Interview Mayer Hawthorne

31/01/2010 | Propos recueillis par JB avec Nemo | English version

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A : On dit que Mayer Hawthorne est ton nom "d'acteur porno"…

M : Quand j'ai commencé à faire des titres soul, il me fallait un alias. Donc j'ai dit "Voilà mon nom d'acteur porno !". Très honnêtement, je n'ai jamais pensé que ces chansons pourraient sortir sur un label. C'était juste pour le fun. J'ai appelé ça "Mayer Hawthorne" mais je me suis dit que personne ne d'autre que moi ne connaîtrait ce nom. L'accueil réservé à ce projet dépasse très loin tout ce les gens avaient imaginé. Même Peanut Butter Wolf. Quand on a sorti le premier single, on a juste pressé 1000 copies car absolument personne n'avait entendu parler de Mayer Hawthorne. On était incapable de dire si quelqu'un allait aimer. Mais c'est la grande qualité de Stones Throw : ils s'en tapent. Peu importe que ce soit un succès ou pas, ils sortent les disques qu'ils trouvent cools, tout simplement. On a pressé 1000 exemplaires, et ça explosé.

A : Comment as-tu connu PB Wolf ?

M : Je l'ai rencontré dans une soirée à l'époque où j'ai déménagé à Los Angeles. Une amie commune nous a présenté. Elle avait déjà entendu mes démos mais moi, je ne prévoyais pas de les sortir. Je voulais être un producteur hip-hop et un DJ, c'était ça mon objectif. Quand elle a fait les présentations, elle a dit à PB Wolf : "Il faut que tu écoutes ses chansons". Je lui ai envoyé sans trop d'espoirs. Six semaines plus tard, il m'a envoyé un mail : "Hey, je viens d'écouter les morceaux, elles sont géniales, c'est quoi ?". Je lui ai répondu "Ce sont mes chansons soul". Il n'a pas compris. "Comment ça, tes chansons ? Tu veux dire que tu as les droits pour les rééditer ?". Il croyait que j'avais retrouvé des vieux disques, il n'arrivait pas à croire que j'en sois l'auteur. Il m'a donc demandé l'autorisation de les sortir sur Stones Throw et j'ai dit oui. Deux morceaux, pas plus. Mais quand il m'a envoyé d'un contrat, il était question d'un album entier. Je l'ai rappelé en lui disant qu'il avait du faire une erreur car je n'avais que deux titres en stock. Il m'a dit "Que dirais-tu de faire tout un album pour nous ?". Je n'y avais jamais pensé auparavant, mais quand c'est Peanut Butter Wolf qui te fait cette proposition, tu ne peux pas dire non.

A : Qu'est-ce qui t'avait poussé à quitter Detroit pour L.A. ?

M : Je voulais vivre de ma musique. Malheureusement, c'est une chose quasi-impossible à Detroit car les opportunités sont trop rares. L'industrie du spectacle a disparu. C'était donc soit New York, soit Los Angeles. J'avais déjà vécu à New York pendant un an, c'était cool, mais j'avais besoin de nouveauté.

A : Quel était ton plan ?

M : Je suis parti avec mon groupe, Now On. On voulait se faire une place sur la scène hip-hop. Et on y est arrivé, tout se passait vraiment bien pour nous. On faisait des gros concerts, les Beat Junkies et tous les gros DJ locaux passaient nos morceaux… Et puis tout à coup, je rencontre PB Wolf, et là changement de programme.

A : Comment les membres du groupe ont réagi ?

M : Je pense qu'au début, ça a du les inquiéter un peu. Mais ils connaissaient Stones Throw, and ils savaient que c'était une super opportunité pour moi. Ce ne sont pas seulement les membres de mon groupe, ce sont d'abord mes meilleurs amis, donc tout ce qui pouvait m'arriver en bien était bénéfique pour Now On. Ils m'ont beaucoup soutenu. D'ailleurs Jackson, l'un des membres du groupe, est devenu mon manager.

