Interview Adam Bhala Lough

07/03/2010 | Propos recueillis par JB | English version

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A : Quelle est la chose la plus surprenante que vous avez découverte sur Lil Wayne en faisant ce film ?

ABL : Ce qui m'a le plus surpris, c'est que Wayne ne sort pas du tout dans les clubs, il ne passe pas ses nuits à boire du champagne hors de prix en courtisant des femmes elles aussi hors de prix. En fait, la seule fois où nous nous sommes retrouvés en club, c'est le jour où "Tha Carter III" a atteint le million d'exemplaires vendus. Ils ont loué le Lucky Strike à Hollywood rien que pour lui mais il n'est même pas venu y faire un tour. Il était dans son bus, entrain d'enregistrer 'A Milli Sold'. Baby, Slim, tout le monde était là, sauf lui. Ça m'a choqué.

A : Dans le film, Brian "Baby" Williams apparaît comme une figure à la fois discrete mais très influente sur Lil Wayne. Quel regard portez-vous sur leur relation ?

ABL : De ce que j'ai vu, ils ont véritablement une relation père-fils, ce n'est pas qu'un coup publicitaire. Partout où ils vont, ils sont ensemble et Baby prend soin de lui comme un vrai père – il fait d'ailleurs la même chose avec les enfants de Wayne. Les deux jouent à la Playstation ensemble, ils peuvent parier des dizaines de milliers de dollars sur une seule partie. Leurs échanges sont incroyables. Lil Wayne compte énormément pour Baby, ça ne fait aucun doute. Et c'est vraiment grâce à Baby que Wayne est devenu l'artiste et l'homme qu'il est aujourd'hui. De mon point de vue, leur relation est solide comme un roc.

A : Le statut de Lil Wayne est passé de rookie chez Cash Money à star mondiale. Maintenant, il tente de se réinventer avec un album rock. Que pensez-vous de cette évolution ?

ABL : Pour moi, c'est une démarche identique à celle de Bob Dylan qui passe de la folk acoustique au rock. Tous ses fans de plus de 50 ans vont lui rire au nez mais rien à foutre : il est blasé de ce qu'il fait, il en a fait le tour. De toute façon, les genres sont entrain de converger les uns vers les autres donc c'est une progression naturelle. Bientôt il n'y aura plus de genres du tout. Si tu te considères comme un artiste, alors tu dois pouvoir tout faire. Wayne est aux avant-postes de ce mouvement. Un Lil B est l'un des effets directs de l'influence de Lil Wayne sur la musique et la culture populaire. Lil B couvre tous les styles. Tout est mélangé, il n'y a plus de règles. D'un côté, c'est assez terrifiant mais aussi incroyablement libérateur. C'est merveilleux de pouvoir observer un tel phénomène. D'ailleurs, à propos de Dylan : j'ai signé pour le projet "The Carter" en décembre 2007. J'ai alors entendu dire que Wayne avait sorti une guitare électrique sur scène pendant un concert à New York et s'était mis à jouer. Quand j'ai appris ça, je me suis dit que quelque chose de vraiment intéressant était entrain de se passer.

A : L'entourage de Lil Wayne, son manager en particulier, semble avoir été particulièrement ouvert avec vous pendant le tournage. Le degré d'intimité que vous avez réussi à obtenir est assez impressionnant. A votre avis, pour quelle raison s'est-il désolidarisé du film au final ?

ABL : Je ne sais pas s'il s'est lui-même désolidarisé ou si son "équipe" s'en est chargée à sa place. Je ne suis pas dans le secret des dieux, on n'a rien voulu me dire. Tout ce que je sais, c'est qu'il a adoré le film. Quand on lui a projeté le film, on m'a dit qu'il sautait partout, il se marrait et rappait sur les images. Des proches de l'équipe Young Money m'ont même dit que le film passait en boucle dans son bus. Il le montre aux amis de passage. Donc je vais plutôt dire que ses "gestionnaires" ont du trouver plus judicieux de retirer son soutien.

A : Au début du film, on apprend que Wayne ne vous a accordé aucune interview en tant que telle pendant le tournage. Si vous pouviez vous retrouver face à lui aujourd'hui, que lui demanderiez-vous ?

ABL : J'ai toujours voulu savoir comment il faisait pour rester aussi mince. Je ne l'ai jamais vu faire des pompes ni soulever des poids, et pourtant il réussit à être toujours en forme. Ça m'intrigue vraiment.

A : Qu'avez-vous appris de Lil Wayne en interrogeant sa fille ?

ABL : Sa fille sait rapper. Elle est douée à ça, c'est une gamine extrêmement intelligente et talentueuse. Dans ce sens, elle ressemble beaucoup à son père. Elle est un enfant prodige comme lui l'a été. Bien sûr, son père lui manque beaucoup, elle aimerait l'avoir plus souvent auprès d'elle mais son emploi du temps est tellement rigoureux que ça rend les choses difficiles. Dès le début du tournage, on a essayé de les avoir tous les deux ensemble pour une scène mais même en neuf mois, on n'a pas pu y arriver.

"Je ne sais pas s'il s'est lui-même désolidarisé du film ou si son "équipe" s'en est chargée à sa place. Tout ce que je sais, c'est qu'il a adoré le film."

A : L'un des moments les plus marquants du film intervient quand Wayne met à la porte un journaliste qui veut lui parler de jazz, de poésie et de la musique à la Nouvelle Orléans. C'est juste la preuve que les médias généralistes ne comprennent rien au rap ou ça dit quelque chose de plus intime sur Wayne ?

ABL : Tout simplement, je pense que cette scène montre juste que Lil Wayne n'a pas envie qu'on lui parle de jazz ou de poésie en lien avec le rap ! Ce journaliste était vraiment au mauvais endroit au mauvais moment. Peut-être que si l'interview avait eu lieu plus tôt dans la journée, Wayne n'aurait pas réagit comme il l'a fait. Il avait enchaîné les interviews, la journée était longue, tout le monde commençait à fatiguer à ce moment-là. Même ses potes commençaient à s'endormir. Mais c'est pas comme si le journaliste n'avait posé qu'une seule question incongrue – il en a posé cinq à la suite et il est resté dans cette ligne. Il n'a pas vu les indices. Après que Wayne l'ait jeté, il y a eu comme un soupir collectif de soulagement dans la pièce. Chacun a repris ses esprits, Wayne a pris un moment pour souffler et il a été très gentil avec le reporter suivant. Ensuite un journaliste allemand est arrivé. J'avais prévenu le type que Wayne était un grand fan de FIFA soccer, du coup il lui a posé des questions sur le sujet et Wayne était super excité d'en parler. L'interview était très positive. Parfois, dans une interview, tout se joue sur la première question.

A : Il y une autre scène très ambiguë et déstabilisante : la séquence où Wayne raconte son "viol" [NDLR : le viol en question étant son dépucelage par une groupie à l'âge de 11 ans]. Avez-vous hésité à inclure cette scène dans le film ?

ABL : Pas un instant. Je me souviens, au moment où je filmais cette scène, je me suis dit "Ça, ça sera forcément dans le film". C'était une histoire incroyable racontée par un narrateur incroyable. Quel cinéaste oserait couper une scène pareille au montage ? Ça va à l'encontre de toutes les règles de bonne mise en scène.  Je me fous de savoir si les gens vont être choqués : c'est un moment emblématique du film, la scène est captivante. Elle divise énormément le public. Une partie des gens se marrent car ils s'y identifient. L'autre partie est horrifiée. Mais au-delà de ce qu'il raconte, la scène en elle-même est électrique uniquement par la façon dont Lil Wayne raconte son histoire.

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