Interview Benjamin Paulin

Le Vrai Ben était rappeur, Benjamin Paulin est chanteur. Une première carrière derrière lui, l'ex-membre du groupe Puzzle a troqué les frustrations du rap contre une nouvelle voie, une nouvelle voix et un costume sur mesure. Il nous a expliqué les raisons de son étonnante transformation.

10/12/2010 | Propos recueillis par JB avec Photoctet

Interview : Benjamin Paulin

Abcdr Du Son : Jusqu'à présent, tu étais connu du public rap par ton appartenance au groupe Puzzle. Aujourd'hui, le groupe n'existe plus. Pourquoi ?

Benjamin Paulin : La raison du split de Puzzle, c'est juste qu'à un moment, on vieillit. Zedoo a deux enfants, Tony a une gamine, Resha vient d'avoir un enfant, je le félicite au passage... On espérait que le talent, le travail et l'acharnement qu'on avait mis dans la musique nous permettrait un jour de survivre. Malheureusement, les choses ne sont pas passées comme ça. On avait mis beaucoup d'énergie, d'amour et de bonne volonté dans ce qu'on faisait, sans jamais renier notre éthique. Pourtant, à l'époque, on avait eu des opportunités : on nous a invité à des grosses émissions type Vivement Dimanche, des premières parties importantes… On a tout refusé parce qu'on n'adhérait pas à ça. C'est ce qui nous paraissait être le rap : la sincérité, l'authenticité… En fait, on a voulu vivre un rêve, mais on était à mille lieux d'imaginer comment ça se passait dans les couloirs des maisons de disque. Quand notre deuxième album s'est vendu à 2000 exemplaires, les gens nous ont dit "C'est déjà très bien à notre époque !" mais pour nous, c'était un énorme échec. Les concerts se passaient bien, les gens aimaient les clips, mais il n'y avait pas de label derrière qui soutenait vraiment. Le manque d'argent et de reconnaissance ont créé une lassitude énorme. La vulgarisation du rap aussi.

A : Comment ça ?

B : On était dans un truc très protéiforme et tout à coup, il a fallu devenir un cliché. Il fallait "ressembler à son public". Avec Puzzle, on ne voulait pas faire de rap de blanc, on voulait faire du rap universel. Mais comme on était blanc, on était fiché : les journalistes nous comparaient soit à TTC, soit à Svinkels. Alors qu'il n'y avait aucun rapport ! On n'était ni dans l'électro, ni le rap paillard. On faisait du hip-hop mais il aurait fallu qu'on soit noir pour être un groupe de rap aux yeux des médias. On était un peu perdu car on avait toujours cru qu'il était possible d'être un mélange entre Wu-Tang Clan et MC Hammer, Beastie Boys et NWA. Pour nous c'était possible ! On pouvait être drôle, dur, violent, bête et intelligent à la fois. C'est ce qu'on a fait sur les deux albums et ce sont des disques dont je suis ultra-fier. Je suis déçu que ce soit fini comme ça – bon, la vie n'est pas fini, si ça se trouve un jour on en refera un. Je n'en suis pas sûr mais je ne me ferme aucune porte.

A : Le fait de devoir "ressembler à son public", c'est une chose qu'on vous a vraiment conseillé ?

B : J'ai pas envie de balancer… mais je vais quand même balancer un peu : à une époque, dans le rap français, il y avait des gens très célèbres qui faisaient des vidéos. Du moment que tu avais du budget, ils faisaient ton clip. Ces gens avaient entendu nos premiers maxis et ils étaient très intéressés. Ils avaient demandé à Obiwan, notre manager, de leur envoyer des photos du groupe pour qu'ils puissent faire un storyboard. Quand ils ont vu qu'on était blancs, ils ont dit "Finalement, laisse tomber". Il s'est passé à peu près la même chose avec une maison de disque qui hésitait entre La Brigade et nous. On s'est fait recaler comme ça à plusieurs reprises car on ne correspondait pas au cliché que les maisons de disque voulaient vendre au public, c'est-à-dire faire croire aux gens que le rap ne touche que les gens de banlieue. Mais en banlieue, il n'y a pas que des noirs et des arabes. Mes potes du 92 et 93 ont eu la même vie que les autres et il n'y a aucune raison pour qu'ils ne soient pas représentés. C'est du racisme primaire.

