Interview Benjamin Paulin

10/12/2010 | Propos recueillis par JB avec Photoctet

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A : On a l'impression que beaucoup de rappeurs ont eu une révélation assez tardive avec la chanson française. C'est complètement absent de leurs références pendant très longtemps et d'un coup, ça arrive dans leur musique. Comment ça s'est passé pour toi ?

B : Ça va te paraître absurde, mais je suis toujours resté dans le rap. Quand j'ai commencé à enregistrer des trucs chantés, la personne qui m'inspirait, c'était 50 Cent. Sur le deuxième album de Puzzle, j'ai fait quelques refrains chantés, et ça m'a donné l'envie. Les gens qui m'ont inspiré pour cet album, c'est donc Alain Souchon et 50 Cent ! Par la suite, des gens m'ont comparé avec Jacques Dutronc. Ça me va parce que je l'adore, pour moi c'est le seul qui avait l'attitude et la nonchalance – un peu comme Booba. Ça me plaît d'être comparé à lui. J'aime ce côté du mec qui sait qu'il n'est pas entrain de faire une œuvre d'art. Les textes de Jacques Lanzman pour Dutronc, c'est le top. Tu sens que le mec a écrit le texte en cinq minutes sur une nappe de restaurant, mais il y a l'attitude, et tu y crois. Ils ne se sont pas pris la tête pendant dix ans à faire des enluminures, mais l'émotion fonctionne. C'est ça qui est important.

A : En te lançant dans la chanson, est-ce que tu as fait un travail de recherche sur des artistes que tu ne connaissais pas ? Ton "appétit" de chanson a-t-il augmenté ?

B : Malheureusement non, je suis quelqu'un d'assez basique, j'intellectualise peu ce que je fais. Ça sort comme des spasmes. Je pars instinctivement sans me poser de questions. Je déroule, je déroule, et au bout d'un moment je réalise que ça crée quelque chose et je me repositionne en fonction de ce que j'ai fait. J'ai pas du tout calculé ce que j'ai fait. Un mec a pris une photo de moi pour la pochette, je me suis dit "Tiens, ça va être ça mon image". Tout s'est crée par la force des choses. Avez Puzzle, on a beaucoup travaillé sans aucun résultat. Cette fois-ci, j'avais envie de me laisser glisser. Résultat : je fais des maquettes et le lendemain je signe chez AZ. Un an et demi après l'album sort, j'ai trois clés dans Télérama, des trucs commencent à se passer, je vais partir en tournée… Les choses se font naturellement alors que dans le rap, tout était laborieux. Là, je décide de me laisser pousser la mèche, je mets une cravate, et tout d'un coup c'est logique. C'est logique car c'est ce que les gens attendent de moi depuis le début. Et tu sais quoi ? J'ai pas du tout l'impression de baisser mon froc. Je me sens libre. Je prends un plaisir dingue à faire ce que je fais. Je découvre ma voix, je chante de mieux en mieux, j'écris de mieux en mieux, j'évolue enfin. Et je suis content.

"Dans le rap, tout était laborieux. Là, je décide de me laisser pousser la mèche, je mets une cravate, et tout d'un coup c'est logique."

A : Tu as été signé sur le label AZ par Valery Zeitoun, un personnage emblématique et controversé dans l'industrie du disque. Que peux-tu dire sur lui ?

B : Plein de gens disent du mal de Valery Zeitoun. On n'est pas obligé de partager ses goûts musicaux, mais c'est l'un des derniers mecs qui a des couilles. Personne ne m'aurait signé à part lui. Ces gens-là osent des trucs alors que les autres sont très frileux. Signer Grand Corps Malade, c'était quand même un sacré pari, ça aurait pu ne pas marcher du tout ! C'est vrai qu'il a ce côté un peu show off, mais quoiqu'on dise sur lui, c'est un mec qui est passionné par ce qu'il fait. Il ne vit que pour ça. Je pense qu'il est bien moins pourri que la plupart des artistes qui prétendent que les maisons de disque sont pourries.

A : Qu'est-ce que ça fait de débuter dans la musique une deuxième fois ?

B : C'est très humiliant. Ça a été très dur d'apprendre à chanter parce que j'étais particulièrement mauvais au début. Sur le disque, j'ai commencé à m'améliorer et maintenant je suis vraiment meilleur. Ça fait partie de mon évolution. Le prochain album sera autre. Si ça se trouve, je vais gagner un nouveau public que je vais perdre dès le prochain album. Je n'arrive pas à garder un costume trop longtemps. Dans Puzzle, ils m'encadraient un max parce que je passais d'un truc à un autre. Ce n'est pas de la schizophrénie mais pourquoi s'enfermer à tout prix ? Quand on peut faire les choses, pourquoi en faire une seule ?

A : Donc tu n'as pas de regrets à avoir connu dix ans de rap pour arriver aujourd'hui à la chanson…

B : Non, ça fait partie de mon chemin et je l'assume complètement. Au début, je m'étais dit que je n'allais pas en parler. Stop, fuck le rap, j'en parle pas. Mais c'était ridicule, je n'ai pas à en rougir. Puzzle, c'était super. Il faut que j'assume tout ce que je suis, tout ce que je fais, toutes mes contradictions. J'ai envie de faire quelque chose de tout ça. Les gens sentent les influences hip-hop dans Benjamin Paulin et j'en suis content. Au début j'en avais honte car je voulais vraiment faire le chanteur mais finalement j'en suis super content – tant qu'on ne dit pas que je fais du slam [rires].

A : Pourquoi ?

B : Aujourd'hui, dès que tu parles sur de la musique, c'est du slam. Alors Gainsbourg a quasiment fait du slam toute sa vie ? Et "L'été indien" de Joe Dassin, c'est du slam ? Il y a un refrain Rn'B et un couplet slam ! [rires] Ceci dit, je n'ai rien contre les slammeurs. Grand Corps Malade a fait un carton, bravo à lui. Il le mérite ne serait-ce que pour son humanité, mais c'est pas mon truc. Je ne suis pas un fan de poésie. J'aime les choses nettes, tranchées, germaniques [rires].

A : Tu parles beaucoup des relations amoureuses dans ton album. C'est un sujet plus facile à évoquer en chantant qu'en rappant ?

B : Ouais, beaucoup plus. Ça m'est venu plus naturellement. En fait, la chanson m'a permis d'être plus moi-même que le rap. Dans le rap, j'avais cette espèce de voix qui n'était pas la mienne, cette voix en gorge. Tout le monde n'est pas comme ça. Zedoo, par exemple, il était dans sa voix. Il avait un organe énorme quand il se mettait à rapper. Moi, il y avait un filtre sur la voix. Et ce filtre, finalement, il m'empêchait d'être vrai à 100%. Je suis passé de "Ben" à "Le Vrai Ben" à "Benjamin Paulin", parce que je ne pouvais pas être plus vrai que Le Vrai Ben, à part en étant Benjamin Paulin. A chaque fois, c'est une recherche de vérité. Je ne crois pas qu'il y ait d'autres rappeurs qui soient autant allés du côté chanson, mais les gens qui écouteront mes textes ne seront pas choqués. Les influences musicales et les textes sont à peu près les mêmes. Ce qui change, c'est que ça chante un peu plus.

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