Interview Adam Bhala Lough

Plongée fascinante dans le quotidien de Lil Wayne, le documentaire "The Carter" fait le portrait d'un artiste unique en son genre, une bête de travail possédée par le rap. Entretien avec Adam Bhala Lough, réalisateur du film et témoin du phénomène.

07/03/2010 | Propos recueillis par JB | English version

Interview : Adam Bhala Lough

Abcdr du Son : Qu'est-ce qui vous a amené à réaliser ce documentaire sur Lil Wayne ?

Adam Bhala Lough : Pour répondre à cette question, je dois revenir un peu en arrière. J'ai eu vent qu'il existait une scène rap à la Nouvelle Orléans pendant mon année Junior au lycée, en 1995. J'ai grandi en Virginie et je travaillais chez Records Town, un magasin de disques situé dans un centre commercial en périphérie de Washington. Le rap sudiste n'était pas du tout populaire aux Etats-Unis, la rivalité East Coast / West Coast battait son plein et tout ce qui passait à la radio, c'était soit Bad Boy, soit Death Row. Mais en Virginie, les radios se sont mises à passer 'Bout it bout it', le morceau d'un rappeur de la Nouvelle Orléans appelé Master P. Le morceau cartonnait, et peu de temps après, on a commencé à vendre "Bout it Bout it", le film, en VHS. Quand je l'ai vu pour la première fois, je me suis dit que c'était le pire film de l'histoire. Sans rire. C'était un mélange entre le cinéma Blaxploitation des années 70, le pire des films hip-hop 80 type "Tougher than Leather" de Run DMC et "New Jack City", mais tourné avez zéro budget au fin fond de la Nouvelle Orléans. Malgré ça, le film a cartonné. Ça a fait connaître la Nouvelle Orléans et No Limit – au moins en Virginie – et depuis je le considère comme un film culte.
A cette époque, j'ai entendu parler d'un collectif rival, Cash Money Records. Dans une ville comme la Nouvelle Orléans, il suffit de deux labels pour mettre le feu à toute la ville. Il y avait du buzz autour d'un nouveau MC appelé Juvenile. Son premier album allait sortir chez Cash Money dans les mois à venir. La première fois que je l'ai entendu, il me semble que c'était sur le morceau 'Soulja Rag'. J'ai été stupéfait par son style et le timbre de sa voix. Sa voix était unique, elle sortait vraiment du lot au milieu des rappeurs new-yorkais ou sud-californiens qui occupaient les ondes pendant les années 90. J'ai commencé à le suivre de très près. Son deuxième album a cassé les barrières régionales : non seulement les grosses radios l'ont joué, mais ça a aussi été un succès critique. La label devait beaucoup à Mannie Fresh et ses productions qui mélangeaient le Booty Bounce du 2 Live Crew, des charleys pétaradants et de l'électro. Avec lui, tout ce qui pouvait sortir de chez Cash Money finissait disque d'or. Vers 1998, ils ont changé le rap avec leur première sortie des Hot Boys, leur "supergroupe" : Juvenile, Turk, BG et leur "bébé", Lil Wayne.

A : A l'époque, que pensiez-vous de lui ?

ABL : A la différence des autres MC's pubères de l'époque, Lil Wayne ne portait pas ses habits à l'envers, il ne parlait pas des filles qu'il avait rencontré sur le terrain de jeu. A la place, il balançait des trucs hardcores à mort. Des histoires de drogues et de flingues. Le problème, c'est que ses textes étaient limités et sa voix pas encore assez développée. Il était dans l'ombre de Juvenile et BG. Pire : c'était la cinquième roue du carosse, le genre de type qu'on oublierait dès que le groupe se séparerait. Au mieux il allait sortir un ou deux albums solo avant de disparaître dans l'oubli. Quand les Hot Boys ont sorti "Get It How U Live !!", je n'avais aucune idée de ce qu'allait devenir Wayne dix ans plus tard. Personne n'en avait idée. Mais en dix ans, il a bossé dix fois plus dur que n'importe quel autre rappeur pour progresser, devenir le "Best Rapper Alive". Et c'est arrivé.
A mon avis, le fait qu'il soit resté solidaire de Baby et Slim alors que Juvenile et BG sont partis, ça l'a énormément aidé. Ils lui ont donné du temps et de l'espace pour se développer en tant qu'artiste. Et surtout, il a pu éviter la prison. Entre 1998 et 2008 Wayne a bossé tranquillement dans son coin pour devenir le plus grand rappeur en activité. QD3 Entertainment avait déjà en tête de faire un documentaire sur lui. Ils m'ont contacté pour que j'en sois le réalisateur. Vu ma passion pour le rap de la Nouvelle Orléans, j'ai sauté sur l'opportunité.

