Interview Sully Sefil

1995/2002 : voilà le temps qu'il aura fallu à Sully Sefil pour mener à bien sa propre success-story, avant de se vaporiser après un dernier coup de fil. Depuis, le rap français a bien changé et les gloires d'antan sont parfois les raillés d'aujourd'hui. Retour sur un septennat dont le bilan balaie de Lone à Royal Wear, de NTM à Lady Laistee, et laisse en filigrane le seul défi : résister au temps qui passe.

28/02/2010 | Propos recueillis par La rédaction

Interview : Sully Sefil

Abcdr du Son : Au milieu des 90s, tu rappais ‘Accroc de hip-hop’. Est-ce que ça te manque ?

Sully Sefil : Est-ce que ça me manque ? Plus que le rap, c’est la musique qui me manque. Je trouve que le rap est particulier aujourd’hui, même s'il y a de très bonnes choses qui se font. J’aime toujours le rap, j’ai toujours été un gars ouvert, les gens du hip-hop le savent, mais c’est vrai qu’aujourd’hui, tout le monde se tire un peu dans les pattes. C’est un peu comme la politique, tout le monde se sent obligé de marcher sur la gueule d’un autre pour aller plus haut, de critiquer au lieu d’apporter des idées neuves. Cette mentalité là ne fait pas grandir les choses, donc j’ai envie de dépasser un peu tout ça, de m’épanouir. Quand on parle de rap il y a normalement la performance, partir de rien pour faire quelque chose. Ce sont ces choses là que j'adore !

A : Tu appliques le même constat aux USA ?

S : Franchement, les States aujourd’hui, il y a peut-être une volonté d’aller plus loin sur les sonorités, mais ça tourne quand même aussi pas mal en rond. Regarde l’autotune : tout le monde a repris le délire. Et le côté "Peace, love unity" n’est pas non plus très présent. Enfin, je demande pas à ce que ça ne soit que ça, on n’est pas des bisounours non plus. Mais c’est dommage pour la construction du Hip-Hop. Au lieu de se serrer la main, de se parler, c’est chacun pour sa gueule. On n’est pas soudés pour construire quelque chose et se faire respecter par rapport au monde.
Ce sont des cycles. Aujourd’hui, tu écoutes le rock, l’électro, tu vois que ce sont eux qui se renouvellent, qui ont des choses à proposer. Pour l’instant le rock fonctionne, mais quand le rap est arrivé, le rock devenait has-been, et le rap a imposé son énergie, ses idées originales. Aujourd’hui c’est le rap qui redevient un peu has-been et l’électro et le rock qui se réveillent, qui ressurgissent. A l’heure actuelle, la fraîcheur du rock prend le pas. Et le cycle s’inversera à nouveau, quand le rap aura quelque chose à proposer de vraiment neuf.

A : Du coup, avec ce constat un peu sombre, qu’est ce qui te motive toi aujourd’hui à revenir ?

S : Le métissage de façon générale. J’ai envie d'apporter une couleur différente, essayer d’aller plus loin. Ça peut paraître ambitieux, prétentieux, mais j’ai envie d’amener un vrai métissage sonore. Les gens connaissent la formule du rap aujourd’hui, ils ont leurs clichés qui ne sont pas vraiment démentis : le rappeur qui se plaint, le rappeur qui est enragé, et ceci et cela. J’ai envie de montrer que le rap peut apporter quelque chose de nouveau. Et aussi qu'il peut vieillir, ce qu’on a du mal à concevoir en France. Quand j’ai commencé, j’avais un certain âge, aujourd’hui j’en ai un autre, avec une maturité, un regard. Un jazzman commence jeune et finit vieux. Alors qu’aujourd’hui, les rappeurs, quand ils atteignent un certain âge, hop ils s’arrêtent. Pourquoi ? Parce qu’ils ont l’impression d’être trop vieux pour la clientèle. Mais c’est aussi à nous d’élargir notre public, de savoir parler à d’autres personnes que les jeunes. Moi j’aimerais bien que des "vieux" se retrouvent dans des morceaux de rap, que ça leur parle, qu’ils y retrouvent une maturité. Voilà ce que je vise avec mes projets de musique.

A : Après le hit de ‘J’voulais’ et ton album, tu as disparu très rapidement de la scène rap. On a parfois l’impression que tu n’as pas voulu enfoncer le clou, que tu restais sur un statut de "One hit wonder". Qu’est ce qui s’est passé exactement ?