A : Tu as le mal de Detroit ?

M : A mort. Ma famille me manque énormément. Je n'ai plus beaucoup l'occasion d'aller à Detroit, je suis toujours sur la route. Moi qui suis gourmand, je suis en manque car tous mes plats préférés sont de Detroit.

A : C'est quoi les spécialités locales ?

M : [d'un air affamé] Les chili dogs ! Là bas on les appelle Coney dogs. Il y a un restaurant dans le centre de Detroit qui s'appelle Lafayette Coney Island, ça doit être le truc de Detroit qui me manque le plus !

A : Tu as grandi dans quel coin ?

M : J'ai grandi à Ann Harbor. C'est à 40 kilomètres à l'ouest de Detroit, à proximité de l'université de Michigan. L'ambiance n'est pas du tout la même qu'à Detroit mais c'était suffisamment proche pour que j'aille y jouer régulièrement. J'allais digger en ville chaque week-end.

A : Ces dernières années ont été cruelles pour Detroit. On a l'impression que la ville est maudite…

M : C'est vraiment dur en ce moment. L'industrie automobile s'effondre alors qu'elle constitue le cœur même de Detroit. L'économie est au fond du trou, beaucoup trop de gens n'ont plus d'emploi. Il va falloir du temps pour que la ville panse ses plaies. Ça me tue de voir ça car cette ville, c'est mon cœur. Mais ça et là, on avance. On a trop compté sur l'automobile, maintenant il faut trouver autre chose à faire. Cette ville a une grande histoire et les gens ne s'y laissent pas abattre. Je ne crois pas qu'il y ait des gens plus courageux au monde qu'à Detroit. Ils accumulent les tuiles les unes après les autres mais tant pis, ils avancent quand même. Notre équipe de football américain, les Lions, a été la plus nulle de tout le championnat pendant ces vingt dernières années ! De toute mon existence, on n'a pas gagné un seul match de playoffs. Mais le public s'en fout, il va quand même au stade. Chaque année, les gens supportent l'équipe comme jamais, toutes les places sont prises. Il y a du cœur dans cette ville. Les gens ont toujours travaillé dur, alors ils reviendront. Ça va seulement demander beaucoup de temps.

A : La scène hip-hop a aussi perdu pas mal de ses membres emblématiques…

M : C'est désolant. La perte de J-Dilla… Il était le plus grand producteur de tous les temps mais bon, maintenant il faut qu'un nouvel artiste arrive et soit le nouveau J-Dilla. Il faut avancer. Tellement de grands musiciens de Detroit sont morts, pas seulement dans le hip-hop. A chaque fois qu'on apprend qu'un autre artiste est décédé, c'est genre "Oh non, pas encore…". Mais c'est la vie.

A : Sur une note plus légère, quelles relations as-tu avec les autres artistes du label Stones Throw ? On dit que c'est un peu une petite famille…

M : Nous sommes tous très proches. J'ai beaucoup de respect pour tous ces artistes et j'aime sincèrement leur musique. James Pantz et Dam Funk font partie de mes artistes préférés en ce moment, et en plus ce sont des gens vraiment biens. C'est le truc incroyable de Stones Throw : non seulement ils sortent des projets mortels, mais en plus, humainement, ils sont au top.

A : Quelle relation as-tu avec Peanut Butter Wolf ?

M : Il est devenu l'un de mes meilleurs amis, je n'ai même plus l'impression que c'est mon patron. On s'appelle pour parler de tout et de rien. Avoir ton boss pour ami, ça n'arrive pas tous les jours. C'est une expérience incroyable.

A : Pour un artiste comme toi, un label comme Stones Throw, c'est une situation presque idéale…

M : Complètement. On s'est vraiment bien trouvé. Ce qui est cool, c'est que Stones Throw a lancé ma carrière, et désormais j'aide Stones Throw à aller plus loin qu'ils ne sont jamais allés. C'est génial.

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