Interview Benjamin Paulin

10/12/2010 | Propos recueillis par JB avec Photoctet

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A : Logilo partageait aussi ta lassitude du rap ?

B : Logilo, c'est un mec ultra-positif qui vit pour le plaisir de la musique. Mille fois, il aurait pu profiter de gens qui voulaient se servir de lui pour se refaire une image. Il a refusé car il a une éthique irréprochable. Il aime le hip-hop, le basse/batterie, le boom-bap. Il s'est fait très plaisir sur cet album car je lui ai laissé beaucoup de place en tant que DJ. C'est une frustration qu'il a, je pense, depuis l'époque des Sages Poètes : le DJ, c'est le babtou que tu mets derrière et tout le monde s'en fout. Je ne te raconte pas toutes les frustrations qu'il a pu connaître dans sa carrière, tous les sons qu'il a produits sans être crédité… Il est là depuis tellement longtemps, il a fait les premiers DMC avec Dee Nasty, il a même rappé ! Il n'a jamais voulu nous dire comment il s'appelait car il avait peur qu'on le retrouve [rires]. C'est un mec qui a la foi. Il était très heureux de faire ce disque.

A : Comment avez-vous collaboré sur ce projet ?

B : Moi, j'acceptais tous ses beats, sans chipoter. Il me disait "Ton refrain il est pété, je vais faire des scratchs à la place", je lui répondais "OK, vendu". On a fait un album où il n'y a quasiment que des couplets et des refrains scratchés. En France, il n'y a jamais vraiment eu d'album aussi "hip-hop". Après, chacun a sa vision du hip-hop, évidemment. Je ne prétends pas détenir LA réalité, je trouve que Lil Wayne rappe mieux que moi, pas de problème ! Mais on a juste fait ce disque en suivant notre vision du hip-hop, celle de vieux cons des années 90 [sourire].

A : Cette éthique dont tu parles, qu'est-ce qu'il en reste finalement ? Avec le recul, ça avait vraiment un sens ?

B : Je ne pense pas que ça avait de sens. C'était inconscient mais c'était beau. Et je pense qu'on a eu raison de le faire juste pour ça. On a toujours eu des petits boulots. On bossait à mi-temps le matin, l'après-midi on se retrouvait chez Resha et on faisait de la musique toute la journée, toute la nuit, non-stop. Ça a permis à des gens comme Tony d'échapper à des histoires pas possibles. Il sortait de prison quand on a commencé, Zedoo et Resha avait aussi connu des histoires dures. Le rap, ça nous a permis de canaliser tout ça, ce truc presque Zulu Nation : transformer l'énergie négative en énergie positive. On était comme dans une secte, en fait, tout le temps ensemble. On se trouvait les meilleurs du monde. Les gens nous ignoraient mais on s'en foutait ! On était tellement en vase clos à kiffer ce qu'on faisait… On répétait comme des dingues. D'ailleurs, je dois dire que Resha avait un grand professionnalisme. Il fallait répéter de telle heure à telle heure, les backs devaient être en place, rien n'était laissé au hasard.

"Je ne sais pas si le rap a tant de problèmes que ça ou si moi j'ai un problème avec le rap parce que je n'y ai pas été accepté à hauteur de ce que j'espérais."

A : On a l'impression que la lassitude du rap chez les rappeurs intervient toujours aux alentours de 30 ans. C'est parce que le rap perd en qualité ou parce que les gens vieillissent ?