S : A la base, j’ai toujours évolué au sein de groupes, je ne faisais pas de morceaux en solo. J’écrivais mon truc, on s’appuyait les uns sur les autres. Je ne suis pas un mec qui écrit beaucoup. Et j’essaie de faire de la qualité. Je ne dis pas que j’y arrive, mais c’est ce que j’essaie de faire. Ecrire beaucoup, pour moi, c’est un accouchement dans la douleur. Sortir des lyrics qui me plaisent, ça me demande de l’introspection, c’est difficile pour moi.
J’avais pourtant envie de faire un album solo. C’était un rêve. Placer mes beats, réaliser quelque chose de personnel dans la musique. Et un jour, le rêve a pu se concrétiser. Mais avant ça, j’ai mis en marche Royal Wear, je suis parti avec mon sac sous le bras faire du dépôt vente, même demander à ma mère de coudre les étiquettes dans les fringues, bref je me suis embarqué dans un truc en partant de rien. Ça a fini avec trois étages en plein Paris, des soirées avec le neveu de Michael Jackson pour l’inauguration des lieux. Et partir de rien pour arriver à ça, ça a été beaucoup de travail, d’énergie, de prises de tête. En plus, à côté je faisais des prods, j’avais mon crew Royal Squad, des scènes à assurer en backant Busta Flex, bref, c’était une course de fond. Longue. Exigeante. Et enfin, là dedans, il y avait aussi l’album. Alors une fois que je l’ai fait, j’ai eu ce besoin de relâcher la pression. Le rêve était réalisé. Quant à savoir si j’étais capable d’en faire un deuxième ? Mais j’en n’avais même pas envie sur le moment ! Avant de faire "Sullysefilistic", je ne parlais d’ailleurs pas de deux ou trois albums, mais d’un. Ce n’était pas mon ambition de faire plein de disques, me dire meilleur rappeur du monde, etc. J’étais crevé en plus, je portais beaucoup de choses sur mes épaules. Je pense être quelqu’un qui est capable de faire pas mal de choses en même temps, mais il arrive un moment où moi aussi je dois reprendre mon souffle. Et comme je n’avais pas la prétention d’enchaîner sur un deuxième disque, surtout qu'en plus c’est un gros travail, j’ai "disparu".
De toute façon, ce genre de parcours, avec ses combats, ses rencontres, ça t’écorche à vie. S’écorcher à la vie, c’est bien un truc de rappeur d’ailleurs. Un moment t’es à fond, un autre tu prends du recul. Et entre mon parcours, la mentalité dans le rap qui évoluait, un manque d’inspiration lié à tout ça, la vie personnelle, mes enfants, j’ai pris du recul. Mais la musique finit par te rattraper. C’est elle qui est venue me chercher, et aujourd’hui, je retrouve l’envie. Et autant avant je me considérais comme un rappeur, aujourd’hui avec mon parcours, je me défends en tant qu’artiste. Je ne veux pas être cantonné aux barrières du rap, mais faire de la musique comme je la souhaite. Je ne veux pas rendre des comptes liés à une étiquette, devoir être hip-hop pour être hip-hop, parce que Sully serait décrété hip-hop suite à mon parcours et par des journalistes. Non, je veux faire de la musique comme j’en ai envie. Je suis fier des morceaux que j’enregistre ces derniers temps, j’ai des idées, et je me dis que j’ai vraiment une place. Par exemple, dans le concept, dans la réalisation, ‘J voulais’ était assez différent de ce qui se faisait à l’époque. Je veux garder cette touche, ce rap parfois cinématographique que j’avais mis en place. Le créneau a d’ailleurs fonctionné, ça a été repris. Eh bien, pour faire une image par rapport à Royal Wear, je veux conserver mon "trône". Comme on dit, je vais tenter de rendre à César ce qui lui appartient.

Tu es encadré par une maison de disques qui est censée être composée de gens professionnels, compétents pour développer ta carrière. Avec le recul, je me rends compte qu’ils n’étaient pas si professionnels que ça.

A : Quand on est découvert par le grand public via un single comme 'J’voulais', est-ce qu’on ne flippe pas d’en devenir prisonnier ? De le trainer toute sa carrière.

S : Il y a pas mal d’exemples comme ça, d’artistes dont on ne se souvient que d'un morceau. Du coup, il faut t’imposer derrière avec de nouveaux morceaux, aussi forts que celui qui t’as fait connaître. Mauvais exemple mais imagine s'il n’y avait qu’un seul des tubes de Michael Jackson qui avait rencontré le succès. Ne crois pas que je veux me comparer à Michael hein [rires]. Mais je veux prouver que j'ai les cartouches en stock pour montrer qu’il y aura autre chose que ‘J’voulais’. Dans ce que je prépare, je pense pouvoir faire aussi fort, si ce n’est plus. D’autant plus que des gens attendent un retour. Et je ne compte pas les décevoir.

A : Sortir le single de  ‘Ça fait bizarre’, morceau qui traite de ton succès, aussi rapidement après le carton de ‘J’voulais’, c’était voulu ? On a l’impression que tu as accusé le coup très vite.

S : Non, ce n’était pas voulu. Enfin, quand tu débutes, quand c’est ton premier album et qu’il n’est pas autoproduit, tu es encadré par une maison de disques qui est censée être composée de gens professionnels, compétents pour développer ta carrière. Avec le recul, je me rends compte qu’ils n’étaient pas si professionnels que ça, que quelque part, je m’y connais bien mieux qu’eux. Et balancer ‘Ça fait bizarre’ à ce moment là c'était une erreur de stratégie. Mais c’était le choix de la maison de disques. Même si toi tu ne le sens pas, que tu essaies un peu d’aller contre, tu restes un débutant au milieu de tout un tas de gens pour qui c'est un métier. Quand toute le label te dit que c’est le choix à faire, que tu les regardes et que tu te dis qu’après tout c’est leur taff, tu en conclus qu’ils sont censés savoir ce qu’ils font et qu’ils ont certainement raison. J’ai donc écouté ce que m’a dit mon équipe et leur stratégie s'est avérée être une erreur. Ce n’était pas à ce moment là qu’il fallait le sortir. Il fallait faire autrement.
Sur mon prochain album, je tiendrais les rennes, comme ça, s'il y a des erreurs, je ne pourrais m’en vouloir qu’à moi-même. Quoi qu’il en soit, je ne considère pas "Sullysefilistic" comme un échec, bien au contraire. Ça reste l’histoire d’un succès et d’une belle aventure, avec des erreurs certes, mais c’est le lot pour la plupart des albums.

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