Interview Booba

Moitié d'un duo mythique explosé en vol, devenu météore à l'ascension jamais freinée, B2O s'est aussi imposé comme LE personnage dont on ne finira jamais de débattre. Alors que sort Lunatic, son cinquième album au titre symbolique, nous avons pu entrevoir qui se cache derrière la machine de guerre du rap français.

19/11/2010 | Propos recueillis par Mehdi avec Nemo & JB

Interview : Booba

On a longtemps cherché à interviewer Booba sans que l’occasion ne se soit vraiment présentée. Peut-être aussi que dans un coin de notre esprit résidait une légère appréhension. Après tout, le MC semble nous regarder de si haut (“ils sont petits comme une cellule”, quand même) qu’il était presque légitime de penser qu’il serait du genre à minutieusement sélectionner les magazines pour lesquels il accorderait des entrevues. En réalité, il n’en est rien. Passer une heure en compagnie d’Elie Yaffa permet d’abord de comprendre le personnage Booba. Car, après l’avoir rencontré, on peut résolument affirmer que Booba joue avec nous. S’il est dans le rap, c’est uniquement pour s’amuser, nous faire rigoler, balancer quelques bons mots et repartir avec la caisse. Ni plus, ni moins et en y réfléchissant, c’est déjà pas mal.

Locomotive du rap derrière laquelle tout le monde court et se compare, Booba a conscience de son statut. Tiraillé entre deux représentations extrêmes – d’un côté, celle véhiculée par Thomas Ravier qui voulait absolument en faire l’écrivain du XXIème siècle et, de l’autre, celle du rappeur bourrin et misogyne –, il doit forcément y avoir un juste milieu. Non, Booba ne fait pas de la poésie et vous répondra nonchalamment si vous essayez de percer le mystère qui entoure ses métaphores aux sens multiples. Non, Booba n’est pas non plus le rappeur insipide qu’il semble se plaire à interpréter parfois. Entertainer qui ne laisse rien au hasard (il répondra par la négative lorsqu'on lui demandera de le prendre en photo, simplement parce qu'on ne l'avait pas prévu à l'avance), chef d'entreprise aux projets divers et rappeur à challenges, Booba sort son cinquième album solo et semble étonnamment à l'aise avec l'attente entourant le projet. Après tout, il est toujours le même 500 000 albums plus tard.


Abcdr Du Son : Comment tu te sens avant la sortie de ce cinquième album solo ?

Booba : Je me sens bien. J’ai commencé cet album dès que 0.9 était fini. En fait, j’ai pour habitude d’enchaîner assez rapidement entre mes albums et je ne fais jamais de pause. Malgré cela, il s’agit vraiment de deux albums différents. Il y a des choses que j’ai continué à expérimenter comme l’autotune mais ça a été fait d’une autre manière.

A : Aujourd’hui, tu vis aux États-Unis...

B : [Il coupe] Et en France.

A : C’est pour ça qu’il y a beaucoup de références à la culture française dans tes textes...

B : Que je sois aux États-Unis ou en Afrique, je suis Français avant tout, je parle avec des Français... Je suis au courant de tout. C’est la même situation que quand j’ai fait de la prison. Même si j’étais enfermé, j’étais au courant de tout ce qui se passait. Ca n’est pas parce que tu pars que tu te coupes définitivement de la France. Même si je voulais couper avec la France, je ne le pourrais pas. Je fréquente des Français expatriés et je parle beaucoup avec mes potes restés en France. C’est comme si je n’avais pas quitté le pays. C’est pareil avec le rap français pour lequel je continue de me tenir au courant. Même si ça ne m’intéressait pas, il faudrait que je m’y intéresse de toute façon.

"Pour moi, tu ne peux pas progresser si tu n’écoutes pas de rap américain. Ce serait comme un basketteur qui joue au Paris Levallois Basket sans suivre la NBA."

A : Tu es dans le rap depuis le milieu des années 90 et, aujourd’hui, ton album est la plus grosse sortie rap de l’année. Comment expliques-tu cette longévité d’un côté et, de l’autre, cette absence de renouveau ?

