Interview Armen

Une vie de hip-hop derrière lui, un CV long comme le bras dans la photographie et le clip, Armen aurait pu continuer tranquillement sa carrière en shootant les pontes du rap français. A la place, il a choisi l'expatriation, direction les États-Unis. Explications et premier bilan.

28/03/2010 | Propos recueillis par JB avec Nicobbl | Photos : Armen

Interview : Armen

Abcdr du Son : Si on fait le bilan aujourd'hui, quasiment toute ta vie tourne autour du hip-hop…

Armen : Ouais… J'ai quarante ans, et tout a commencé à l'âge de 13 ans. Mes parents étaient en voyage à New York. Là-bas, ils ont filmé des mecs dans la rue qui faisaient la quête en faisant les robots. C'était les prémices du smurf. Cette image-là est restée dans ma tête. A 14 ans, un pote de mon quartier m'a amené à La Grange Aux Belles qui à l'époque s'appelait le Bataclan. Il y avait Afrika Bambaataa, Futura 2000, le Rock Steady Crew et Ramel Zee. En voyant le Rock Steady, j'ai compris ce qu'était ce film que mes parents m'avaient montré un an plus tôt. Le hip-hop est arrivé en France peu de temps après, avec tous les films comme "Beat Street", "Breakin'"… Tout ça, ça m'a parlé très vite.

A : A tes débuts, comment tes origines arméniennes étaient perçues ?

Armen : A mon époque personne ne savait ce que c'était d'être arménien. Même Aznavour n'en parlait pas. Pour les autres, j'étais ou reubeu, ou portugais, ou espagnol. On ne m'a jamais appelé Armen quand j'étais petit. J'allais à l'école, c'était "Ahmed", ils pensaient qu'il y avait des fautes d'orthographe sur mon nom. J'ai été habitué à un mélange culturel depuis très petit et le hip-hop correspondait exactement à ma vision : un mélange de races sans racisme où le seul truc sur lequel t'es jugé, c'est ta performance. Il faut savoir qu'en 84/85, le hip-hop était un microcosme. La majorité des mecs étaient danseurs, graffiti artists, rappeurs, beatboxeurs… Il fallait tout faire. Moi, j'ai choisi le breakdance. Après, ça a dévié vers le graffiti… Mais en grandissant, la Zulu Nation et compagnie, ça m'a un peu gavé…

A : Pourquoi ?

A : Parce qu'en France, la personne qui s'occupait de la Zulu Nation – Queen Candy à l'époque – a fait de ça une secte. Elle est arrivée avec des délires qui n'existaient pas aux Etats-Unis : faut pas fumer, faut pas boire, faut pas baiser, faut danser à gauche, pas à droite… J'exagère, mais c'était une doctrine. Quand t'es jeune, c'est marrant, mais quand t'arrives à 16 ans et que t'as envie de faire tes premières conneries, tu te rends compte que ça ne correspond à rien. Un homme qui grandit a besoin de se prouver qu'il est un homme. Les mecs avec qui je traînais faisaient partie des bandes les plus dangereuses de Paris. Je les ai connu à travers la danse, pas au travers de leurs activités diverses et variées. Grandissant là-dedans, avec des mecs que tout Paris craint, il y a un moment où je me suis dit que la Zulu Nation ne voulait plus rien dire. Moi, ce que j'aimais, c'était les battles de danse, le reste, j'm'en foutais.

A : Il n'y avait pas d'idéologie derrière…

Armen : Il y en a eu, mais après je me suis rendu compte que la vie, c'est pas ça. Aujourd'hui, quand tu vois la Zulu Nation, c'est loin du "Peace Unity Love" que ça promettait dans les années 80. La chance que j'ai eu, c'est qu'en parallèle, j'ai commencé à faire du BMX. Je traînais beaucoup au Trocadéro où je dansais avec mon groupe de l'époque, les TMS – j’ai d’abord été dans les TKS dans lequel il y avait des mecs comme Sully Sefil, Lone... On s'entraînait au Val de Fontenay, là où j'allais à l'école. Ensuite, mon pote Téo (R.I.P) m’a emmené au Terrain vague de la Chapelle. J'ai rencontré Nikki qui faisait également du BMX puis Muck, breaker et taggeur mythique de cet époque (lui et Boxer ont retourné Paris fin des années 80). On faisait BMX/hip-hop, on était dans tous les trucs de cette mouvance un peu urbaine des années 80 : l'après-midi je faisais du vélo, le soir je rentrais chez moi, je prenais une douche et de 8 heures à 2 heures du mat c'était hip-hop. Je me tuais le dos à breaker alors que je m'étais déjà tué tous les tibias à faire du BMX.

"J'ai été habitué à un mélange culturel depuis très petit et le hip-hop correspondait exactement à ma vision : un mélange de races sans racisme où le seul truc sur lequel t'es jugé, c'est ta performance. "

A : A quel moment la photographie s'est imposée à toi ?

