Interview La Canaille

Peu de gens le savent mais "Une goutte de miel dans un litre de plomb" est un des meilleurs albums de rap français de l’année écoulée. Avec une identité musicale forte, un goût particulier pour les mots - et les maux - le premier album de La Canaille détonne par sa maturité. Rencontre avec Marc Nammour, haut parleur du groupe.

25/04/2010 | Propos recueillis par Nicobbl avec Greg - Crédits Photos : Nicolas Salet

Interview : La Canaille

Abcdr du Son : Peux-tu revenir sur l'origine du groupe ? 

Marc Nammour : Le groupe s'est formé en 2003. Fruit du hasard, la rencontre s'est faite à Paris au taf, dans le quartier. On travaillait tous à coté de ce projet donc l'investissement était plutôt par intermittence au départ. Ce n'est qu'à partir de 2005 que les choses sont devenues plus sérieuses et que le rythme de composition s'est accentué pour donner naissance à notre premier album. 

A : Quels ont été les étapes qui t'ont amené à l'écriture et au rap ? 

M : J'ai grandi dans un quartier populaire de l'est de la France, autrement dit dans une barre HLM, où naturellement la culture urbaine était notre référence. Le rap, le Streetball, le graffiti. Le passage à l'écriture est venu plus tard, j'avais dix-huit ans. Rapper mes textes était une évidence. J'aime ce coté haut parleur de la rue, l'importance donnée au sens et au son des mots, l'insolence de cette plume du bitume. 

A : Comment s'est faite la transition entre le maxi sorti en avril 2009 et l'album ? Et notamment la sélection des morceaux qui sont repris dans l'album et ceux qui ne le sont pas ? 

M : On a sorti le maxi pour faire parler de nous avant la sortie de l'album. En somme, une petite mise en bouche de ce qui allait suivre en septembre. On se devait d'y mettre des inédits pour que sa sortie ne se résume pas qu'à une opération marketing. Nous avons décidé de reprendre 'Ni Dieu ni Maître' et 'Mon camp' pour faire le lien avec l'album et s'assurer que ces deux titres ne passeraient pas à la trappe pour ceux qui n'auraient pas achetés le maxi.   

"Seuls les poissons morts suivent le courant, nous, nous sommes bien vivants."

A : Quelle est l'origine du titre de votre album : "Une goutte de miel dans un litre de plomb" ? 

M : C'est une réflexion lucide sur la place et le rôle que jouent des groupes alternatifs comme le nôtre. Nous n'aurons jamais la même force de frappe commerciale ni la même visibilité que des artistes sortis en major bien consensuels et policés. Pas de tapis rouge pour nous mais plutôt des bâtons dans les roues. Surtout quand on voit l'étroite relation qui existe de plus en plus entre grands médias et grands patrons.
C'est aussi un hommage à tous ces bras et cerveaux qui essayent bon gré mal gré d'enrayer la machine au quotidien. Même si le combat est loin d'être gagné il est vital de continuer à se battre, à résister, à militer chacun à notre échelle pour faire avancer les choses dans le bon sens. Seuls les poissons morts suivent le courant, nous, nous sommes bien vivants. 

A : Pourquoi avoir divisé 'Le chroniqueur' en 3 parties distribuées dans l'album, plutôt qu'en 3 couplets dans un seul morceau? Quel sens donnez-vous à ce parti-pris ? 

M : C'est le fil rouge de l'album. Un petit rappel grinçant de la façon dont je me place pour écrire. C'est l'auteur qui se distingue du narrateur. Le fait que 'Le chroniqueur' revienne à trois reprises illustre d'autant plus son rôle. L'ambiance musicale évolue au rythme de ses interventions et de l'album. 

A : La référence anarchiste de "Ni Dieu ni maître", c'est un ras le bol vis-à-vis la place de la religion dans le rap en particulier ? 

M : Plus que dans le rap, c'est un ras le bol vis à vis de la place qu'occupe la religion dans la société en général. J'ai vraiment le sentiment d'un retour à l'obscurantisme. Aujourd'hui on ne se parle presque plus d'homme à homme mais de chrétiens à musulmans, de juifs à bouddhistes ou que sais-je encore... Bush déclare la main sur la bible la guerre à l'Irak, Ben Laden envoie ses fous de dieu s'exploser la tronche avec la carotte d'un salut éternel.
Sarko ose nous dire avec regret qu'un instituteur ne pourra jamais remplacer le curé de paroisse ou que la religion libère l'homme. Nous nous pensons qu'elle l'asservit. Chacun est libre de croire en ce qu'il veut ça ne regarde que lui. Mais pour mieux vivre ensemble je crois qu'il faut mettre nos croyances respectives de côté sinon c'est la porte ouverte à tous les excès.

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