A : Déjà, je pense qu’il y a beaucoup de jeunes rappeurs qui n’écoutent pas de rap américain alors que c’est quand même la base. Ils n’ont grandi qu’avec du rap français et ne connaissent aucune autre musique. Pas de soul, de funk, de jazz... Et puis, ne pas écouter du rap américain, c’est grave quand tu fais du rap. Tu imagines un mec qui fait du reggae en France qui va boycotter le reggae jamaïcain ? C’est pas possible. Pour moi, tu ne peux pas progresser si tu n’écoutes pas de rap américain. Ce serait comme un basketteur qui joue au Paris Levallois Basket sans suivre la NBA. Quand je te dis ça, ça n’est pas parce qu’on doit avoir un complexe en tant que Français. Les Américains se regardent entre eux aussi !
Ensuite, ceux qui ont un peu de talent souffrent du boycott subi par le rap en France. Même si des rappeurs ont pété le score dans ce pays, les portes se ferment. Les radios ne passent quasiment pas de rap. Il n’y a plus d’émission spé' sur Skyrock et Générations a été rachetée par Lagardère. On va voir ce que ça va donner... Quand tu vois qu’il n’y a aucun moyen de percer, tu arrêtes.
C’est pour ça que j’essaye de donner un petit tremplin à certains rappeurs sur mes mixtapes Autopsie. Quand quelqu’un a du talent, ça me fait plaisir de le mettre en avant.
De la même manière, tous les featurings que j’ai faits étaient avec des gens dont j’appréciais la musique. En tout cas, je pense que ces raisons expliquent pourquoi c’est plus dur pour les nouveaux talents aujourd’hui.

A : Il n’y a pas de rappeurs français avec qui tu aimerais poser aujourd’hui ?

B : Honnêtement, j’ai déjà rappé avec les plus gros. Après, il y a quelques nouveaux et, par exemple, j’ai invité Dosseh sur mon album. Je serai également sur l’album de Seth Gueko. C’est vrai que je n’en fais pas énormément et ça n’est pas comme aux States où les featurings se multiplient. Ceci dit, il faut aussi garder à l’esprit que la France est un plus petit pays.

A : Tu es très proche des États-Unis mais tu n’as jamais vraiment exprimé le besoin de croiser le micro avec des rappeurs américains. C’est par manque d’opportunité ?

B : Déjà, ça ne m’intéresse pas d’exploser mon budget surtout que je ne risque pas d’avoir un featuring avec Jay-Z ou Lil Wayne. Ensuite, je rappe en français et, si je n’ai pas un très gros featuring, ça ne sert à rien d’avoir un mec qui rappe en anglais dont les Français n’auront rien à foutre de ce qu’il racontera. Ils préfèreront m’écouter moi. S’il fallait faire un featuring en anglais, je m’orienterais davantage vers des artistes R&B qui chanteraient sur le morceau. En rap pur, ça ne m’intéresse pas d’avoir Raekwon. Et comme je ne suis pas prêt à payer pour avoir Jay-Z ou Lil Wayne, ça ne se fera que s’il y a eu une rencontre et un échange.

A : Par rapport à ton développement, ça ne t’a jamais titillé de rapper en anglais ?

B : Non parce que je n’en suis pas capable. Je pourrais rapper en anglais mais je n’atteindrais jamais le niveau que j’ai en français. Je suis bilingue et je peux discuter en anglais avec n’importe qui mais je ne pourrais pas développer les mêmes métaphores. Ça ne m’intéresse pas d’être le top du rap français et un mongol en anglais [rires].

A : On peut entendre Diddy sur l’intro de "Caesar’s Palace". Comment s’est faite la connexion ? Est-ce que c’est quelqu’un dont le parcours t’impressionne ?

B : Bien sûr, c’est un exemple de réussite à la fois en termes de business et de musique. Il a contribué à créer des grands noms : Mary J, Jodeci, B.I.G… C’est un grand entertainer. C’est quelqu’un que je connais et je l’ai contacté tout simplement comme lui m’avait contacté pour le remix de "Hello Good Morning". Je lui ai demandé de faire mon intro et c’était bouclé le jour même.

1 | 2 | 3 | 4 | 5 |