"Avec Puzzle, on ne voulait pas faire de rap de blanc, on voulait faire du rap universel. Mais comme on était blanc, on était fiché : les journalistes nous comparaient soit à TTC, soit à Svinkels."

A : C'est vrai que le groupe a explosé en pleine tournée ?

B : Oui. Ce sont des gens que je respecte beaucoup, on ne s'est jamais foutu sur la gueule mais il y a eu un moment où la situation n'était plus supportable. C'était très tendu entre nous. Chacun avait d'autres priorités que faire ses scènes. Chacun avait une femme qui ne comprenait pas pourquoi son mec partait sur la route sept jours sur sept pour aller faire des concerts qui ne rapportaient rien et faire une musique dont aucun média ne parlait. En fait, je crois que les médias nous ont eu à l'usure. Ils ne m'ont pas tué mais ils ont tué le groupe Puzzle. Mais j'ai bon espoir qu'un jour, les gens redécouvrent Puzzle et qu'ils se disent "Putain, il y avait ça aussi qui se faisait en rap à la fin des années 90."

A : C'est d'ailleurs assez ironique que ta nouvelle carrière en chanson commence au moment où émerge cette nostalgie rap français des années 90, avec le concert Retour aux Sources, les reformations de Triptik et Tout Simplement Noir… Puzzle aurait presque pu en faire partie…

B : Je vais te dire, ce n'est pas pour insulter les gens qui participent à ça car j'adore ce qu'ils font, mais Puzzle n'a jamais fait partie d'aucun mouvement. Puzzle, c'est en aucun cas des vieux de trente ans qui veulent remettre le rap des vieux de trente ans à la mode. Si on revient un jour, ce sera à la rame, par nous-mêmes.

A : Quelles relations as-tu avec les anciens membres du groupe ?

B : Je vois beaucoup Tony. J'ai pas eu de nouvelles de Zedoo et Resha depuis deux ans. Aucune. J'ai des petites nouvelles à droite à gauche par des gens, on me dit qu'ils vont bien, ça me fait plaisir, et voilà. C'est comme un vieux couple, on avait une lassitude des uns et des autres. On ne pouvait plus se piffrer ! Resha, je le détestais, et je pense qu'il me détestait aussi ! Ce n'était même pas méchant, juste humain. On a tellement galéré ensemble, à prendre du temps, à rêver, à faire des plans sur la comète pour rien ! Au bout d'un moment, tu deviens le miroir de quelqu'un qui est fier mais aussi plein de regrets. C'est usant.

A : Ces regrets et cette frustration, on les ressent beaucoup dans ton album solo, Suicide commercial

B : Ouais, j'ai voulu tout mettre là-dedans pour ne pas les avoir sur cet album "Benjamin Paulin". Il fallait que je vide mon sac. Logilo m'a appelé en me demandant si je voulais faire un album solo. Je lui ai répondu "Non, j'en ai rien à battre, je vais signer chez AZ, je fais de la chanson, j'emmerde le rap." Il m'a dit "C'est dommage, il y a des gens qui aiment ce que tu fais, et même s'ils ne sont que 500, c'est pas sympa de ne pas le faire." J'ai réfléchi et je me suis dit que j'allais le faire sans aucune prise de tête. J'ai quasiment tout écrit sur place, à Toulouse, dans un studio qu'on nous avait prêté. Logilo a composé la plupart des beats avec moi. Ça a duré quinze jours, j'ai écrit "L'homme post-moderne" en une nuit, le lendemain on le posait, c'était fou…

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