B : Je ne suis pas sûr que le rap perde en qualité. Moi, quand j'avais quatorze ans, j'adorais l'album 95 200 du Ministère Amer. J'en étais dingue. Dans ma tête, j'avais pas compris que j'étais pas noir et qu'ils me détestaient ! Mais j'adorais. "Cours plus vite que les balles", j'écoutais en boucle, ils me rendaient fous ces mecs… Récemment, j'ai réécouté et franchement, c'était cool à l'époque mais bon, les mecs rappaient quand même très mal. Et finalement, quand j'entends un Alpha 5.20 aujourd'hui, je me demande : si j'avais quinze ans, est-ce que je trouverais pas ça super cool ? Je ne juge pas les gens qui aiment le rap ultra-caillera parce qu'en fait, je demande au rap d'être ultra-caillera. Des gens vont peut-être s'arracher les cheveux en lisant ça, mais aujourd'hui, quand j'écoute du rap, j'écoute Sefyu Molotov, Booba, La Fouine… Ce qui me fait kiffer c'est les trucs les plus bourrins. Bourrins mais drôles. Il y a un humour dingue chez Booba et La Fouine. Ces mecs, ils ont compris un truc. Ils ont une espèce de maestria…

A : "On va t'faire comme ton père, on va t'niquer ta mère"…

B : Voilà, c'est génial ! Moi j'adore ça. Un rappeur qui arrive pour m'expliquer le sens de la vie, je m'en tape ! Le Vrai Ben qui arrive après La Fouine ? Je m'en bats les couilles ! Va prêcher ailleurs, on s'en branle ! Booba et La Fouine, en rap, ils me pètent en mille ! C'est aussi pour ça que j'ai voulu sortir de ce truc, j'ai bien compris qu'on est dans une époque de médiocrité. Les gens ne sont attirés que par la médiocrité. Pourquoi leur compliquer la tâche ? Les gens n'ont pas envie de lire des livres sans images, ils veulent lire Closer. Ils n'ont pas envie d'écouter KRS-One, ils ont envie d'écouter Booba. Et ouais ! Et ce n'est ni de la faute de Booba, ni de la faute de Closer. C'est le monde qui tourne comme ça.

A : Il y a une forme d'élitisme qui s'est développée chez les auditeurs de rap, à se demander si les gens n'ont pas perdu de vue ce qui les faisait kiffer au départ…

B : Ouais. Moi ce que je kiffe chez Booba, c'est sa spontanéité. T'as l'impression que chez lui, tout est naturel. Surement pas d'ailleurs, peut-être qu'il a un atelier de chinois qui lui écrivent des vannes ! Mais le mec a du talent, je respecte à mort. Ce que je trouve dommage chez lui, c'est son côté parodique. C'est pour ça que j'aime bien quand il fait une photo avec un chat. Il n'y a que lui qui peut faire ça ! Pour moi, Booba c'est Renaud. Ce qu'on achète chez Booba, comme ce qu'on achète chez Renaud, c'est une attitude, un bagout. Le mec, il arrive, il est pas content, il t'emmerde et il le fait bien. Booba, il est glamour comme Renaud l'était. Si tout d'un coup il décidait de faire un truc léché, ce serait... Je ne sais pas en fait, peut-être que ça casserait son mythe. Il n'y aurait plus l'équilibre du mauvais goût avec la qualité. Mais bon, parfois, j'aimerais que Booba prenne la place de Benjamin Biolay. J'aimerais qu'il laisse pousser sa calvitie, qu'il arrive avec un pull sale et fasse son truc en piano/voix. Il les déchirerait tous.

A : Il y a une forte critique du rap dans Suicide commercial, mais la critique du rap dans le rap, c'est presque un exercice de style à part entière. On a du mal à distinguer la limite entre le folkore et la réalité. Selon toi, quel est le problème du rap en France ?

B : Je sais pas si le rap a tant de problèmes que ça ou si moi j'ai un problème avec le rap parce que je n'y ai pas été accepté à hauteur de ce que j'espérais. Peut-être qu'Oxmo, peut-être que Fabe ont eu aussi un problème avec le rap. Le rap, lui, il n'a pas de problème avec nous, il continue à évoluer. C'est le propre du rap d'être un mouvement jeune qui doit se renouveler très vite. Alibi Montana, dans cinq ans, ce sera un vieux et il dira "Le rap c'était mieux avant".

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