Interview Adam Bhala Lough

07/03/2010 | Propos recueillis par JB | English version

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A : La réalisation de l'album "Rebirth" a eu l'air particulièrement chaotique. Quels souvenirs gardez-vous des sessions d'enregistrement auxquelles vous avez pu assister ?

ABL : J'ai assisté à la naissance de chansons incroyables et il nous a fait écouter de vraies pépites. Je l'ai vu enregistrer une demi-douzaine de chansons pour "Rebirth". Aucune d'entre elles ne sont sur l'album. Elles étaient toutes géniales. Pour moi, ça ne fait aucun doute : le label va tout faire foirer. Et je n'ai aucun doute non plus sur le fait qu'il y aura 800 chansons inédites que personne n'entendra jamais – et 100 d'entres elles seront incroyables. Wayne ne choisit pas les titres qui apparaissent sur ses albums. S'il le pouvait, son disque durerait six heures, et ce serait du pur génie. C'est une honte mais les magouilles de l'industrie vont saboter cet album. On dirait même que le sabotage a déjà eu lieu…

A : De votre point de vue, quelle différence y a-t-il entre le Lil Wayne d'avant et après "Tha Carter III ?"

ABL : Je vois une différence majeure entre Lil Wayne avant la sortie de Carter III et les Grammy Awards. Ça correspond au moment où il a donné cette interview à Katie Couric [NDLR : journaliste américaine, réputée pour ses interviews de Sarah Palin en 2008]. Après les Grammy, son style a beaucoup changé. Mais à ce moment-là de l'histoire, je ne le voyais plus qu'à la télévision, et pas en personne. Mon point de vue n'était donc plus aussi proche de la vérité. En tout cas son image publique a beaucoup changé. Il est passé de rappeur gangsta Nouvelle Orléans – c'est le terme par défaut –à celui de rockstar markettée pour les ados. C'était étrange car la partie gangsta de Wayne était toujours présente, mais elle avait été un peu aseptisée. A mon avis, le fait qu'il se soit "désolidarisé" du film est l'une des conséquences directes de ce changement. Soyons clairs : si on était en 1992 et que je faisais un documentaire comme The Carter autour de 2Pac, Ice Cube ou Eazy E, il n'y aurait aucun problème. Mais 1992, c'était une époque où les rappeurs devaient absolument rester "vrais", sans quoi ils se faisaient laminés. Ça, c'est ma génération : keep it real. Ces gens-là sont la raison pour laquelle je fais des films comme The Carter. Mais dans le marché jeuniste d'aujourd'hui, le "Keep it real" n'existe plus. C'est considéré comme un vieux truc débile et démodé. Ce n'est plus cool d'être un gangster. Les jeunes portent des jeans serrés et chopent leur drogue à la pharmacie. Ça me va, je respecte, mais ce n'est pas ma génération.

A : Vous dites qu'une des choses les plus importantes pour Lil Wayne a été d'échapper à la prison. Maintenant qu'il s'apprête à purger sa peine, vous pensez que cette expérience pourrait lui être néfaste ?

ABL : Il va être intéressant de voir comment il réagit à la vie en prison. Sur un plan purement artistique, ça pourrait lui être bénéfique. Ce mois-ci dans Rolling Stone, Wayne évoque le fait de ne pas pouvoir enregistrer de morceaux dans la prison de Rikers, il va devoir se remettre à écrire avec un stylo et un bloc-notes. Ce changement pourrait faire naître une créativité nouvelle chez lui et le lancer vers d'autres directions musicales. Qui sait que ce qui arrivera ? Peut-être bien que ce sera une expérience positive pour lui au final.

A : Vous avez choisi d'aborder frontalement la question du Styrophoam Syrup, cette drogue que Wayne consomme à haute dose. Vous-mêmes, ressens-vous une inquiétude par rapport à ça ? Est-ce que Lil Wayne risque de finir comme ces icônes pop qui meurent jeunes ?

ABL : No comment.

A : Le film se termine par un plan sur le mot "Misunderstood" tatoué sur le visage de Lil Wayne. Selon vous, quel serait la plus grande incompréhension du public à son égard ?

ABL : Le film se termine sur une note triste. On juxtapose cette image de Wayne qui papillonne autour de Britney Spears, Lindsay Lohan et les Jonas Brothers avec cette image du mot "Misunderstood". C'est imprimé sur son visage pour que tout le monde sache ce qu'il ressent à ce moment précis de sa vie. La scène en dit plus que tout ce que je pourrais dire sur les raisons qui font de Lil Wayne un incompris.

"Il va être intéressant de voir comment il réagit à la vie en prison. Sur un plan purement artistique, ça pourrait lui être bénéfique."

A : L'expérience "The Carter" a-t-elle changé votre regard sur les musiciens ?

ABL : Pas vraiment car j'avais déjà passé plusieurs années sur la route avec Lee "Scratch" Perry pour un documentaire appelé "The Upsetter". Je connaissais déjà la vie d'artiste et ses enjeux. Mais ce film a changé mon regard sur la célébrité. C'est fascinant d'observer la façon dont les artistes naviguent dans la folie de leur vie. Cette expérience m'a rapproché des célébrités. Je veux travailler davantage avec des gens comme ça maintenant. J'adorerais faire un film comme "The Carter" avec George Clooney. Ce serait dingue. Imagine la vie que doit avoir ce mec. Ça m'intéresserait de documenter son quotidien en adoptant le même style que "The Carter", façon cinéma vérité. Ou alors faire ça avec Prince. Ou bien un sportif, genre joueur de basket ou athlète olympique. Plus il est connu, mieux ce sera. La gloire est le catalyseur ultime en termes de dramaturgie. Avec la gloire, tu peux raconter un million d'histoires, qu'elles soient comiques ou tragiques.

A : Parmi toutes les images que vous avez en tête, laquelle résume le mieux Lil Wayne ?

ABL : Pour moi, l'instant parfait se trouve dans le film, quand il rappe le morceau '30 Minutes to New Orleans' face caméra. Il est dans son bus entrain de mater les playoffs NBA – un match des Lakers, son équipe préférée – on lui fait un tatouage, il fume un joint, il boit son sirop en écoutant sa musique. Je n'ai jamais vu quelqu'un autant dans son élément que Wayne à ce moment-là. Je suis sûr que si je lui montre cette scène dans trente ans, il sera d'accord avec moi : ce moment le résume parfaitement.

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