Interview Despo Rutti

Pour son premier album "Convictions suicidaires", Despo Rutti prend à bras le corps les questions qui fâchent et impose sa personnalité abrasive dans le paysage du rap français. Rencontre avec un artiste intense et franc du collier. Un artiste vivant.

13/06/2010 | Propos recueillis par JB avec Raphaël et Lartizan

Interview : Despo Rutti

Abcdr du Son : Deux semaines après la sortie de ton premier album, dans quel état d'esprit es-tu ?

Despo Rutti : Deux semaines après la sortie d'un album comme celui-là, qui a été murement réfléchi – on a beaucoup hésité à le sortir dans d'autres conditions – quand j'en écoute le contenu et quand je réalise que je ne me suis pas censuré tout seul, je me dis, quand même, c'est bien. Il y a eu un Top 14, l'album a été attendu, et vu les critiques, après écoute, je suis amplement satisfait. Je suis rassasié trois, quatre, cinq fois des retours ! J'attendais juste que les "si si la famille" se confirment un peu. Cette confirmation, je l'ai eu.

A : Tu parles de censure dans la conception de l'album, c'est de l'auto-censure ou une censure extérieure ?

D : Les thèmes que j'aborde, c'est pas "On sort en boîte, la vie est belle". Non. J'essaie d'approfondir sur des sujets comme la religion, la mixité – et quand on est un mec de quartier, c'est pas rien, ça porte nos vies. Tous les morceaux de cet album sont le constat d'un truc dur qui m'est arrivé, à moi ou autour de moi. Je parle de la rébellion économique, et tu trouveras beaucoup de rappeurs qui te diront que dans leur quartier, des gens sont morts en essayant de faire de l'oseille, parce qu'ils n'ont pas pu continuer à aller à l'école. Ça ne leur parlait pas, alors ils se sont tous rebellés pour la plupart. Moi, je voulais faire designer automobile. D'une, la conseillère d'orientation a éclaté de rire. De deux, quand j'ai voulu me réorienter par ma propre personne, j'ai vu les prix : pour un an, 50 000 €, c'est juste pas possible ! J'ai vu l'aide que l'Etat pouvait apporter, ça nécessitait de travailler hors des heures de cours, et quand tu es déjà en réorientation… Il y a un truc malsain dans l'éducation nationale qui m'a toujours déplu : quand tu es pauvre ou différent, il faut toujours en faire plus que les autres. Plutôt que de rester à l'école, et faire chier les profs, les empêcher de faire leur truc, j'ai préféré rester dans mon coin.

A : T'as poursuivi des études jusqu'à quand ?

D : J'ai eu le bac pro. C'était un peu : "Bon allez, ça me fait chier, mais essayons d'en tirer quelque chose !". Mais je ne voulais pas du tout être électricien. Surtout avec un enfant. Je voulais pas qu'en voyant Peter Pan, il se dise "Nan, moi, je pourrai pas voler là-haut, j'aurai pas une super voiture de sport, mais je vais réparer la prise qui est là, à côté". Ce bac pro, je l'ai pris aussi pour mes parents. Tu as une faculté, mais pour eux, seul le diplôme compte. Mais après, quand ils voient le salaire de Zizou dans L'Equipe… Ça, c'est des grandes désillusions. Un jour, il y avait un reportage à la télé où ils parlaient des salaires de joueurs de foot. Quelqu'un de ma famille a osé dire "Pourquoi t'as pas fait footballeur ?" Mais vous êtes sérieux ? Quand on voulait faire du foot, vous confisquiez les ballons et vous nous demandiez de réviser les dictées ! Si quelqu'un n'est pas fait pour les cours, il faut qu'il prenne un minimum de bagages pour s'en sortir dans la vie. Qu'il sache compter, qu'il sache s'exprimer, qu'il sache lire les fiches de paie. Le minimum.

A : Comment tes parents ont réagi quand ils t'ont vu devenir rappeur ?

