Interview Benjamin Paulin

10/12/2010 | Propos recueillis par JB avec Photoctet

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A : Pour faire ce disque, qu'est-ce que tu as du apprendre, et peut-être désapprendre ?

B : Ce qui est très dur pour moi, c'est de me détendre. Je suis un peu un maniaque du contrôle. Je me regarde beaucoup, du coup je m'empêche beaucoup d'excentricité et de lâcher-prise. Ça, ça a été un gros travail. Quand je suis entré en studio, je n'étais pas encore prêt. J'ai commencé à poser des voix, mais ça ne sortait pas. J'ai dit "Stop". J'ai arrêté le studio pendant quatre mois et j'ai pris des cours de chant intensif avec Raymonde Viret, une professeur qui enseigne le chant depuis cinquante ans. Elle m'a ouvert à moi-même. Quand j'ai commencé à prendre des cours avec elle, j'étais quelqu'un d'autre. J'enfermais une partie de moi-même.

A : C'est presque une psychanalyse…

B : Pour moi, ça a été mieux qu'une psychanalyse. Aller chercher sa voix au fond de soi, c'est se mettre à nu. Quand tu sors ta vraie voix, les larmes te montent aux yeux. Tu vocalises, tu montes, tu montes et tout d'un coup, tu sens que ta voix monte de tes entrailles. Là, tu touches à une vérité. C'est comme si, en psychanalyse, tu dénouais un truc enfoui en toi depuis longtemps. C'est fou. C'est un plaisir qu'on ne peut pas expliquer. Pourtant, au début, je n'y croyais pas du tout. Je me suis dit "C'est quoi cette vieille avec son collier à perles et son vieux piano blanc pourri ? Elle me parle de chanteur mort que je connais même pas !". Je la prenais pour une ringarde mais j'avais envie d'apprendre. Ça s'est passé en plusieurs étapes : d'abord, elle m'a dit que ce que je faisais, c'était de la merde. Elle avait entendu mes maquettes et d'après elle, j'étais nul. Aucun charisme, aucune voix. Elle a fait un travail de cassage sur moi, j'avais envie de mourir ! Mais je me suis accroché : les mois ont passé, ça a commencé à sortir, il y avait une lumière au bout du tunnel. Plus ça avance, plus la lumière est là, plus je progresse. Et plus je progresse, plus je vois qu'il y a encore à faire. C'est super. Je ne serai jamais Patrick Fiori, mais le but, c'est de trouver cette liberté. Là, j'apprends à jouer de la guitare et du piano, ce sont d'autres plaisirs que je veux atteindre aussi. Finalement, j'ai l'impression d'avoir attendu trente ans pour commencer à m'intéresser à autre chose qu'à mon nombril. Ma crise d'adolescence a duré jusqu'à trente ans.

A : Devoir interrompre l'enregistrement de l'album pour apprendre à chanter, ça t'a fait perdre confiance en toi ?

B : Je n'ai pas eu de perte de confiance, mais je n'étais pas habitué à fonctionner de cette manière. Chanter et rapper, ce sont deux choses très différentes. Il y a peu, j'ai fait ma première scène en chanson à l'Alhambra. Quand tu arrives sur scène pour rapper, tu peux serrer le ventre, te mettre en dedans et boum, ça sort. Tu es dans une espèce de violence. Alors que pour chanter, tout doit être ouvert. Tu es à poil. Si ta voix ne sort pas, t'es mort. Le chant, c'est sincère. Le rap, ça l'est moins, sauf pour certains rappeurs. J'imagine qu'un Joeystarr a cette sincérité, car c'est un animal de scène. Mais pour beaucoup, rapper c'est avancer masqué. Tu peux te cacher derrière des belles phrases alors que dans le chant… Tu vois, je n'aime pas Pascal Obispo mais quand il fait ses trucs, crois-moi, il y croit. Car s'il n'y croyait pas, ça s'entendrait. Il y a des mecs qui font de la merde par pragmatisme pour la ménagère, mais ça ne marche jamais. Les mecs qui marchent, ils y croient. Johnny Halliday, Obispo, Joeystarr, ils aiment ce qu'ils font, ils sont en adéquation. Moi, dans le rap, je n'étais plus en adéquation : tout passait par le cerveau et plus rien par le ventre. Il fallait que je laisse parler l'animal.

