Interview Charlie Braxton

Résident du Mississippi, Charlie Braxton a été l'un des premiers journalistes à couvrir l'éclosion du rap Dirty South. En attendant la sortie prochaine de Gangsta Gumbo, anthologie sudiste co-écrite avec le Français Jean-Pierre Labarthe, cet Américain francophile nous a raconté son histoire. Il nous a aussi confié ses doutes quant au rap d'aujourd'hui.

02/03/2011 | Propos recueillis par JB | English version

Interview : Charlie Braxton

Abcdr Du Son : Vous avez grandi et vous vivez dans le Mississippi. Quelle est l'histoire de votre famille ?

Charlie Braxton : Je suis né en 1961 à McComb, Mississippi. C'était l'un des points chauds du mouvement pour les droits civiques. Ma famille y était très impliquée. J'ai moi-même grandi dans la ségrégation. Pour comprendre le Mississippi des années 60, il faut imaginer les routes et les autoroutes qui séparaient les Blancs des Noirs. Je vivais dans une zone appelée Bear Town, qui était et qui demeure extrêmement pauvre. Nous n'avions pas l'eau courante, mais de l'autre côté de l'Autoroute 24 vivait les gens riches. Eux avaient tout et bien plus encore. Ça a façonné ma façon de voir la vie et les relations raciales. La musique aussi : je vivais à côté d'un juke joint d'où je pouvais entendre pas mal de blues et de R&B. Je suis d'ailleurs allé à l'école avec Vasti Jackson, un bluesman de troisième génération. Le long de l'Autoroute 24, il y avait un drive-in, comme ceux qu'on voit dans le film American Graffiti. Les jeunes Blancs s'y retrouvaient pour écouter de la musique et danser. Au loin, je pouvais entendre Led Zeppelin, Jimi Hendrix, The Who pendant qu'à côté de chez moi, c'était Tyrone Davis et BB King. J'ai une éducation musicale très forte. Ça a posé en moi les bases pour comprendre la musique de ma génération, à savoir le hip-hop.

A : Il y avait une culture musicale importante dans votre famille également ?

C : Mon père et ma mère ont divorcé quand j'avais 3 ans. Je vivais avec ma grand-mère qui écoutait du gospel. Ma mère, elle, écoutait de la musique profane. La semaine, on écoutait donc Mahalia Jackson, Shirley Caesar, les Mighty Clouds of Joy… On ne pouvait écouter de la musique profane que le dimanche, quand ma grand-mère partait à la messe. Ma mère passait ses disques religieusement : Albert King, Dinah Washington, les Temptations, Curtis Mayfield, Sly and the Family Stone, Barry White… A l'époque, même si on traversait des temps difficiles, il y avait toujours un optimisme et un commentaire social dans la musique noire. L'histoire des musiciens noirs a toujours évoqué la justice et la résistance à l'oppression. C'est une chose qui m'a toujours inspiré jusque dans mes écrits poétiques et journalistiques.

A : Vous avez vécu la fin de la ségrégation. C'était vraiment une fin ou les choses sont restées les mêmes pendant un moment ?

C : Les lois ont changé mais les mentalités sont restées les mêmes. Il a fallu du temps. Je ne suis pas allé à l'école dans un environnement "intégré" avant la moitié des années 70. Je me suis retrouvé avec des gosses qui avaient reçu une éducation ségrégationniste, eux se retrouvaient en cours avec des Noirs. Certains d'entre eux étaient cools, d'autres non. Ça a été une lutte, mais je pense que la musique a contribué à faire changer les choses. Le simple fait que Jean-Pierre [NDLR : Labarthe, co-auteur du livre Gangsta Gumbo] et moi soyons devenus amis, le simple fait que toi et moi on soit en train de discuter aujourd'hui, c'est grâce à la musique ! Je cherche à élargir ma compréhension de l'humanité. Et la musique a toujours joué un rôle important pour rapprocher les cultures. C'est un langage universel, où que tu ailles. Si tu passes un bon disque, tout le monde le comprendra. La première fois que j'ai entendu MC Solaar, il rappait tellement vite que je ne comprenais qu'un mot ou deux. Mais je savais qu'il posait dans les temps, qu'il avait un flow sérieux et que la musique était mortelle. Solaar, c'était the man. Big up à lui !

""Rappers Delight" a été la première fenêtre sur le hip-hop pour les gens qui n'étaient pas de New York. Ça a été un tournant dans ma vie."

A : A quel moment le rap est apparu dans votre vie ?

C : Je n'oublierai jamais : 1979. J'étais à l'Université de Jackson State. Première année, premier semestre. J'écoutais du funk, du jazz et du R&B. Mon colocataire venait du South Bronx, il s'appelait Roosevelt "Pee Wee" Clark. Un jour, il est entré dans ma chambre pendant que j'écoutais un morceau des Bar-Kays, "Move your boogie body". Lui avait une cassette des Cold Crush Brothers. Il avait un poste plus gros que le mien alors on n'entendait que sa musique ! Je lui ai demandé ce qu'il écoutait, il m'a répondu "Ça, c'est du hip-hop." Il savait plein de choses sur les Cold Crush Brothers, les Fearless Four, Treacherous Three… J'étais fasciné. Je me rappelle la première fois où j'ai entendu du rap à la radio : "Rappers Delight" sur WJMI, au début du mois de février. On revenait de vacances.  Je me suis dit "Tiens, c'est le morceau de Chic." Et là j'ai entendu les paroles : "Hip, hop, the hibbit, the hop…" Mon pote dormait, je suis allé le réveiller direct. "Yo mec, écoute ça, ils passent du rap à la radio !" Il s'est réveillé en me disant "Arrête tes conneries, fous-moi la paix." J'ai monté le volume et sa réaction immédiate a été "Qu'est-ce que c'est que ce groupe dont j'ai jamais entendu parler ?!" Il y avait une polémique à l'époque car Sugarhill Gang ne venait pas du Bronx. Pour moi, ça n'avait pas d'importance. "Rappers Delight" a été la première fenêtre sur le hip-hop pour les gens qui n'étaient pas de New York. Ça a été un tournant dans ma vie. 

A : Comment vos parents ont réagi quand vous leur avez dit que vous vouliez vous investir dans le rap ?

C : Ma mère a cru que j'avais perdu la tête [Rires]. Il faut bien comprendre que pour elle et l'ancienne génération, le rap n'était que du bruit. "Tu as grandi avec du jazz, du blues et du R&B" m'a-t-elle dit, "et tu vas dévouer ta carrière à ça ?!" Quand elle me rend visite, je ne passe pas de rap à la maison. Le langage la choque, et je la respecte car elle est mon aînée. A l'époque, nous avons eu un conflit énorme, mais le simple fait que je veuille devenir journaliste ne lui plaisait pas. Je ne sais pas pour la France, mais aux États-Unis, les journalistes ne gagnent pas beaucoup d'argent. En plus, je suis handicapé physique, je souffre d'une paralysie cérébrale depuis la naissance qui fait que je dois marcher avec des béquilles. Ma mère se demandait bien comment j'allais pouvoir subsister.

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