Interview Charlie Braxton

02/03/2011 | Propos recueillis par JB | English version

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A : Vous avez rappé aussi, à l'époque ?

C : Crois-le ou pas, je ne l'ai jamais dit à personne mais oui, j'ai bel et bien enregistré un disque. A Jackson State, l'un de mes amis s'appelait Rufus Mapp. Il était percussionniste. Moi, j'écrivais de la poésie, j'étais très influencé par les Last Poets. Parfois, un groupe m'accompagnait sur scène quand je récitais mes poèmes. Un jour, Rufus et moi discutions et il m'a dit "Vas-y, faut qu'on enregistre ça sur cassette, mec !" On a enregistré un disque qu'on a appelé America, Land of the Free and Home of the Brave. Notre groupe s'appelait NEWS, comme North East West South, car chacun des membres venaient de l'un des quatre points cardinaux. Le disque n'est jamais sorti. Il m'en restait une copie mais elle a brûlé dans l'incendie de ma maison…

A : J'ai entendu parler de cette histoire… [NDLR : en 2002, pendant une course-poursuite avec la police, une voiture a fini sa course dans la maison de Charlie Braxton, qui a été détruite par les flammes]

C : Ce fut l'un des événements les plus douloureux de ma vie. J'ai tout perdu. J'avais une démo de l'album solo de KLC des Beats By The Pound, la démo de 6Shot, celle de Jatis, le premier groupe de Bobby Creekwater. Personne ne les avait entendues. J'ai perdu des livres. J'ai perdu deux manuscrits sur lesquels je travaillais : un volume de poésie et une histoire du hip-hop. Maintenant que j'ai de nouvelles archives, je vais en faire don à une librairie. Mon fils, qui fait du rap, voudrait que je lui donne mais je ne sais pas. S'il me montre qu'il peut les archiver et en prendre soin, je lui en laisserai peut-être un peu, mais je crois que je vais tout donner.

A : Vous avez pu sauver quelques objets ?

C : Les gens ont été généreux : grâce aux dons d'artistes, de maisons de disques et de journalistes, j'ai pu récupérer des choses ici et là, mais rien en comparaison avec ce que j'avais. De temps en temps, encore aujourd'hui, je repense à un disque, comme l'album des Renegades, un groupe de Jackson qui n'avait plus qu'une seule copie de son album. John Bigelow, l'un des membres fondateurs, m'avait dit "Je sais que je vais perdre ce disque, avec toi je suis sûr que ça n'arrivera jamais car tu en prendras soin." Et ce disque a brûlé, comme tout le reste. Je suis heureux d'avoir sauvé l'essentiel, à savoir ma famille. Je me rappelle m'être assis dans le jardin de mes voisins. Alors que je regardais ma maison en flammes, je me suis dit "OK, j'ai des disques d'or et des livres signés là-dedans, je ne le récupérerais jamais, mais j'ai ma famille avec moi." Ça m'a appris une leçon : ne plus donner autant d'importance aux choses matérielles comme je le faisais alors.

"La beauté du hip-hop sudiste, c'est qu'au départ il n'y avait pas de séparation entre les artistes et le public. Ils s'habillaient pareil que toi, ils vivaient la même vie que toi, dans les mêmes quartiers."

A : Revenons en arrière. Dans les années 80, comment vous informiez-vous sur le rap en vivant dans le Mississippi ?

C : Essentiellement par des connaissances et des magazines. Je vivais à Hattiesburg à l'époque et dans ce coin-là, il n'y avait pas de rap à la radio. La seule station qui jouait du rap se trouvait à Jackson. Il y avait une émission sur WMPR qui s'appelait "Too Black, Too Strong". Jackson se trouvant à 135 kilomètres, on ne pouvait pas la capter. Les jeunes gens ne connaissaient pas les sons du moment. Je dirigeais un journal local, The Informer, et j'ai décidé d'y créer une rubrique appelée "Youth in Effect". On y chroniquait des disques, on interviewait des rappeurs pour que les gens soient au courant des nouveautés. C'est vraiment là que j'ai commencé à en apprendre plus sur le rap. Le Sud commençait alors à émerger. J'avais une position privilégiée pour l'observer car j'étais sur place.

A : Vous étiez en contact régulier avec des artistes ?

C : J'en connaissais certains personnellement, et j'en ai vu d'autres grandir. La plupart de ces artistes étaient indépendants à leurs débuts, donc ils étaient obligés d'aller dans des petites villes comme Jackson. Jackson est ainsi l'une des premières villes à avoir accueilli UGK et le label Rap-A-Lot. On ne se contentait pas d'acheter les albums des Geto Boys, on achetait aussi ceux des 5th Ward Boyz, Too Much Trouble, Choice, Blac Monks… Ces mecs sont venus avec nous, ils ont marché avec nous parce qu'ils étaient nous. La beauté du hip-hop sudiste, c'est qu'au départ il n'y avait pas de séparation entre les artistes et le public. Ils s'habillaient pareil que toi, ils vivaient la même vie que toi, dans les mêmes quartiers. Tu pouvais te reconnaître en eux. Quand j'écoutais Eric B & Rakim, je pouvais apprécier la qualité de la musique et les paroles, mais beaucoup de gens de mon quartier ne pouvaient pas saisir les nuances. On n'était pas à fond dans la culture des Five Percenters. Pour comprendre Rakim, il fallait comprendre cette doctrine et l'argot new-yorkais. Quand Rakim a dit "My mic is a third rail", je n'ai pas compris. Il a fallu que je vois Wild Style pour capter : au moment où Fab Five Freddy parle aux journalistes, il leur dit "Faites gaffes au Rail n°3, il est électrifié." Quand j'ai vu ça, j'étais choqué !

A : Quelles étaient les différences fondamentales entre la culture sudiste et la culture du nord-est ?

C : En tant que Sudiste, je dirais que notre structure familiale est un peu plus intacte. Dans le Sud, la famille est une notion centrale. Ce n'est pas juste ton père, ta mère, tes frères et sœurs. C'est aussi tes cousins, tes voisins… On appelle le Sud la "Bible Belt" car les valeurs judéo-chrétiennes y sont prépondérantes. Même dans le morceau de gangsta rap le plus hardcore, il y aura un sentiment de remord car les rappeurs ont été éduqués avec ces valeurs-là. On retrouve beaucoup ces valeurs d'humanisme dans le hip-hop sudiste des débuts. Malheureusement, désormais, dans l'époque "trap" du hip-hop, il y a moins en moins de remords et une complaisance accrue pour la culture de la drogue. Quand tu écoutais Scarface, il t'avertissait presque de ne pas prendre ce chemin-là. "I seen a man die ", c'est du blues ! C'est un morceau cathartique et plein de remords. Tu n'entends plus ça dans le rap institutionnalisé qui sort aujourd'hui. Je suis heureux de voir le Sud s'élever mais ça m'attriste de voir l'exploitation commerciale qui en est fait. Au niveau supérieur de décisions dans les maisons de disque, personne ne vit dans le ghetto. Personne ne comprend la douleur, la colère et le désespoir des gens qui y vivent. A West Jackson, il n'y a pas de boulot et le racisme est encore un problème. Si tu dis à des gosses de ces quartiers "Hé, regarde-moi, je vends de la drogue et je suis plein aux as", tu ne fais qu'encourager les gamins à plonger eux aussi.

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