Interview Tout Simplement Noir

Du célèbre "Elles sont toutes des tasspéééééés, sous tous les aspects" au succulent "Goûte à ma funky bite", Tout Simplement Noir occupe une place de choix parmi les groupes français qui ont marqué leur temps. Alors que J L'Tismé, Parano Refré et Mc Bees ont décidé de reprendre du service après plus de dix ans d'absence, retour sur un parcours atypique entre indépendance, bonne chère et argot parigot.

19/10/2010 | Propos recueillis par Lecaptainnemo

Interview : Tout Simplement Noir

Abcdrduson : Tout Simplement Noir est un nom fort et percutant. Pourquoi et comment l'avez-vous choisi ?

J L'Tismé : On était tous dans le même lycée et tous d'origine africaine et antillaise. A cette époque, il y avait pas mal de "conflits" entre Antillais et Africains, donc on a voulu arriver avec une nouvelle image qui faisait tomber toutes les barrières de l'héritage de l'esclavage et du colonialisme. C'était dans le but de rassembler, de prendre un nom fédérateur. Par la suite, c'est un concept qui s'est élargi à toutes les origines, une façon de s'affirmer en tant qu'individus : je suis comme je suis, je suis tout simplement noir. Ça marche pareil pour un blanc, un arabe... Le but, c'est de dire : "On est comme on est et si vous n'êtes pas contents, c'est la même chose !"

Parano Refré : Personnellement, je trouve que c'est un nom plutôt doux. On y a jamais rien vu de choquant en fait. Il n'y pas de connotations de force, d'agressivité ou d'exclusion. Dans ces années-là, on vivait aussi dans un environnement assez raciste, il n'y avait pas Harry Roselmack au 20h. Il y avait beaucoup d'injustice, de paroles injurieuses, venant même du gouvernement, envers la communauté noire. Il y avait aussi le mouvement Skinhead qui était très présent. Donc le nom est venu vraiment naturellement, dans l'air du temps.

A : Revenons sur les débuts du groupe. Vous avez fait partie du même crew que Fabe et Sleo ?

J : Dès la création vers 88-89, par le biais de Demon qui faisait partie du groupe à l'époque et qui habitait dans le 13ème arrondissement, on a été affiliés au Longue Posse. Jazzyco de Criminal Posse (futur Sleo) nous a proposé d'intégrer ce collectif composé de plusieurs groupes de rap ainsi que de danseurs, de graffeurs et de DJs. A ce moment-là, Fabe ne rappait pas encore, il était dans le graffiti. Il y avait aussi DJ Stofkry dans la Longue Posse. C'est par ce biais-là qu'on a pu avoir accès à un studio, pouvoir réaliser une maquette. Olivier Cachin et son équipe nous ont fait un clip pour Rapline, "Le Temps Passe". C'était en 1991, très peu de groupes avaient ce genre d'exposition : ça passait sur M6, le gros média par lequel se sont fait connaître Ministère A.M.E.R, EJM et même MC Solaar.

A : Vous pensiez déjà à sortir un album ?

J : A cette époque-là, on était assez jeunes et rêveurs. Notre kif, c'était plutôt que les petites meufs au lycée nous reconnaissent. Il n'y avait pas vraiment de perspectives d'album même si on a eu plusieurs propositions de producteurs plus ou moins foireux, qui n'ont jamais abouti.

A : Votre premier album, Dans Paris Nocturne, est sorti quelques années plus tard. Quel a été le cheminement jusque-là ?

P : Finalement, on a été un peu catapultés dans ce milieu au début des années 90. On ne se posait pas trop de questions et on a été exposés rapidement, surtout via Rapline, qui était une grosse émission à ce moment-là. Au fil des rencontres, on a commencé à bosser sur plusieurs morceaux et donc très sérieusement sur un album. Bon, "très sérieusement", pas non plus comme on l'entendrait maintenant mais on a donné le meilleur qu'on pouvait ! On a même laissé passer quelques plans tass-pé des fois, on mettait tout notre temps dans l'écriture, la musique ! On voulait vraiment apporter un truc sérieux, une structure, des textes avec un sens, toujours avec l'ironie, l'humour qui nous caractérisaient. Et on s'est retrouvés avec une construction d'album, ce qui ne se faisait pas du tout à l'époque. Les mecs bossaient sur un maxi, une maquette pour aller faire la queueleuleu chez les majors. Nous, on y a jamais foutu les pieds. On a tout fait de notre côté en arrivant avec un album direct, construit avec une intro, une outro, des interludes, une ambiance générale et un sens complet.

"On n'était pas contre les majors, plutôt contre ceux qui leur baisaient les pieds pour signer un contrat. Les majors, c'est une puissance financière. Moi, j'insulte pas l'argent, c'est pas dans ma philosophie." (Parano Refré)

A : Vous étiez parmi les premiers groupes à tester l'indépendance avec Night & Day. Comment en êtes-vous arrivés là ?

P : Une fois l'album a peu près terminé, on a démarché les labels, pour commercialiser tout ça. On s'en foutait, on était pas là-dedans : ce qui nous intéressait, c'était l'artistique. Et là, on a vu que notre nom dérangeait, que nos propos aussi, qu'il valait mieux qu'on sorte un maxi pour faire monter le buzz... Bref, on s'est heurtés à la réalité de l'industrie de la musique. Et là, on a eu une formidable rencontre avec Patrick Colleony – qui est décédé il y a peu, paix à son âme. Il a fait énormément pour le rap français. Il a aidé beaucoup de groupes à l'époque, comme La Cliqua, Ideal J... Mais avec nous il a eu une démarche différente. Il a senti qu'on était plus indépendants et il nous a dit, en gros : "Débrouillez-vous, apportez-moi les CD's pressés et je les distribuerai". On est devenus un des premiers groupes de rap français à se prendre complètement en main, en autoproduction. Au début, on était pas vraiment rassurés : c'était du boulot, on avait 21 ans et on n'y connaissait rien. Mais on a monté une association, reçu nos premiers chèques en tant que producteurs... Et le montant était conséquent. On s'est retrouvés en tête des ventes assez rapidement.

A : C'est vrai que c'était un gros succès à l'époque.

P : On a eu de la chance aussi parce qu'on était un des albums les plus volés à ce moment-là. Ça nous faisait des ventes supplémentaires. Si tu dépassais les 4000, t'étais déjà une star et on a fait assez rapidement 15000. Et vu qu'on était autoproduits, c'était un réel succès. C'est ce qui faisait vraiment notre particularité, notre indépendance, le fait d'avoir une liberté réelle par rapport à ça.

A : Mais ce n'était pas une position contre les majors ?

P : Ah non, en fait on ne les a jamais vraiment démarchées. On n'était pas contre les majors, plutôt contre ceux qui leur baisaient les pieds pour signer un contrat. Les majors, c'est une puissance financière. Moi, j'insulte pas l'argent, c'est pas dans ma philosophie. Et puis, on a compris qu'on n'avait pas besoin d'elles, qu'elles n'auraient pas pu traiter comme il faut notre album. On l'a bien vu, ensuite : il y a eu plein de petits clones de TSN mais aucun n'a réussi à avoir le succès qu'on a eu, même avec des investissements beaucoup plus gros. Les mecs des labels venaient nous voir pour nous demander la recette de notre succès.

A : Pour vous, quelle est la recette de ce succès ?

P : [sans hésiter] La sincérité.

J : Ouais, on l'a fait sans calcul. On a mis tout ce qu'on pouvait pour que ce soit au top et ça a pris de l'ampleur. Je pense que c'est ce que les gens ont apprécié, la sincérité.

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