Interview Benjamin Paulin

10/12/2010 | Propos recueillis par JB avec Photoctet

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A : Quand on écoute Suicide commercial puis L'homme moderne, on a l'impression d'avoir d'un côté un homme très colère, et de l'autre quelqu'un de très résigné. Ça correspond à une évolution personnelle de ta part ?

B : Complètement. Au moment où j'ai fait L'homme moderne, j'avais craché toute ma bile, j'étais un peu blasé, mais blasé d'une manière agréable. J'avais juste envie de montrer mon attitude et dire qui j'étais. Un peu de cynisme, un peu d'ironie… J'avais juste envie de kiffer et libérer ma voix. J'avais plus envie de ce truc du rap : le bonnet, le micro et la main crispée. Ce n'était pas moi. J'avais envie de me mettre à poil.

A : Est-ce qu'il y a eu un déclic particulier dans ce changement ?

B : Je suis parti au Japon pendant quelques mois. De là-bas, tout m'a semblé tellement ridicule : cet album de Puzzle qui sortait, le rap… Je me suis dit "Putain, qu'est-ce que je fais ? C'est n'importe quoi…" J'ai eu tout d'un coup une haine du rap. Je me suis dit qu'on était vraiment les yéyés : on essayait de faire les Américains avec nos bonnets, nos baskets et nos stupides baggys… Je nous ai trouvé ridicules. En revenant à Paris, j'ai quand même fait les concerts, mais il y avait cette idée qui restait en moi. Je me sentais dans une parodie. Pourtant, j'estime que Puzzle était l'un des groupes le moins parodique mais il y avait quand même ce truc qui me dérangeait. "Ouais on fait des sons à la Primo ! On fait des machins à la machin !" Toujours faire à la, à la, à la… Putain, on est un pays de culture, on a des gens qui ont inventé tellement de choses, pourquoi être comme ces chanteurs indiens qui imitent Elvis ? Stop ! Je n'avais plus envie d'être ça. Je voulais que ça soit plus français. Et en ça, j'ai réalisé une chose : je me suis dit que finalement, MC Solaar était peut-être le seul rappeur français à avoir fait un vrai album de rap français. Lui et Oxmo dans son dernier album. Tout le reste, c'est de la parodie. NTM, c'est super, OK, mais bon, c'est une parodie où il faut se déguiser comme Redman. Alors que Solaar, il avait une identité française – un peu inspiré des États-Unis avec la Native Tongue, soit – mais avec le recul, je me dis que c'est lui le plus classe. Il mériterait d'être récompensé rétrospectivement pour ce qu'il a fait. Et Oxmo devrait avoir plus de représentativité que ce qu'il a, car il le mérite.

A : Pourtant, aujourd'hui, le public rap lui reproche presque d'être opportuniste…

B : Alors que pas du tout. Oxmo, je l'avais rencontré sur la tournée Opération Freestyle de Cut Killer. A l'époque, j'étais quelqu'un de très renfermé, je n'avais même pas parlé avec lui. De le voir, j'étais fasciné, il avait énormément d'humour, il avait un vrai charisme. Donc ça ne m'étonne pas qu'il sorte du cadre. C'est pas un p'tit mec.

"J'ai eu tout d'un coup une haine du rap. Je me suis dit qu'on était vraiment les yéyés : on essayait de faire les Américains avec nos bonnets, nos baskets et nos stupides baggys… Je nous ai trouvé ridicules."

A : Quel auditeur de musique es-tu aujourd'hui ?

B : J'ai beaucoup changé. Avant, je n'écoutais que du rap et j'entendais le reste. Mais j'ai toujours eu des goûts très bizarres : je suis capable d'aimer le dernier single de dance pourrie et Leonard Cohen. Je crois que je n'ai pas de goût, musicalement. Je m'en fous un peu. Quand quelque chose me touche, ça me touche, que ce soit un truc d'adolescent prépubère ou un truc de connaisseur jazzman. Je suis malheureusement ouvert à tout. J'adore Wham! C'est peut-être le groupe que j'ai le plus aimé dans ma vie alors que c'est vraiment un truc de péquenot ! J'étais fan, je connais presque toutes les chansons par cœur, je faisais des chorégraphies à mes parents quand j'étais petit ! Ma mère écoutait Jean-Sébastien Bach et mon père écoutait du jazz. Finalement, j'ai été baigné entre la culture la plus merdique et les trucs les plus pointus. J'ai cette culture un peu hybride et rien ne me fait peur. Je ne méprise personne et je n'adule personne non plus.

A : Tu es le fils d'un célèbre designer français, Pierre Paulin, qui est décédé l'année dernière. Quelle relation avais-tu avec lui ?

B : Ça a été difficile quand j'ai dit à mes parents que j'arrêtais l'école à 16 ans. Pour mon père, le rap, c'était vraiment une blague. Il n'avait jamais compris, mais il a accepté. On a toujours eu un rapport très conflictuel, mais quelque part, je crois qu'il me faisait confiance. Il devait se dire qu'il y avait peut-être une raison qui lui échappait parce qu'il était trop vieux, mais après tout je devais savoir ce que je faisais. Un jour, avec Puzzle, on a gagné un prix et on a eu la page Culture dans Le Monde. Il y avait une grosse photo de nous. Là il était super fier, j'étais dans le journal de papa !

A : Il a écouté tes chansons ?

B : Je n'ai malheureusement pas eu l'occasion de lui faire écouter. J'avais un peu honte et c'est quelqu'un qui avait un jugement très dur sur les choses. J'avais peur de le décevoir. Mais je sais qu'il était très fier. Il savait que j'avais signé à Universal, il était persuadé de mon talent – à juste titre ou pas – et il croyait en moi. J'ai été très proche de lui pendant les dernières années de sa vie. Avant, on a eu des rapports très tendus, j'ai toujours été turbulent, je pense qu'il avait du mal à me suivre. C'était un peu le combat de coq mais ma mère recollait toujours les morceaux. Elle m'a toujours épaulé, confiante ou pas. Aujourd'hui elle m'aide beaucoup. Elle aurait préféré que je fasse des études comme les enfants de ses copines mais elle l'a assumé. Finalement, elle est très contente que je ne sois pas un petit comptable poussiéreux. Au moins, je suis mon rêve, même si je ne gagne pas de thunes.

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