"Quand tu arrives sur scène pour rapper, tu peux serrer le ventre, te mettre en dedans et boum, ça sort. Alors que pour chanter, tout doit être ouvert. Tu es à poil."

A : Quand j'ai entendu parler de ton disque de chansons, j'imaginais quelque chose de très français. Et finalement, le disque a quelque chose de très américain, avec des influences soul assez fortes. Comment s'est construite cette direction artistique ?

B : Toute la direction artistique a été faite avec Logilo. On a pioché dans ses disques, on a choisi des boucles, il a composé des beats… Ensuite, j'ai écrit mes chansons sur les boucles de Logilo. J'ai crée les parties mélodiques, les couplets, les refrains, les évolutions… J'ai fait écouter ces maquettes à Regis Cecarelli, qui a notamment co-réalisé l'album Chambre avec vue d'Henri Salvador, Entre deux de Patrick Bruel, le premier album d'Abd Al Malik… C'est un mec qui a une grande culture musicale, il aurait très bien pu me juger en disant que je chantais à moitié. Mais il a trouvé ça super frais et il a voulu le sublimer. Mes morceaux qui étaient des bouts de trucs sont devenus des chansons grâce à lui et tous les musiciens qui ont joué sur l'album : Laurent Vernerey, Julien Schulteis, Cyril Barbesol, Eric Chirolles aux cuivres… Je ne vais pas faire semblant : je ne comprenais rien à ce qui se passait. C'est Régis qui a tout géré musicalement. Ça allait tellement vite, les mecs étaient tellement pro…

A : Ça devait pas être évident, ce passage de flambeau entre les samples et les orchestrations…

B : Ça a été assez fluide parce que Régis a fait évoluer les morceaux, mais en gardant le côté hip-hop. Ce côté "boucle". Il a volontairement bouclé les batteries pour garder cette récurrence, ce truc lancinant du hip-hop. Il voulait garder l'énergie de cet album. On a tout fait avec des bêtes de musiciens, et il a rajouté exprès des vieux sons de synthés pour garder une ambiance moderne. Il est très fort là-dessus.

A : Il reste des traces de samples sur l'album ?

B : Il en restait une sur le morceau "Tout va bien", on avait un sample des Tams. Finalement, les ayant-droits ont refusé de nous donner l'autorisation, ce qui est dommage. Du coup, on a du refaire le morceau. Malheureusement, le morceau me plaît beaucoup moins comme ça. Il était super dans la version avec le sample, mais maintenant… Il avait un groove incompréhensible, là il a perdu ce côté absurde et chaotique qui le rendait super fort.

A : L'un de tes points forts, c'est ce sens de la formule presque automatique. Il y a une méthode derrière ça ?

B : Je dis souvent que les Brassens, les Brel et les Ferré viennent d'une autre époque que la nôtre. Ça ne sert à rien de faire ce qu'ils faisaient. Ils avaient les influences qu'ils avaient. Moi, mes influences, c'est les séries américaines, la télé, les émissions de variété, le rap, la culture trash, Internet, la publicité ! C'est une telle influence la publicité, on a été bercé par ça. Comment ne pas être dans la formule ? Moi, je suis dans la formule parce tout n'est que formule. Je ne balance que des slogans, j'écris des bouts de phrase et tout d'un coup je crée le sable qui les relie entre elles. C'est comme ça que j'écris. Je prends tout plein de phrases, je me dis "C'est cool, elles s'emboîtent… comme un puzzle !" Et puis j'ai un morceau.

A : Aujourd'hui, tu te sens à ta place dans la chanson française ?

B : Non, et je crois que malheureusement, c'est un problème qui me suivra toute ma vie. Je ne fais jamais partie des clans. J'étais comme ça petit, je suis comme ça maintenant. Dès que les gens sont d'accords avec moi, je commence à me dire que j'ai tort.

A : Est-ce qu'il y a des points communs entre le milieu de la chanson et le milieu rap ?

B : Je pense que l'hypocrisie est la même dans tous les milieux. Mais bon, globalement, ce sont des gens qui veulent y arriver et je n'ai pas envie de tirer sur l'ambulance. C'est dur pour tout le monde aujourd'hui, aussi bien pour les rappeurs que les chanteurs. C'est tellement dur que pour vouloir se lancer dans la musique, il faut vraiment être sûr de vouloir le faire. Si le but est de gagner de l'argent, mieux vaut aller travailler dans la banque ou vendre de l'héroïne, et arrêter tout de suite la musique.

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