Interview Mayer Hawthorne

31/01/2010 | Propos recueillis par JB avec Nemo | English version

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A : A l'écoute de l'album, on se demande par moment si tu n'as pas utilisé quelques samples ici et là…

M : Il n'y en a aucun. Mais c'est cool que tu ne puisses pas voir la différence !

A : As-tu appris la musique par le sampling ?

M : Complètement. J'ai appris beaucoup en creusant des morceaux de Pete Rock, Alchemist, Premier, Madlib ou Dilla. Je voulais connaître l'origine des samples.

A : As-tu pris des cours de solfège ?

M : Je suis autodidacte. Mon père m'a appris à jouer de la basse quand j'étais petit et lui-même n'avait jamais pris de cours. J'ai suivi des leçons de piano et de batterie mais tout était trop structuré pour moi. Je préfère expérimenter par moi-même, trouver la solution tout seul. D'ailleurs, je ne sais toujours pas écrire la musique sur une partition. J'entends la musique d'une manière limpide dans ma tête, je devine comme la jouer et je la joue. J'entends chaque élément – batterie, basses, harmonies, cordes – et je me le passe en boucle dans ma tête. Ensuite j'isole chaque détail et je les sors un par un sur les pistes audio.

A : En travaillant comme ça, comment fais-tu pour ne pas perdre des chansons en cours de route ?

M : Il y a de belles chansons que j'ai oubliées et qui ont disparu à jamais. Depuis, j'ai acheté un enregistreur [il montre son iPhone]. J'ai beaucoup de morceaux là-dedans.

A : Y a-t-il un secret à la formule Mayer Hawthorne ?

M : Le secret, c'est que je n'ai pas de budget. Je n'ai pas les moyens de me payer du bon matos d'enregistrement alors j'utilise les trucs les plus pourris qui existent. La plupart des outils modernes sont trop bons, il n'y a plus aucune aspérité dans la musique. Tout est trop propre. La chaleur de la vieille soul, c'était la poussière, la saleté… Cela dit j'admire Dr Dre. Il est l'un de plus grands mixeurs de l'histoire. Sur un plan purement sonore, sa musique est incroyable. J'aimerais mixer mes sons comme lui. Lui et Dilla font partie des plus grands. Et ce qui fait leur talent, c'est qu'ils comprennent très bien le son. Ils connaissent la façon dont fonctionnent le spectre sonore. Ils savent ce que les humains entendent.

A : Qu'est-ce qui différencie la production d'un titre hip-hop et celle d'une chanson soul ? Fais-tu une différence entre les deux ?

M : Le hip-hop s'est approprié le terme "producteur" et l'a un peu vidé de son sens. Un producteur de musique est bien différent de l'image que s'en font les producteurs hip-hop. Beaucoup se disent producteurs alors qu'ils ne sont que des beatmakers. Et entre les deux, il y a une grosse différence. J-Dilla était un producteur. Il ne se contentait pas de faire des instrus, il comprenait comment construire un titre autour d'un artiste. C'est ce qui définit le travail d'un producteur.   

A : A quel moment penses-tu être passé du stade de beatmaker à celui de producteur ?

M : En travaillant avec Athletic Mic League, car ils sont vraiment différents. Chacun a un style bien à lui. Ce sont des gens bien élevés et très créatifs. On essaie toujours de repousser les limites et d'aller vers l'inédit. Notre dernier album est sorti en 2004. Si tu le réécoutes, même aujourd'hui, il est encore en avance sur son temps. A l'époque de sa sortie, les gens ne l'ont pas compris, et je ne pense pas que ce soit le cas aujourd'hui. Au départ, quand j'ai commencé à bosser avec AML, j'étais juste un beatmaker. Mais à la fin, nous avions créé une véritable aventure sonore. Nous avons crée la "Jungle Gym Jungle". La différence est là. 

A : En étant un groupe à toi tout seul sur "A strange arrangment", quel était ton instrument fétiche ?

M : Tous. J'ai joué de la batterie, de la basse, du piano électrique, du synthé, du vibraphone, de la sitar électrique… Tout ce qui me passait sous la main, tout ce qui pouvait apporter un plus aux morceaux, je le testais. J'entendais un son dans ma tête, et sans même savoir de quoi il s'agissait, je devais me débrouiller pour aboutir à ce son avec mes propres outils.

Quand tu grandis près de Detroit, la Motown est inscrite en toi, tu te sens connecté à son histoire.

A : Qui sont les musiciens qui t'accompagnent sur scène ?

M : Je les connais depuis longtemps, j'ai grandi avec la plupart d'entre eux. Quand j'ai eu cette opportunité, j'étais toujours en contact avec eux, certains avaient déménagé à Los Angeles. Avec eux, je suis vraiment gâté. Franchement, j'ai avec moi le meilleur groupe du monde à l'heure actuelle. Si j'avais tout l'argent du monde et que je pouvais choisir n'importe quel musicien, je choisirais quand même ces types-là.

A : On sent un grande influence de Curtis Mayfield sur ta musique…

M : Il est l'un de mes artistes préférés. Quand il chante, tu peux ressentir chaque mot qu'il prononce. Tout est sincère, tout est crédible. Et les arrangements sont magnifiques. Je ne me suis jamais dit "Tiens, je vais faire une chanson comme Curtis Mayfield" mais j'ai écouté sa musique pendant vingt ans. Que ce soit lui ou Leeroy Hudson, Isaac Hayes, Smokey Robinson… Les sons et les sensations de leur musique sont imprimés dans mon cerveau. C'est impossible pour moi de ne pas être influencé par eux. J'espère simplement que je ne fais pas simplement du Curtis Mayfield. J'espère aussi apporter une nouveauté.

A : Comment as-tu réagi à la mort de Michael Jackson ?

M : Oh mon Dieu, j'étais absolument dévasté. Lui, James Brown, Barry White… Michael Jackson était une immense partie de ma vie. Il faisait partie de notre vie à tous.

A : Quels sont tes premiers souvenirs de lui ?

M : "Thriller" est l'un des premiers disques qu'on m'a acheté. Quand j'étais petit, j'enfilais des gants blancs et j'essayais de danser comme lui dans le salon. Je voulais avoir le blouson rouge de 'Beat it' ! Michael Jackson m'obsédait. C'est quelqu'un qui n'est pas de ce monde. Vraiment pas. Il y a une partie de moi qui est triste de le savoir parti, mais une autre partie se dit que de toute façon, il n'était même pas terrien au départ. Il est reparti sur sa planète. 

A : Quelle est l'importance de l'héritage Motown dans ta musique ?

M : Énorme. Quand tu grandis près de Detroit, c'est inscrit en toi, tu te sens connecté à cette histoire. Mes meilleurs souvenirs d'enfance, c'est quand mon père m'emmenait en voiture et qu'on écoutait la Motown à la radio. C'est un héritage incroyable, les gens de Detroit en sont extrêmement fiers. D'ailleurs je ne pense pas qu'il existe une communauté qui représente plus sa ville que celle de Detroit. Quand les habitants de Detroit voyagent, ils portent toujours une casquette à l'effigie de la ville ou un sweatshirt Michigan. Ils veulent que tu saches d'où ils viennent, même si aujourd'hui la ville est en ruines. Moi-même, où que j'aille, j'ai une casquette Detroit – même si ce n'est pas le cas aujourd'hui ! [rires] Je suis fier de cet héritage. Pouvoir représenter la soul de Detroit et l'amener vers une nouvelle génération, c'est un grand honneur pour moi.

A : Tu penses que tu portes le flambeau ?

M : Je l'espère. En tout cas je fais de mon mieux.

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