Interview Tacite

Parallèlement à sa trajectoire de rappeur, Tacite, ancien membre du groupe La Fronde, a derrière lui un paquet d’années de radio associative, de Toulouse à Lille. Un paquet de souvenirs aussi, dont celui d’un Kool Keith jouant d'abord le cravateux snob, avant de menacer de convertir son concert en partouze géante. Pour la sortie de son premier album solo, "Vivre tue", Tacite a décidé de la jouer plus sobre.

21/03/2010 | Propos recueillis par Greg

Interview : Tacite

Abcdr du Son : Ton premier contact avec le rap, américain ou français ?

Tacite : J'étais au collège, c'était Radio Nova. Même pas : c'était des cassettes de Radio Nova, même pas la radio, c'était des gars qui l'enregistraient. Donc j'écoutais du rap mais sans vraiment savoir ce que c'était… Le premier contact c'était ça. Il n'y avait pas Internet à l'époque, donc pour écouter du rap, fallait chercher quoi. C'est pour ça qu'il y avait pas mal de cassettes qui tournaient : t'es collégien, tu te passes des cassettes avec un son pourri… Après j'ai commencé à acheter mes premiers albums et à écouter les groupes ricains : Public Enemy, Run DMC, BDP, NWA…
Et il y avait "Rapline" heureusement, l'émission d'Olivier Cachin sur M6, c'est par là qu'on a commencé à écouter du rap en français et qu'on a vu les anciens du rap démarrer. Il y avait une grosse attente d'un album de rap en français ; un album qu'on comprend, parce que moi j'avais pas un niveau d'anglais énorme, donc… Et le premier album c'était Lionel D. Donc bon, t'étais content parce que c'était en français, mais c'était pas… c'était pas forcément ce que t'attendais quoi ! [rires] Donc pareil pour le rap français, j'étais pas sur Paris donc j'écoutais des cassettes de Nova où les rappeurs parisiens passaient à l'émission de Dee Nasty. Après il a fallu attendre Rapattitude, avec NTM, Assassin, et d'autres qu'on a peut-être oublié, Daddy Yod, EJM…

A. : À l'époque tu es ici à Lille ou… ?

T. : Non, à Toulouse. J'ai grandi à Cergy, mais je suis arrivé à Toulouse à 16 ans. Il y avait des radios locales, mais elles passaient pas vraiment de rap. Ils étaient restés au punk. Mais bon, il y avait quand même quelques trucs, du freestyle, les balbutiements.

A : Et tu t'y mets comment concrètement ?

T. : Je m'y mets parce que voilà : j'écoute du rap, je me suis mis au tag, je fais trois pas de danse pourris avec des potes… bref je m'imprègne de cette culture là. On s'y met entre potes, on se dit qu'on va enregistrer des cassettes, etc. Mais c'est du genre : on écrit un texte à plusieurs, et puis après personne veut le rapper, alors c'est moi qui le rappe ; ou alors on a écrit un texte, mais quand on se retrouve dans une émission de radio personne veut aller au micro, du coup c'est pour ma pomme. C'est venu comme ça, au début c'est pour déconner, et puis par la force des choses, comme c'est toujours toi qui t'y colles, au final tu finis par t'y mettre pour de bon. A la radio (encore une fois il n'y avait pas Internet, donc il fallait des émissions comme ça pour entendre du rap) c'était pareil : pour diffuser des morceaux, tout le monde était OK, ou pour amener ses disques, mais par contre pour parler au micro il y avait plus personne !
Moi j'étais à Toulouse, et un de mes amis d'enfance rencontré au lycée, Martin [Nabis], avec qui on a commencé à faire du tag, à s'échanger des albums, lui est reparti là où il était né : à Lille. De mon côté, après la fac, je me suis dit : la musique on a fait ça un peu pour déconner, mais j'aimerais faire un truc plus sérieux, plus poussé. Donc je suis venu rejoindre mon pote, qui venait de créer le collectif La Fronde, du coup je suis venu pour l'intégrer. Nabis s'y est mis en 1992 : après avoir rappé un peu il s'est acheté un sampler, il a commencé à bidouiller son sampler, plus tard il s'est acheté un DAT pour les concerts, etc. Ça vient petit à petit : le peu que tu gagnes en concert part au pot commun et tu achètes du matos comme ça.

A : Sur ton profil Myspace, tu mentionnes dans tes influences une galerie rap classique des années 90, mais ensuite ça va aussi de Brel à Urban Dance Squad en passant par Weather Report. C'est le rap qui t'a mis à d'autres musiques ou depuis toujours tu as des goûts variés ?

