvais contrat. Donnie Cross, un artiste dont je suis aujourd'hui manager, faisait lui partie d'un autre groupe, Us From Dirt. Ils étaient sur l'album de Crooked Lettaz et ils dépendaient du même management. Donnie avait senti qu'un truc clochait, alors il m'a appelé pour que je relise leur contrat. Il en a apporté trois : un contrat de management, un contrat d'édition et un contrat de production. Ces trois contrats étaient la propriété des mêmes individus. Je lui ai dit "Sans même lire ces contrats, je peux te dire qu'il y a un problème. Le boulot de ton manager, c'est de te trouver le meilleur deal possible avec un éditeur ou un producteur. Mais s'il est à la fois ton producteur, ton éditeur et ton manager, il a un conflit d'intérêt : ce n'est pas pour toi qu'il va signer le meilleur deal, mais pour lui !" J'ai demandé à Donnie si Crooked Lettaz avaient signés les mêmes contrats, il m'a dit oui. Ils étaient mal barrés, et ça expliquait probablement pourquoi leur album tardait à sortir. Le lendemain, David Banner, Kamikaze et Fingerprint sont venus chez moi. Ils ont apporté leur contrat, je leur ai tout expliqué puis je les ai mis en relation avec Wendy Day qui les ai aidé à rompre ce contrat [NDLR : à la fin des années 90, la fan de hip-hop Wendy Day s'est fixée pour mission d'aider bénévolement les rappeurs à éviter les pièges de l'industrie du disque. C'est notamment elle qui a conseillé No Limit et Cash Money Records lors des signatures de leurs contrats révolutionnaires avec des majors]. Malheureusement, Us From Dirt n'a pas pu sortir de son contrat. Ils ont du attendre huit ans, c'est pour ça qu'on entend parler de Donnie seulement aujourd'hui.

A : Huit ans, à l'échelle du rap, c'est long…

C : Ça peut être une carrière entière ! Comme j'ai dit, je suis content pour David Banner mais je veux voir émerger d'autres artistes du Mississippi. Je suis content pour Big K.R.I.T. qui a pu enfin signer chez Def Jam. Il va apporter de bonnes choses. On entendra peut-être aussi parler de Boo chez CTE, Donnie Cross ou Needle in a Haystack – l'un des membres du groupe est mort mais ils m'avaient vraiment impressionné. Il y a beaucoup de talents ici qui méritent d'être exposés, en rap comme en R&B. J'espère que ça se produira.

A : Cette interview touche à sa fin, il y a quelque chose que vous souhaiteriez ajouter ?

C : Je veux dire aux Français : guettez la sortie du livre Gangsta Gumbo, écrit par moi-même et John, Jean… Est-ce que je prononce bien ?

A : Jean-Pierre Labarthe. Le "H" ne se prononce pas.

C : J'avais pris des cours de français à la fac. J'ai eu un B, mais je ne suis pas très bon. C'est l'un des plus grands regrets de ma vie.

A : Jean-Pierre Labarthe m'a confié que vous aviez failli venir vivre en France…

C : J'ai appris le français car l'un de mes auteurs favoris est James Baldwin. J'ai eu la chance de le rencontrer deux fois et passer un peu de temps avec lui. Il était venu vivre en France et je voulais faire comme lui. Et puis ma grand-mère est créole, elle vient de Louisiane. Je voulais être capable de communiquer avec elle mais je n'y arrive pas. Je peux dire des choses basiques comme "Comment ça va ?" [en français dans le texte] mais si tu te mettais à parler en français, je ne pourrais pas suivre.

A : Vous n'êtes jamais venu en France ?

C : Jamais. J'ai une histoire à ce sujet : il y a six ans, il devait y avoir une conférence en France pour les 30 ans du hip-hop. Ma femme et moi devions participer à un panel mais l'événement a été annulé. Je crevais d'impatience à l'idée de venir. Je voulais écouter du hip-hop de chez vous, et je rêvais de rencontrer NTM. Mais vraiment. Crois-le ou pas, mais ces frangins, c'était mes héros. Quiconque a les couilles de dire ce qu'ils ont dit, sachant qu'ils iraient en taule, et le dire quand même, c'est puissant. Peu de gens peuvent le faire. Comme Martin Luther King quand il a marché sur le Edmond Pettus Bridge. Pour se lever et dire ce qui doit être dit, surtout quand c'est impopulaire, il faut du courage. Beaucoup de courage.

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