Interview Fifou

19/09/2010 | Propos recueillis par Mehdi

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A : Est-ce que la musique de l’artiste intervient dans la création de la pochette ? Par exemple, quand tu fais la pochette de l’album de Lino, est-ce que tu as écouté l’album avant ou ça vient juste d’une demande de sa part ou d’une de tes idées personnelles ?

F : Je n’ai pas réellement besoin d’écouter l’album pour livrer une pochette sauf quand le MC a vraiment un univers particulier. C’était le cas avec Despo pour lequel on a livré un très gros travail. Déjà, je ne suis pas proche de tous les rappeurs avec qui je bosse mais Despo est devenu un ami. On a beaucoup discuté en amont, j’ai écouté sa musique et on a essayé de sortir quelque chose qui corresponde à son univers. Après, je n’ai pas le temps d’écouter tous les albums compte tenu de la quantité de projets que je fais. Quand je travaille sur un projet, j'ai besoin d'avoir une dose de mystère sur un artiste, pour pouvoir intervenir avec plus d'objectivité sur son artwork.

A : Tu es donc une des rares personnes qui a écouté l’album de Despo… [NDLR : l’interview a été réalisée avant la sortie de l’album]

F : Ouais et, honnêtement, ça faisait longtemps que je n’avais pas écouté du gros rap comme ça. C’est une tuerie. D’ailleurs, j’aime bien l’état du rap français aujourd’hui. Il y a énormément de rappeurs et de compétition mais du coup, tu es obligé de te démarquer quand tu sors un projet. Il faut que tu sois fort. Les nouveaux albums que j’ai entendus démontent. Que ça soit le Despo ou le Nessbeal, ce sont des putains d’album. C’est pour ça aussi que je reste dans le rap français et que ça m’intéresse toujours. La nouvelle école du rap français me motive aussi… Des artistes tels que Still Fresh et Dosseh sont à surveiller de près.

A : Tu disais justement que certains rappeurs français avaient tendance à avoir des pochettes super ressemblantes les unes par rapport aux autres. Est-ce que tu les trouves frileux en termes d’image ?

F : Pour beaucoup de rappeurs, leur taf se limite à rapper. Finalement, ils ne s’intéressent pas vraiment à l’image. Ça n’est pas de la frilosité mais plutôt un manque de créativité. Au final, ils ne veulent que de belles photos et se ramènent tous avec les mêmes lunettes, le même délire Louis Vuitton et les mêmes références. La plupart du temps, les groupes qui viennent me voir me demandent toujours la même chose et n’osent pas vraiment partir dans de nouveaux délires. Je pense que c’est d’abord une question de culture. Il y a quand même des groupes qui sont venus me voir et qui ont une passion de l’image, qui collectionnent des photos etc. Ça reste cependant une minorité. C’est pour ça que si tu me demandes ma pochette préférée, je choisirais sûrement une pochette super épurée avec une typo clean qu’on voit à peine. Mais les rappeurs ne me demandent pas ça généralement [sourire].

A : Est-ce qu’on peut parler chiffres et évoquer le budget requis pour avoir une pochette de Fifou aujourd’hui ? Est-ce que c’est le même budget pour tout le monde ?

F : En règle générale, une pochette en indépendant ira de 1 000 à 1 500 euro tout compris. En maison de disque, ça commence à 5 000 et ça peut aller jusqu'à 10 000 euros. Dans le cinéma, les chiffres n’ont rien à voir puisque tu vas prendre avec une affiche l’équivalent de quatre pochettes de disques. Ça paye bien !

A : Est-ce qu’il y a un motif autre que financier qui pourrait t’empêcher de réaliser une pochette ?

F : Je travaille beaucoup au feeling. Je considère mon travail comme une chance, donc j'aime bosser avec tout le monde, je ne snobe pas du tout. Cependant, j'aime triper humainement avec mes clients. S'ils sont distants ou pédants, je ne travaillerai pas avec eux. En tant que photographe, certains détails peuvent aussi me bloquer. Si mon client ne dégage rien physiquement, j'aurai du mal à faire quelque chose de puissant. Avoir des statues sans feeling face à mon objectif ne me booste pas trop.

A : Est-ce qu’il y a des pochettes de rap ou des affiches de film qui t’ont vraiment marqué ?

F : Plusieurs mêmes! J'ai adoré le travail de Wahib avec la Mfia K'1 Fry et ses couvertures du magazine The Score. Sinon mes références sont rarement Hip-Hop. Je puise mes inspirations dans l'univers de la mode et du cinéma. Les visuels des séries américaines sont explosifs! J'hallucine sur les concepts des affiches des "Soprano", "The Wire" ou "Dexter". Dernièrement, en affiche, je suis resté bloqué sur les créas de l'affiche "Inglorious Bastard" de Tarentino. Tous les univers m'inspirent, je m'intéresse de plus en plus au travail incroyable du graphiste So-Me de Ed-Banger.

A : Pour revenir un peu sur quelques-unes de tes créations, comment en êtes-vous arrivés à créer la pochette et le livret de "Paradis assassiné" de Lino ?

F : A cette époque-là, j’étais un petit puceau et c’était un rêve de fou de pouvoir bosser avec Lino. Il fait partie de ces rappeurs qui bouffent énormément de films, qui bouquinent 24H/24, qui regardent tout ce qui se passe sur Internet… Il est arrivé en me ramenant des affiches de film et des idées de photos. Ensuite, on a beaucoup bossé au feeling. Par exemple, on a fait la photo Punisher et, d’un coup, il me dit "Viens, on va mettre des cadavres autour !" Il ne s’agit pas de pochettes dessinées au préalable. On avait posé un univers au départ mais qui a évolué au fur et à mesure. Lino est un vrai kiffeur de l’image et c’était un plaisir de bosser avec lui. C’est un des rares avec qui j’ai vraiment pris mon pied graphiquement.

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