T. : Non non, c'est pour ça que c'est mis dans cet ordre là, c'est d'abord beaucoup beaucoup de rap et après d'autres trucs aussi. Je suis vraiment arrivé à la musique par le rap. Au début disons "black music", un peu de reggae, un peu de soul, mais dès que j'ai découvert le rap, je me suis dit : oh putain ça y est, c'est ça, c'est ça ma musique ! Avec beaucoup de rap ricain, et un côté un peu "fasciste" comme on peut l'être quand on est ado : le rap sinon rien, le rap ça déchire et le reste c'est de la merde, la pop c'est à vomir, les Béru c'est horrible… Alors que maintenant j'écoute les Béru, mais bon… Mais au départ j'étais dans le truc à 100 %, du rap sur les oreilles toute la journée.
C'est seulement au bout d'un moment que j'ai commencé à me lasser de certains trucs, qu'à certains moments je trouvais que ça tournait en rond, quand je tombais sur des trucs déjà écoutés mille fois… Là je me suis mis à écouter d'autres musiques, du reggae, du jazz… J'avais pas du tout la culture rock, la guitare électrique ça m'horripilait, il a fallu des groupes comme les Beastie Boys ou Urban Dance Squad pour que je commence à apprécier et que je finisse par écouter des trucs de punk !
C'est aussi grâce à la radio associative. J'y ai tellement traîné que j'ai rencontré des passionnés, et je me voyais plus de points communs avec un punk passionné qu'avec un rappeur qui n'y connaissait rien. Quand t'as des passionnés en face, peu importe qu'ils te mettent du punk, du blues, de la drum, de la tech, etc., t'écoutes que du bon. Donc t'as vite fait de t'ouvrir la tête et de te faire une discothèque de fou, pour finir par écouter des solos de Jimi Hendrix alors qu'au départ t'étais complètement hermétique.

A. : Sur le site de JustLike, la présentation de La Fronde fait un rapprochement avec La Rumeur et Anfalsh. Je t'avoue que j'ai pas encore écouté les disques de La Fronde, mais à l'écoute de ton album le rapprochement est très loin de venir à l'esprit. Tu penses quoi de ce petit descriptif ?

T. : Je pense que c'est parce qu'à l'époque de La Fronde, on avait des textes engagés. Et puis les journalistes vont au raccourci : Mickey avait un léger cheveu sur la langue, comme Ekoué, donc ils sont pas allés chercher plus loin. C'est aussi lié à l'époque, La Rumeur ça faisait du bruit donc voilà, c'est sûrement venu naturellement.
A part moi la Fronde réunissait Nabis, qui faisait les sons, et qui a produit trois sons sur "Vivre tue", Mickey, qui a fondé le groupe avec lui, DJ Asfalte, qui est d'Armentières et qui officie depuis presque quinze ans dans la région, et puis deux frangins avec nous sur scène, Danakill et Halfneg, pour faire les backeurs : 4 micros et 1 DJ sur scène.

A. : Et quel est l'état de la scène lilloise à l'époque (et maintenant ?). A priori on se dit que la ville a tout pour devenir une ville de rap, et pourtant…

T. : C'est ce que personne n'arrive à comprendre dans la région ! Parce que la scène rap, ici, elle existe depuis perpète. Quand j'arrive en 1996, il y avait déjà je sais pas combien de groupes, des sessions freestyle en radio, plein de MC, des mecs avec du niveau. Mais c'est vrai qu'il n'y a pas eu vraiment un groupe qui a réussi à percer nationalement, pour que toute la France se dise que dans le Nord aussi il y a du rap, alors que c'est une scène où il y a un gros public et énormément de groupes, que la population est jeune. Les gros vendeurs du rap français des années 90, ils faisaient une bonne partie de leur chiffre avec le Nord. C'est vrai que tout le monde se demandait un peu quand ça allait arriver. Alors pourquoi… Je sais pas trop.

A : C'est le passage à l'enregistrement l'obstacle principal ? Au stade de l'album ou même du maxi ? Ou un manque de featurings marquants qui peuvent mettre un artiste ou un groupe en avant ?

T. : Ouais, c'est peut-être aussi un problème de promo, de marketing. C'est peut-être là où c'était pas au niveau. Tout le monde mettait toute son énergie à la prise, mais pour le reste on était peut-être pas assez organisés. Aujourd'hui, des groupes, il y en a toujours, mais encore personne qui a réussi à percer vraiment. Il y a des mecs comme Pépite, qui a sorti un album d'un très bon niveau, l'underground le connaît, à Paris on sait qui c'est, mais le grand public pas trop. Peut-être qu'on n'est pas des très bons commerciaux dans le Nord, à mon avis il y a un peu de ça ! [rires].
Sinon j'ai toujours trouvé que la connexion province/province marchait assez bien en France, notamment dans le rap. Toulouse/Marseille, Marseille/Lille, à la limite ça fonctionne presque plus facilement que Lille/Paris, Toulouse/Paris ou Marseille/Paris. Et puis à un moment joue une forme de snobisme, le modèle à la française : il y a Paris et ses "alentours"… Donc au bout d'un moment les alentours préfèrent se parler entre eux plutôt que passer par la case Paris.

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