Interview Armen

28/03/2010 | Propos recueillis par JB avec Nicobbl | Photos : Armen

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A : Quel serait ton meilleur et ton pire souvenir ?

Armen : Y a jamais de pire souvenir.

A : Y a jamais de vrais connards ?

Armen : Si, des vrais connards de maison de disque ! Ils le sont pas, tous heureusement [rires]. Notamment un, pendant un photoshoot avec Jay-Z, qui m'a tellement pressé, à me taper sur l'épaule toutes les deux minutes qu'à la fin, j'en ai oublié de mettre un film dans mon appareil. Ce qui ne serait pas arrivé avec le numérique ! Je ne voulais pas me griller donc je n'ai rien dit, mais j'aurais bien mis une droite dans sa bouche à l'attaché de presse.

A : Et des bons souvenirs ?

Armen : Y en a tellement... Quand Eminem est venu pour la première fois en France, on était à l'Holiday Inn place de la République. Je suis arrivé avec des glocks en baby-gun à air comprimé. J'ai fait une photo avec le glock, il m'a dit "Ça tue, où est-ce que je peux acheter ça ?". Deux rues plus loin, il y avait le magasin. Il a acheté pour 1500 francs de réplica de uzis et baby-guns. On s'est retrouvé à faire un battle dans les couloirs de l'hôtel. Les gens devenaient fous. Tu te prends à un mètre les boules en plastoque, ça fait mal. Après, ce con est arrivé avec toutes les armes en Angleterre – la pire douane du monde. Tu sors un glock réplica, tu fais une banque avec ! Il a eu des ennuis, je crois même qu'il a été interdit d'aller à Londres… à cause de moi !

A : J'ai appris que tu as aussi fait la pochette de 'Wishing on a star" pour Jay-Z…

Armen : Ouais. A l'époque, il était dans un label appelé Chrysalis. Le label m'avait contacté via l'Angleterre en me disant "Jay-Z a vu ta photo, il l'aime, il voudrait l'utiliser". Je déboule dans les bureaux de Def Jam, tout d'un coup les gardes du corps disent "C'est lui ! C'est lui !". Tout le monde m'entoure, je ne sais pas ce qu'il se passe. Et là Jay-Z arrive et me dit "J'ai vu tes photos, c'est mortel, je les achète toutes". A la fin, il entre dans son 4x4, il baisse la vitre et me dit "T'es très bon". Et il se barre. OK, qu'est-ce qu'il s'est passé ? [rires] T'imagines, dans ta carrière de photographe, t'as une pochette pour Jay-Z, tu te la racontes. Mais bon, ça n'a pas fait de moi un millionnaire et j'ai pas fait toutes ses pochettes derrière. Surtout que c'est mon artiste préféré à l'heure actuelle. C'est un mec qui me déçoit rarement, même si le dernier album ne me plaît pas entièrement, t'inquiètes pas que je trouverai toujours mon compte.
On a eu également de bonnes expériences avec le Wu-Tang, qui était notre groupe phare de l'époque. On a pu les suivre en tournée, aller les voir en studio pour l'enregistrement de l'album. Avec Xavier, on a fait un 52 minutes sur le Wu-Tang à l'époque avec des caméras VHS. Aucune télé n'a voulu le diffuser. Canal Plus devait l'acheter, mais quand ils ont fait la nuit IAM, y a eu tellement peu d'audience qu'ils ont finalement refusé. Ensuite, MCM a voulu le diffuser mais ils ne nous proposaient que 7000 francs. On leur a dit "Vous savez quoi ? Personne ne le verra ce doc". On l'a, en bandes, avec RZA qui fait des beats, des interviews dans les appartements des mecs... Ce qu'on a, c'est de l'or.

"Avec Xavier de Nauw, on a fait un 52 minutes sur le Wu-Tang. On a pu les suivre en tournée, aller les voir en studio pour l'enregistrement de l'album. Aucune télé n'a voulu le diffuser."

A : Quand on a interviewé JR Ewing l'année dernière, il avait résumé l'époque où vous travailliez ensemble par "On se drogue, on se bourre la gueule, on voit les potes et on met du son"…

Armen : Sauf moi [rires]. J'ai de bons et de mauvais souvenirs de cette époque. Ça ne va pas être très humble mais on a été avant-gardiste sur beaucoup de choses : y compris sur le concept d'avoir un animateur qui gueulait sur les morceaux. Y en a que ça énervait, et y en a beaucoup qui ont copié par la suite. Les bons souvenirs, c'était ça : les potes qui passaient, qui kiffaient. C'était nos premiers témoins. Les moins bons souvenirs, c'est fatalement la baston qu'on a eu avec Générations. Ça s'est très très mal passé à la fin. On en a eu marre de se faire exploiter et on a été les seuls à le dire. Forcément, ça a clashé. Je ne veux pas trop rentrer dans les détails parce qu'aujourd'hui, ça n'a plus lieu d'être, mais en gros… Quand ils nous ont vu sortir les grenades, ils ont pas trop compris. On a montré qu'on n'était pas que des DJ. Mon aventure avec Générations remonte à loin. Leur premier slogan, "Quand la rue s'exprime", c'est moi qui l'ai trouvé. Ils étaient venus nous consulter à l'époque de Realeyez pour faire l'image de la radio. C'était Marc de Générations qui avait demandé aux gens de la radio de venir. On leur avait trouvé le slogan, et ils se sont servis allégrement sans nous demander l'autorisation. Le clash est parti de là. Après, ils sont venus chercher Brian, ils ont été un peu surpris que je sois l'animateur – ils pensaient pas du tout qu'un photographe serait animateur radio. Et quand, bien sûr, grande gueule qu'on est, à un moment on a dit qu'on aimerait bien être payé…

A : Vous n'étiez pas payés ?