D : Déjà, peu importe si quelqu'un est de ma famille ou pas, je n'aime pas avoir à demander la permission. Quand j'étais en Afrique, à partir de 7/8 ans, je fuguais. Ça se fait pas en Afrique ! Mais j'ai appris ça en voyant "La Boum" : "Putain, les enfants ils peuvent tailler ! Merde !" [rires] J'ai pris des côtés européens, tu vois ! J'veux la liberté, j'm'en fous ! Je n'ai jamais insulté mes parents, mais j'avais besoin de sortir du truc. Pour revenir à la question, j'ai pas vraiment demandé l'avis de mes parents. Je voulais pas aller à l'école, mais j'y suis allé. Je voulais m'arrêter au BEP, mais ils m'ont dit que c'était du suicide ! Alors j'ai pris mon bac, ça m'a permis d'aller taffer. C'est bien les conneries dans la rue, c'est bien le biff à gauche à droite… mais il faut que tu sentes aussi ce que ressent ton voisin quand il rentre du travail fatigué. Pendant que tu fous le bordel en bas. Il est cuit, il a des enfants… J'ai ressenti ça quand j'ai taffé. C'est possible que tu n'adhères pas à un mode de vie qui n'est pas le tien, mais tu te dois de le respecter.

"Pour pouvoir être le plus objectif, il faut savoir se mettre dans la peau des gens. Sinon, tous les policiers sont mauvais, tous les blancs sont mauvais, et c'est nous en banlieue les meilleurs ! "

A : C'est quelque chose d'omniprésent dans ton album : on sent que tu veux peser le pour et le contre pour éviter tout manichéisme.

D : C'est ma personnalité. Ça fait depuis 2006 que les gens savent que Despo a un discours polémique. Depuis le morceau 'Arrêtez'. Si tu ne fais pas ça par opportunisme ou par esprit marketing, ça se voit vite. J'ai fait plein de morceaux. Je suis intervenu sur plein de projets différents. J'ai donné mon point de vue sur plein de situations. En vérité, on ne peut pas s'arrêter sur le fait que Despo pense ci ou ça, que Despo pense ça de la police… Non, le mec il parle du travail, de la délocalisation. Il parle aux extrémistes qui sont là à dire "Que les étrangers se cassent ! Ils prennent notre boulot !". Ouais, mais t'as pas réfléchi ! Comme le salaire des ouvriers français sera toujours plus élevé, les grosses sociétés comme Total se casseront en Afrique ou en Asie, là où ils paieront les gens une misère. Et toi, tu te retrouveras sans travail ici. Dans certaines provinces, ils n'ont plus rien, tout est centralisé dans les grandes villes. Dans leur bêtise, ils ont voté pour faire dégager les immigrés, mais tout le travail va partir avec ces immigrés. Ces gens-là vont rester dans leurs campagnes, il n'y aura plus de négros ni de reubeus, mais il n'y aura plus de boulangerie non plus. Il faudra aller dans une grande ville. Et qu'est-ce que tu vas faire ? Ben tu vas repartir à Paris, vers les négros et les arabes. Et puis un jour, ta fille va rencontrer quelqu'un de bien, qui ne sera pas forcément de la même origine que toi, et tu apprendras comme ça. Pour moi, quelqu'un qui refuse la différence, ce n'est pas qu'il est bête, c'est juste qu'il ne connaît pas. C'est tout.

A : Tu emploie le mot "tu" et tu te mets souvent dans la peau de ce personnage blanc, français…

D : Pour pouvoir être le plus objectif, il faut savoir se mettre dans la peau des gens. Sinon, tous les policiers sont mauvais, tous les blancs sont mauvais, et c'est nous en banlieue les meilleurs !  Non, ça ne peut pas être possible. On ne peut pas être crédible ni cohérent en pensant comme ça.

A : Ce discours là, il te manquait dans le rap ?

D : C'est pour ça que les gens autour de moi me trouvent un peu narcissique. Parce que je m'écoute. Et c'est vrai, quand je m'écoute, je me dis "Mec, j'ai pas entendu quelqu'un capable de dire ça dans le rap français". Et ça me fait du bien, en tant qu'auditeur.

A : C'est aussi un boulevard pour toi, vu que peu de rappeurs tiennent le même discours…

D : Ça m'a permis d'avoir une bonne attente du public, oui. [rires] Et il y a des gens qui continuent de découvrir. Des gens qui me trouvaient violents mais qui ont vu qu'il y avait aussi du texte.

A : Considères-tu que tu fais du rap dit "conscient" ?

D : Je n'aime pas ce terme là. Je dirais même le contraire : inconscient. Complètement inconscient.

A : "J'représente la banlieue jusque dans sa connerie"…

D : Voilà. Du top au pire.

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