Armen : Au début des années 90, le hip-hop a changé. Le Globo m'a gavé, j'y allais tous les vendredis. Plus ça allait, plus ça partait en couilles. Bagarres, mises à l'amende, dépouilles… La majorité du temps, c'était mes potes qui faisaient ça, en plus. Moi, je ne me sentais pas là-dedans, je n'avais pas eu cette éducation-là. Mon père a grandi au Liban, mon grand père était militaire. Pour moi, la violence de la rue, c'était de la merde. La violence que je connaissais, c'était recevoir une lettre où on te disait que ton petit cousin avait sauté sur une mine ou qu’un autre s’était fait dessoudé par un sniper. Ça, c'est de la violence. Dépouiller un mec pour ses baskets, mes potes le faisaient, mais moi je trouvais ça ridicule. La majorité de mes potes tombaient en prison, j'avais peur moi aussi de tomber et décevoir ma famille. En plus, mes potes m'avaient dit clairement : "Va pas te foutre dans les emmerdes vers lesquelles on va, car nous on va dans les vraies choses". Ça n'a pas loupé. Quelques années plus tard, ces gens… ils ont fait leur vie, quoi. J'ai donc décidé de mettre mes activités dans le hip-hop de côté, sans jamais laisser tomber la musique car c'était mon influence principale. Je me suis concentré sur le BMX, et c'est là que j'ai commencé à faire de la photo.

A : Quel regard portaient tes parents sur toi, au moment où tu étais à fond dans le hip-hop ?

A : J'ai grandi avec mes grands parents car mes parents n'étaient pas souvent ici. Ils ne comprenaient rien. Un mec qui tourne sur le dos dans le salon, ça veut rien dire ! Déjà, ils ne comprenaient pas que mon père soit danseur. Quand tu viens du Moyen Orient, un danseur, c'est un homosexuel. Mon père était marié, il avait deux gosses, c'était donc complètement révolutionnaire. Moi, je n'étais pas du tout dans le délire de mes parents mais mes grands parents pensaient que je faisais comme mon père. Seulement ils ne comprenaient pas que je danse dans la rue, que je rentre tard… Ils ne comprenaient pas les hiéroglyphes sur mes cahiers. Et quand ils voyaient ces mêmes hiéroglyphes dans la rue, ils étaient persuadés que c'est moi qui les faisais. Je me suis heurté à beaucoup de choses.
Mes parents ont arrêté leur métier car ils ne nous voyaient plus. Ils sont venus vivre en France, le rêve s'est achevé, ils ont fait des jobs pas vraiment rigolos. Ça m'a forgé. Je me suis éduqué un peu tout seul. Que ce soit dans le hip-hop ou le BMX, j'étais toujours autodidacte. Je suis allé jusqu'au bac sans l'avoir, mais à côté de ça je faisais des piges dans des magazines, je gagnais de l'argent grâce à mes photos. J'avais aussi une société d'importation de vélos. J'ai toujours été investi dans ce que je faisais.

A : Tes premiers contacts avec le monde des médias, c'était quoi ?

A : C'était le bicross. Je n'étais pas assez bon en vélo, donc je suis devenu manager d'un team. J'étais tellement passionné que j'allais dans les librairies type Brentano's pour choper les magazines en anglais. Je n'entravais rien du tout. Chez moi, on parlait quatre langues : arménien, arabe parce que ma famille a grandi au Liban, anglais et français. Moi, j'étais le seul qui en parlait à peine deux. En France, le seul magazine dédié au BMX, Bicross Magazine, avait besoin d'un mec capable de diffuser l'info ici. Moi, à force de lire les magazines, je savais tout ce qu'il se passait aux Etats-Unis. J'ai donc appris à faire des articles, mais ça m'a gavé. Moi, je regardais toujours les photos. J'étais obnubilé par celles de Spike Jonze. Comme j'avais la chance d'être dans la rédaction du magazine, ils m'ont filé des péloches. On m'a dit "Voilà, la photo, c'est comme ton œil : quand tu mets de la lumière dans la pupille, elle se rapetissit, quand t'as plus de lumière, la pupille s'écarte. La photo, c'est ça. Démerdes-toi." J'avais de la chance : je ne payais ni les développements, ni les pellicules. Du film, j'en ai gâché, mais j'ai appris tout seul. Je n'ai jamais pris de cours, je n'ai jamais été assistant. Il a fallu que je rattrape beaucoup de temps perdu quand j'ai commencé à faire parler de moi. J'avais des lacunes. Il n'y avait pas le numérique comme aujourd'hui.

A : Comment as-tu compensé ces lacunes ?

A : En trichant, forcément. Au début, tu fais comme tout le monde dans le graffiti ou la danse, tu t'inspires des grands. Tu fais les pas du Rock Steady Crew jusqu'à ce qu'on reconnaisse ton style.

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