Interview Soprano

03/10/2010 | Propos recueillis par Mehdi

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A : Finalement, Jay-Z fait partie de la première génération des rappeurs qui se posent la question de leur légitimité à prendre le micro à 40 ans passés. Tu ne penses pas qu'il y a une réflexion à mener chez les rappeurs lorsqu'ils commencent à vieillir ? Je suis persuadé que des mecs de 40 ans pourraient continuer à écouter du rap à condition qu'ils puissent se reconnaître un tant soit peu dans les morceaux des rappeurs...

S : C'est pour ça que je te parlais des acoustiques. C'est à nous d'amener ce genre de choses. Quand j'écoutais NTM et IAM, je n'avais pas 35 ans. J'en avais 14 !
Personnellement, j'ai découvert des classiques rap sur le tard. Par exemple, j'ai connu IAM avec ‘Je danse le mia'. C'est avec ce titre que j'ai découvert toute la discographie d'IAM, qu'il s'agisse de ‘Demain c'est loin' ou des titres issus de “De la planète Mars”.
La stratégie de Jay-Z ressemble un peu à ça : faire des morceaux qui peuvent rentrer dans les foyers pour amener les gens au rap et les fidéliser pendant des années. Jay-Z a 42 ans et alterne entre costards et baggys, il a des flows de jeune, il rappe avec Lil' Wayne, Drake et Rick Ross, il dit la même chose qu'eux... C'est totalement ma mentalité.
Je suis sûr et certain que le rap français peut être écouté par tous les âges.

A : D'ailleurs, les deux tubes de la Sexion d'Assaut, ‘Désolé' et ‘Wati by Night', le prouvent puisque tout le monde les connaît et danse dessus en soirée...

S : Absolument et c'est avec ce genre de morceaux que tu amènes le rap chez des gens qui y sont réticents au départ. Des gens m'ont dit qu'ils ont adoré ‘Désolé'. Ils sont allés écouter l'album et ont entendu ‘J'ai pas les Loves'. Le texte leur a parlé parce qu'eux aussi rencontrent des galères de ce type. Pareil avec ‘La drogue te donne des ailes'.
Un mec qui n'aime pas le rap est venu me dire qu'il adorait ‘A la bien'. C'est normal parce qu'il a entendu le morceau tout l'été, il s'est amusé dessus... Pour lui, ça n'est même plus du rap mais un hit au même titre qu'un morceau de Snoop, Zazie ou Christophe Willem. Il me dit que le morceau lui a donné envie d'écouter mon album. Après une première écoute, il pète un cable sur ‘Passe moi le mic que je représente' qui est pourtant super rap. J'étais surpris ! Ensuite, l'album lui a donné envie de regarder quelques-unes de mes interviews dans lesquelles je parlais souvent de Keny Arkana. Il est allé écouter son album et il a pris une claque ! Il m'a dit être devenu fan de Keny Arkana grâce à ‘A la bien'. Je me dis que j'ai fait mon boulot.
Je suis sûr qu'il y a des artistes dans le rap qui peuvent être appréciés par Monsieur et Madame Tout le Monde. Après, c'est une question d'accessibilité. Avant qu'ils soient connus, je parlais beaucoup de la Sexion d'Assaut à un pote à moi. Il m'a dit quelque chose de très vrai : “Comment est-ce que je suis censé les connaître ? Ils ne passent pas à la radio et je n'ai pas le temps d'aller faire la tournée des Skyblogs pour trouver la perle rare. J'ai 35 ans, deux enfants et il faut qu'un morceau tourne à la télé, que mes enfants dansent dessus pour que je les découvre et apprécie ce qu'ils font.

"Quel morceau est capable de réunir un maximum de gens ou de faire parler pour que les gens aillent écouter l'album ? J'assume le fait d'avoir cette réflexion sinon je fais des albums qui restent dans ma cave. "

A : Tu es un des rares rappeurs français à bénéficier de rotations radios régulières. Est-ce que ça t'arrive de penser au potentiel commercial d'un morceau ?

S : Sur le plan national, il n'y a qu'une seule radio qui passe mes titres et c'est Skyrock. Il y a aussi Générations bien sûr mais c'est limité à la région parisienne.
Pour répondre à ta question, je te dirais que j'ai cette réflexion à la fin de l'album. Quand il est temps de faire la promo de l'album, je me dois d'avoir un comportement professionnel. Quel morceau est capable de réunir un maximum de gens ou de faire parler pour que les gens aillent écouter l'album ? J'assume le fait d'avoir cette réflexion sinon je fais des albums qui restent dans ma cave.
Cette réflexion est encore plus essentielle depuis qu'il y a le téléchargement. Les gens consomment énormément d'albums et tu es obligé de mettre un morceau en avant pour sortir du lot. Par contre, j'ai cette réflexion une fois l'album fini et non avant de le commencer. Tout simplement parce que faire un tube est aussi compliqué qu'il est simple de faire un morceau underground. Tu prends un instru assez simple, tu fais le véner dessus et tu as ton morceau ghetto. Alors que si on savait faire des hits, les mecs arrêteraient de bicrave et en feraient à la pelle !
Tu ne peux pas décider que tel morceau sera un hit ou rentrer en studio en disant que tu vas créer le nouveau tube. Regarde ‘Désolé' : ils l'ont mis à la fin de l'album et n'avaient pas conscience de l'impact qu'il aurait. C'est pareil avec ‘Tonton du Bled'. Tu as AP qui avait fait ‘Tonton d'Afrique'. Ils ont rigolé dessus et, du coup, Rim-K a voulu faire un morceau sur l'Algérie. Ils ne s'étaient jamais imaginé du carton que ce serait surtout qu'il s'agit d'un morceau communautaire. A priori, c'est impossible que ce genre de titre marche en France ! Pourtant, ça a explosé.
Ca ne se calcule pas un tube et personne n'a la recette. Par exemple, on a envoyé ‘Hiro' qui est un extrait du nouvel album. Je n'ai que des retours positifs dessus alors qu'il n'y a pas de refrain, que ça dure 6 minutes... Il n'y a pas de format prédéfini. Ce sont les gens qui décident.

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