Armen : On avait accepté que Brian reçoive tant d'argent chaque semaine pour acheter les disques. Mais bon, nous, les disques, on les achetait pas, on recevait tout des Etats-Unis avant tout le monde. Et puis avec 1000 francs de l'époque, tu achetais 10 albums. Au final, on dépensait plus d'argent pour Générations que nous en apportait. Mais on a accepté ça, donc je ne le reproche pas à Générations. J'ai rien contre eux aujourd'hui, heureusement qu'ils sont là. Le seul truc que je leur reproche, c'est de vouloir faire les Skyrock, mais pas ouvertement. Ils n'aident pas autant les indépendants qu'ils le disent. C'est devenu un business, ce qui est normal, mais un business, ça marche dans les deux sens. Tu ne peux pas te dire supporter d'une mouvance sans soutenir les indépendants qui ont fait de toi la radio que tu es. Libre à eux de donner leur version. Je n'ai aucune animosité. Malgré tout, ils aident beaucoup de gens. Mais ce ne sont pas des acteurs de cette culture, donc forcément…

A : Comment as-tu travaillé avec Booba ?

Armen : Déjà, Booba, je l'ai connu avant qu'il rappe. Quand je l'ai rencontré, il commençait à rapper et faisait les backs de Daddy Lord C. Il connaît mon parcours, je connais le sien. Quand je suis arrivé pour faire les photos de la Cliqua, je débutais moi-même. Ensuite, j'ai fait les photos de "Temps Mort". On est resté en contact d'abord comme des amis. Quand est arrivé "Ouest Side", il m'a invité en studio pour me faire écouter tout l'album. Il m'a demandé ce que j'en pensais. Quand je lui ai fait part de mes idées, il a vu que j'avais compris où il en était dans sa vie et dans sa carrière. J'ai commencé par faire la direction artistique de la pochette. Je n'avais pas encore la cote à cette époque là en clip : j'en faisais un par an, à l'époque j'étais chez Secteur Ä, j'avais fait Singuila, Ärsenik… Ce qu'il restait vraiment comme image forte de moi, c'était 'Les jeunes de l'univers' et 'Hardcore'.
Booba m'a donné les prémices de 'Boulbi' : il voulait quelque chose qui sorte un peu de l'ordinaire, un clip de "mise à l'amende". On a commencé à écrire le traitement à deux. C'était fluide, on rigolait de nos conneries. Sur 'Au bout des rêves', par contre, c'est mon idée de A à Z. C'était au moment du rapt de sa maman et son frère. Je lui ai dit "Aux Etats-Unis, si la même chose était arrivé à Eminem, il aurait communiqué autour de ça. Aujourd'hui, il faut bousculer les gens. Montre-leur que t'en as rien à foutre, parles-en ouvertement". Il m'a dit "OK, go". Il voulait juste qu'il y ait du soleil. On a choisi le Brésil. Bon, c'est sûr qu'on s'est fait le plaisir, on a pris le mec de la Cité de Dieu, ça s'est super bien passé. Je n'ai pas pu aller dans la Cité de Dieu car j'avais un autre clip à tourner mais Booba y est allé. Il était plus qu'honoré, il a donné son album à tout le monde, il a donné des fringues. Les mecs ont vu qu'on les respectait.

A : Et sur 'Pitbull' ?

Armen : A la base, on devait faire un film à la "Sin City", entièrement post-produit. Ça trainait un peu. C'était le quatrième clip de cet album et plus ça va, moins les budgets sont gros. Un jour, Booba est allé faire un concert en Suisse. Il avait été invité par un gros ponte russe qui lui a proposé de tourner en Russie. Booba m'a appelé de Suisse et m'a dit "On fait 'Pitbull' à Moscou". J'ai dit "Wow, c'est un sacré risque". Personne n'avait tourné là-bas. Il m'a dit "Raison de plus". Ce que j'aime avec lui : on ne se censure jamais. C'est aussi propre à sa musique : ne jamais donner de limites. Pour un réalisateur, c'est du pain béni.

A : Booba, c'est l'exception ?

Armen : C'est plaisant de travailler avec tous, mais il y en a avec qui c'est plus plaisant que d'autres. Avec certains, c'est du business. Je ne peux pas être ami avec tout le hip-hop français. Par contre, je n'ai jamais pris partie. Je considère Booba comme un ami, preuve en est on ne travaille plus ensemble mais on reste en très bon terme. Mais je me suis retrouvé à bosser avec des gens qui ne l'aimaient pas. Je ne vais pas prendre partie, ça m'est arrivé et ça s'est retourné contre moi. Je suis professionnel. Si je dois travailler avec son concurrent direct, je le ferai. Et Booba ne me dira pas que j'ai déconné. Ce n'est pas parce que Jordan est en concurrence avec Kobe Bryant qu'il va quitter Nike le jour où Bryant se fait sponsoriser par la marque. Ça n'aurait aucun sens.

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