Interview Soprano

Si l'on se fiait à son visage poupin et à ses singles générationnels, on croirait presque que Soprano vient d'avoir vingt ans. Pourtant, en solo ou avec son groupe les Psy 4 de la Rime, il dispose aujourd'hui d'une solide discographie qui est sur le point de s'enrichir d'un deuxième album personnel. Intitulé "La colombe", comme une référence à un de ses premiers morceaux marquants, il nous a donné envie de faire le bilan sur le parcours du MC.

03/10/2010 | Propos recueillis par Mehdi

Interview : Soprano

Abcdr du Son : Tu as fêté tes trente ans l'année dernière et ta première apparition marquante remonte à “Comme un aimant”, en 2000 . Quel bilan fais-tu de ces dix ans de carrière ?

Soprano : Au moment de la sortie de mon premier album solo, je me suis marié et j'ai eu deux enfants d'un coup. Le succès de mon album aidant, je me suis arrêté deux secondes pour regarder en arrière et réaliser à quel point ma vie avait changé. On a sorti des disques, on a fait des concerts... Et ça fait plaisir. Par rapport à ce que je désirais quand j'étais jeune et que je commençais à faire du rap, je fais aujourd'hui partie de ceux qui sortent encore des disques, qui font des concerts et qui vivent de ce qu'ils aiment depuis des années. J'en fais un bilan positif. Sur le plan personnel, c'est la même chose. Quand tu as deux enfants magnifiques, ça ne peut qu'aller bien.

A : On a toujours l'image du Soprano jeune, un peu "Peter Pan du rap"... Est-ce qu'aujourd'hui tu te considères comme un ancien du rap français ?

S : Comme Nas ! [rires] On croit qu'il a encore 23 ans avec son visage de gamin alors qu'il approche la quarantaine.
Pour répondre à ta question, je te dirais que certaines personnes m'écoutent depuis qu'ils sont petits. Même s'il est vrai que moi aussi j'étais petit à cette époque là, nous avons grandi ensemble. J'ai tellement eu la tête dans le guidon que je n'ai pas fait attention à tous les disques que j'ai sorti. Ça se ressent d'ailleurs aujourd'hui dans le fait que j'ai besoin de nouvelles choses, de nouveaux styles, de nouveaux challenges... J'en parlais d'ailleurs avec Nessbeal et Salif qui sont également là depuis super longtemps. Je dirais qu'hormis la Sexion d'Assaut, il n'y a pas eu de nouveau souffle et de renouveau. Ce sont toujours les mêmes personnes. Des mecs comme Booba et Rohff vont sortir deux des disques les plus attendus de l'année mais je les écoutais quand j'étais petit ! Et, aujourd'hui, je fais partie de l'ancienne génération et ils sont toujours là. Il n'y a pas vraiment eu de renouveau qui laisserait penser que la catégorie Soprano/Rohff/Kery James/Booba est à classer au rayon antiquités. On est encore là.

"Hormis la Sexion d'Assaut, il n'y a pas eu de nouveau souffle. Des mecs comme Booba et Rohff vont sortir deux des disques les plus attendus de l'année mais je les écoutais quand j'étais petit !"

A : En dix ans, le rap français a subi beaucoup de changements. Comment analyses-tu son évolution ?

S : Il y a plusieurs manières de voir les choses. Quand je suis arrivé dans le rap, c'était l'époque des Sages Poètes de la Rue et on samplait beaucoup le jazz. Ensuite, il y a eu l'époque Mobb Deep et tout le monde samplait du classique, l'âge d'or du piano-violon. Et je me souviens que tous ceux qui samplaient le jazz se plaignaient et reprochaient à Mobb Deep d'avoir tué leur rap ! Après, tu as eu Dre qui est arrivé avec les synthés et certains ont déploré le fait qu'il n'y avait plus du tout de sample. Jusqu'à arriver à la mode dirty et là c'est vite devenu la cacophonie : certains faisaient même des morceaux contre le dirty ! Aujourd'hui, on en est à l'époque autotune et électro.
Je me dis que le rap ne fait que se transformer sans qu'il produise forcément quelque chose de nouveau. Il ne fait que se mordre la queue et revenir constamment à ses origines, que ça soit musicalement ou dans les thèmes. On voit d'ailleurs que le fun revient dans certains morceaux alors que l'année dernière, on a eu beaucoup de rap conscient par exemple. Le fun est revenu et je pense que l'egotrip et le flow vont bientôt être à l'honneur. Ça prouve aussi que notre musique est encore vivante alors que plusieurs personnes criaient à sa mort il y a dix ans de cela.

A : Justement, tu viens de nous dire que le rap français s'inspire majoritairement des dernières tendances américaines. Est-ce que tu déplores qu'en près de trente ans d‘existence, le rap français ne se soit jamais affranchi de son homologue américain sur le plan musical ? Tu parlais des Sages Po qui s'inspiraient déjà beaucoup d'A Tribe Called Quest & Brand Nubian à l'époque...

S : Tout à fait et, même quand la clique Time Bomb est arrivé, ça faisait énormément penser à Cocoa Brovaz. Je pense que les artistes qui sont encore là sont ceux qui ont réussi à s'inspirer de ces tendances tout en le faisant à leur manière. Tu ne peux pas dire que quelqu'un comme Booba ne s'inspire pas des Américains et, parfois, j'ai presque l'impression qu'il rappe comme Rick Ross. Mais il a toujours réussi à sortir son épingle du jeu et c'est ce qui va faire la différence.
La majorité des rappeurs qui font exactement la même chose que les Américains ne sortent pas du lot. Finalement, quand il faut citer les meilleurs rappeurs, ce sont toujours les mêmes noms qui reviennent parce qu'il s'agit des plus charismatiques ou qu'ils apportent leur personnalité. Quelqu'un comme La Fouine s'inspire ouvertement des Américains mais il apporte quelque chose.
Les Américains nous donnent l'heure, c'est clair. Mais il y a aussi quelque chose de culturel et de propre à la France. Pourquoi certains commencent à se plaindre quand ils voient que les rappeurs commencent à faire des morceaux fun ? Parce que les gens veulent du texte en France. Notre patrimoine c'est Brel, Aznavour, Goldman... Aux États-Unis, certains rappeurs vont vraiment pousser niveau textes mais ça reste une minorité. C'est la différence que l'on a avec eux. Ceci dit, les Américains nous ramènent de nouvelles sonorités qui sont magnifiques.
Sinon, j'écoutais Tinie Tempah tout à l'heure et je trouve qu'il y a une vraie identité dans le rap anglais. Ils apportent quelque chose sur le plan musical. En France, on se focalise davantage sur les textes.

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