"On a placé Lil Wayne dans une situation où tout ce qui compte pour lui est d'enregistrer le prochain morceau."

A : Selon vous, qu'est-ce qui distingue Lil Wayne de ses pairs ?

ABL : A peu près tout. Il n'a vraiment pas d'égal. Mon opinion est sans doute biaisée étant donné que je n'ai pas eu la chance de passer un an à suivre la vie d'autres rappeurs de son niveau. Cela dit, de mon petit point de vue, la différence la plus évidente entre Lil Wayne et ses pairs, c'est son éthique de travail et son processus artistique. Il bosse 24 heures sur 24. Et suite à des circonstances qu'il ne contrôle pas forcément, on l'a placé dans une situation où tout ce qui compte pour lui est d'enregistrer le prochain morceau. Créer la prochaine œuvre. Il faut bien comprendre que tout, j'ai bien dit tout lui est fourni : la nourriture, les vêtements, le logis, le divertissement… Toutes les nécessités de la vie sont gérées par le groupe de soutien qu'il a bâti autour de lui afin que rien ne puisse l'empêcher à travailler. C'est précisément la situation que lui et son entourage souhaitent, le temps pour lui de décrocher un milliard de dollars… ou alors de s'autodétruire. La plupart des artistes doivent s'occuper des factures, aller trouver de la bonne weed, acheter un truc à manger – Wayne ne fait rien de tout ça. Il dispose d'un chef cuisinier à plein temps, et quand le chef n'est pas là, son équipe d'assistants se charge de lui rapporter tout ce qu'il veut dans son bus ou au studio. Il n'a même pas besoin d'acheter des fringues, tout lui est envoyé. Gratos. Ça lui laisse tout le temps pour se concentrer sur sa musique. Après avoir vu ça, je comprends mieux pourquoi il tatoué la phrase "I am music" sur son visage.

A : Comment travaille-t-il ?

ABL : Son processus artistique est assez unique dans le sens où il n'écrit pas ses textes sur papier, ça lui vient comme ça et il les enregistre rime par rime. Ce n'est pas du freestyle au sens traditionnel du terme mais quelque chose de nouveau et différent. C'est le futur du rap, tout simplement. Il a une telle compréhension de la technologie qu'il a trouvé un nouveau moyen d'enregistrer ses textes. Il enregistre une pensée, s'arrête, la réécoute en boucle et puis il en enregistre une deuxième qui n'aura peut-être pas de lien conscient avec la précédente – mais certainement un lien inconscient. Le processus se répète jusqu'à ce que la chanson soit terminée. C'est pour cette raison que ses meilleurs morceaux ressemblent à des poèmes sortis de son inconscient. Ça le distingue complètement de ses contemporains qui écrivent encore avec des structures habituelles – seize mesures/refrain/seize mesures/refrain… Je ne dis pas qu'il n'emploie pas aussi cette méthode là, mais ses meilleurs morceaux sont ceux où il se retrouve dans sa zone, en cabine d'enregistrement, et qu'il se met à créer des connections mentales bizarres entre des choses aléatoires : le sexe, les flingues, la drogue ou le Ice Road Truckers show (c'est un reality show honteux aux Etats-Unis).
Et puis surtout, Wayne rappe depuis qu'il a huit ans. Il est célèbre depuis ses 12/13 ans. Il a fait ses premières tournées vers 14 ans et il ne s'est jamais arrêté depuis. Donc voilà quelqu'un qui fait du rap à plein temps depuis quinze ans. Son succès n'a rien d'instantané : beaucoup de gens ne réalisent pas qu'il n'a rien d'un nouveau venu. Il n'est pas le produit d'une maison de disques, il est un vétéran de 28 ans et tout musicien désireux de progresser ferait bien de l'observer de très près.

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