Interview Soprano

03/10/2010 | Propos recueillis par Mehdi

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A : Tu as plutôt pris un risque avec un titre comme ‘Crazy' qui ne ressemble pas vraiment au single typique de rap français. Soprano est censé refaire ‘Une bouteille à la mer' comme Mctyer doit nous resservir ‘J'imagine'...

S : Je ne suis pas vraiment sorti de ma case initiale mais disons que ce morceau est sorti en même temps que les autres gros singles de rap français. Du coup, on a rangé ‘Crazy' dans la même catégorie que ces autres singles. Par exemple, si j'avais sorti ‘A la bien' comme premier single sur l'album précédent, je pense que les gens m'auraient reproché d'avoir changé... Mais comme j'avais sorti ‘Halla Halla' avant, ils ont pris ça comme un délire au moment de l'été et ont compris que l'album avait plusieurs facettes.
Si mon album était sorti en février et que ‘Crazy' n'était arrivé que cet été, les gens auraient eu le temps d'écouter l'album et ne chercheraient pas à savoir si Sopra a fait des morceaux conscients ou pas et auraient pris ce titre comme une bouffée d'oxygène dans l'album. Aux Etats-Unis, ces questions là ne se posent pas. Les mecs cherchent constamment à innover pour que les auditeurs prennent plus de plaisir. Nous, on est bon à faire des commentaires sur Youtube.
Avant, on écoutait des albums et on cherchait ce qui était bon sur ces disques. On avait un morceau et on allait le kiffer pendant des mois.

A : C'est vrai que maintenant, avec Internet, on a tendance à télécharger un nombre incalculable d'albums et à zapper pas mal des morceaux, sans réellement faire attention à l'intégralité du disque...

S : A cause d'Internet, on est très pressé et on fait partie d'une génération fast-food qui veut tout tout de suite. Avant, on allait rester huit mois sur un morceau. Aujourd'hui, même si le morceau est bon, il tient une heure.
Pire encore : dans le passé, il suffisait que l'album contienne trois purs morceaux pour qu'on dise qu'il tue. Aujourd'hui, deux morceaux vont puer et tout l'album va être catalogué comme étant une grosse merde. Parfois, quand je réécoute certains de mes classiques de jeunesse, je me rends compte que je réécoute toujours les mêmes trois morceaux ! C'est l'effet que j'ai eu en réécoutant le premier album de Method Man, “Tical”. Franchement, avec le recul, je ne le trouve pas si fou que ça alors qu'à l'époque, il s'est directement imposé comme un classique.
Pour en revenir à ce qu'on disait initialement, c'est aussi une question de mentalité. En France, les gens sont aigris et ne veulent pas que les autres réussissent. Si tu vis à Marseille et que tu passes d'une Super 5 à une Clio parce que tu as eu un avancement, les gens vont commencer à mal te regarder et à te prendre pour quelqu'un qui se la raconte. J'étais aux Etats-Unis parce que j'ai mixé l'album à New York et on a loué une Camaro pour se faire plaisir. On avait du temps et on voulait aller faire les magasains dans une ville située à côté de New York. C'était chiant de prendre le train et s'est fait un kiff en louant une Camaro. A chaque fois qu'on s'arrêtait, les gens nous affichaient de grands sourires du genre “c'est super les gars, bonne chance à vous !”. En France, ça va sortir la clé et rayer la voiture ! Cette différence de mentalité se ressent dans la musique. On passe plus de temps à critiquer qu'à chercher ce qui est positif.
On sait pertinemment que même le Très-Haut ne fait pas l'unanimité alors pourquoi est-ce que tu vas nous faire un bordel parce que tel album ne te plaît pas à toi qui habite dans le 95 au deuxième étage du bâtiment C ?

"En France, les gens sont aigris et ne veulent pas que les autres réussissent. "

A : Tu as fait des morceaux assez générationnels et ‘A la bien' et ‘Crazy' en sont de bons exemples. Les années passant, tu n'as pas peur de ne plus être en phase avec les adolescents ?

S : Je viens d'envoyer des vidéos où je joue des morceaux en acoustique. Je l'ai fait exactement par rapport à ce que tu viens de dire.
Quand j'ai écrit ‘Crazy”, je l'ai fait en pensant à tous les collègues qui m'entouraient : mes petits-frères, leurs amis etc. Les mecs sont bousillés et passent leurs journées devant Facebook, regardent leurs téléphones toutes les deux secondes, envoient des tweets... Quand ces petits frères dont je te parle passent la soirée avec moi, je me rends compte à quel point ils sont issus d'une génération de dingue. D'ailleurs, dans le pont du morceau, je dis “Toute la nuit défoncée, ma jeunesse égarée”... Même si le morceau est fun, je joue le vieux qui les rappelle un peu à l'ordre ! [rires]
Je parlais de ça avec Akhenaton il y a peu et on pourra dire ce qu'on veut mais le rap est beaucoup plus écouté par les jeunes que par les mecs de quarante ans. Ca se fait inconsciemment mais, avec le temps qui passe, on écoute moins de rap. Akhenaton me disait qu'il se remettait à écouter beaucoup plus de soul ou alors des anciens disques de rap parce que chacun vit une époque et y repense avec nostalgie. A partir de 25 ans, la réalité te rattrape et tu n'as plus le temps d'aller chercher la dernière nouveauté. Ce qui m'entoure va m'inspirer pour écrire et ces morceaux dont tu parles sont à destination de mes petits cousins. Les anciens de mon quartier m'inspireront davantage des morceaux comme ‘Accroche toi à mes ailes' dans lequel je m'adresse à mon fils et lui dit ce que j'aimerais qu'il accomplisse si je venais à m'en aller prématurément. Un morceau comme ça est le produit des discussions que je vais avoir avec les anciens.
En ce qui me concerne, je suis encore entre le jeune et le vieux. Peter Pan ! [rires] Les petits d'aujourd'hui ont des Ipod complètement improbables et peuvent mélanger un titre de Sefyu, un autre de David Guetta et un dernier de Linkin Park... C'est un truc de fou ! La dernière fois, l'un d'entre eux écoutait un morceau de l'album de Ke$ha. Le titre tuait et je ne savais même pas que c'était elle qui chantait. Quand il me dit que c'est Ke$ha qui chante, je n'y ai pas cru. “Quoi, celle qui chante ‘Tik Tok' là ?” Il me dit que des morceaux de l'album tuent mais je ne peux pas le savoir moi ! Je pensais que c'était une chanteuse pour ados et, après avoir écouté certains des morceaux du disque, je suis devenu complètement fou. J'ai encore ce côté entre deux âges. Tu regardes un type comme Lil' Wayne et c'est la même chose : c'est un pur gamin.
Après, tu as des mecs comme Jay-Z qui m'impressionnent. Il va rapper à 42 ans et parler à toutes les générations. Je kiffe ça.

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