Interview Charlie Braxton

02/03/2011 | Propos recueillis par JB | English version

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A : On dirait que la victoire du Dirty South est amère pour vous.

C : Je suis fier de voir les TI, les Jeezy et les Rick Ross accomplir des choses aussi phénoménales. Ce sont des choses que des groupes comme A Damn Shame ou Wildlife Society n'ont pas pu accomplir. Je suis heureux que Pimp C, Paix à son âme, ait pu connaître avant sa mort le degré de succès et de respect qu'il méritait vraiment au sein d'UGK. Mais je suis d'accord avec lui : il manque aux jeunes artistes d'aujourd'hui un regard social. C'est pourtant ce qui rend notre musique passionnante aux yeux du monde : notre voyage, notre lutte en tant que Noirs du Sud a changé l'idéal démocratique aux États-Unis. C'est un message puissant que l'on doit encore colporter. Si tu retires ce message de la musique, ça devient du chewing gum : ça a bon goût, peut-être, mais ça ne nourrit pas.

A : Quels sont les artistes qui vous ont le plus impressionné quand vous les avez rencontrés ?

C : Les Geto Boys m'ont énormément impressionné car ils avaient tout compris au fonctionnement politique de l'industrie du rap. Ils comprenaient aussi pourquoi ils étaient attaqués. Lil J de Rap-A-Lot m'a impressionné également. Master P aussi. Au premier abord, je ne voyais pas ce type comme quelqu'un de très intelligent, avec ses dents en or et son accent. Mais en lui parlant, j'ai réalisé qu'il était un génie ! Rassembler un collectif comme No Limit, avoir cette capacité à s'auto-marketter… Voilà un type qui a eu la volonté de sortir des Calliope Projects, et il l'a fait ! C'est fascinant. D'autres m'ont impressionné : Mia X, Fiend, Killer Mike ou Wildlife Society, l'un de mes groupes préférés. J'ai écrit sur eux à l'époque où ils étaient chez TVT Records. C'était le premier groupe de Jackson à signer en major. Ils mêlaient le commentaire social et le gangsta rap d'une manière incroyable. Ils parlaient le langage des gamins des gangs, mais ils parlaient aussi du racisme, de la lutte des classes, du mouvement pour les droits civiques, tout en restant gangsta. Pour moi, c'est ça, la puissance.

A : C'était difficile d'imposer des artistes du Sud dans les médias à l'époque ?

C : Au début, oui. Personne ne voulait en entendre parler. Il faut bien comprendre une chose : la plupart des gens qui dirigeaient les magazines étaient new-yorkais. Et le hip-hop new-yorkais des années 90 était très centré sur lui-même. En d'autres termes, si tu ne venais pas de New York ou des trois États alentours, on ne t'accordait pas le respect que tu mérites. C'est triste que UGK n'ait commencé à bénéficier d'une vraie couverture médiatique qu'après que Jay-Z les ait invités sur "Big Pimpin'". Du jour au lendemain, tout le monde les a aimés. Rien que pour avoir fait ça, Jay-Z a mon respect, mais pourquoi il a fallu que ça se passe ainsi ?

A : La plupart du public français a aussi été éduqué par New York. Et même aujourd'hui, il y a encore un fossé entre New York et le Sud…

C : Permets-moi de dire la chose suivante aux fans français : si vous voulez respecter le hip-hop, vous devez respecter le Sud. La raison pour laquelle je dis ça est claire : la musique que le hip-hop utilise – c'est-à-dire les breakbeats – elle vient d'artistes comme qui ? Comme James Brown. Elle vient de genres musicaux qui puisent leurs racines où ? Dans le Sud. Donc ne me dites pas que vous aimez le rap mais que vous n'arrivez pas à comprendre la musique du Sud. James Brown vient de Géorgie, et c'est le parrain de la soul !

"A mes yeux, le hip-hop sudiste est l'équivalent moderne du blues. Ça se sent, ça s'entend. Ce sont les petits enfants de Muddy Waters qui te parlent aujourd'hui."

A : C'est ça le truc avec le rap : quand tu as une vue d'ensemble, tout est cohérent. Mais si on ne t'a raconté qu'une seule partie de l'Histoire, tu crois détenir une vérité qui n'en est pas une…

C : Exactement. C'est comme le purisme dans le jazz. J'ai travaillé dans une radio universitaire qui passait du jazz. Je jouais beaucoup de jazz-fusion à l'antenne, des artistes comme Ronnie Law, et tous les anciens me disaient "Mmmmmh, c'est pas du jazz, ça." Mon argument, c'est que la nature du jazz, de la musique noire, de la musique, la nature même de l'humanité est d'évoluer. Le hip-hop évolue. Le hip-hop sudiste fait partie de cette évolution. Aujourd'hui, on critique beaucoup la snap music de Soulja Boy, mais la danse a toujours fait partie du hip-hop. Ce n'est pas parce que ce n'est pas ta tasse de thé que tu dois être condescendant. Le hip-hop est une musique multidimensionnelle. Le problème, c'est que le public n'est exposé qu'à une partie de notre production. Ce qui m'a fasciné avec Jean-Pierre, c'est sa sincérité et la profondeur de sa connaissance. Et je suis fasciné par votre site ! Vous faites une chose très importante car comme l'a dit Andre 3000 : "le Sud a quelque chose à dire." A mes yeux, le hip-hop sudiste est l'équivalent moderne du blues. Ça se sent, ça s'entend. Ce sont les petits enfants de Muddy Waters qui te parlent aujourd'hui.

A : Vous avez des enfants ?

C : Oui, j'en ai cinq : mon aîné est un rappeur, il se fait appeler Big Spook. Il fait ses classes dans la communauté hip-hop de Jackson. J'ai des jumeaux, Nzinga et Kamau, une belle-fille appelée Hope et Nile, qui a 13 ans.

A : Quelle relation avez-vous avec eux en matière de rap ?

C : Ils m'aident à rester à la page. Il y a tellement de musique, c'est impossible de suivre. La première fois que j'ai entendu Soulja Boy, c'était quand ma fille écoutait son morceau sur YouTube, avant qu'il explose. Sans elle, Soulja Boy serait passé complètement sous mon radar avant d'avoir touché le grand public. Mon fils Kamau m'a apporté récemment le disque d'un rappeur local, Lil Yoshi. Il se débrouille pas mal ! Il y a des jours où je grimace un peu quand je vois ce qu'ils écoutent, mais le point positif c'est que je peux leur dire : "Tu sais à quoi ça ressemble, ce truc ? Ça ressemble à ça. Tu aimes Young Jeezy ? Alors tu devrais vraiment te pencher sur Scarface et Trick Daddy."

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