Interview Grain de Caf

Après avoir activement participé aux trois albums d'Octobre Rouge, Grain de Caf a sorti l'an dernier un premier album dans lequel il n'hésite pas à se livrer dans les grandes largeurs. Aller à sa rencontre était donc l'occasion pour nous de décortiquer cet opus et d'en savoir davantage sur celui qui, à la ville, s'appelle Thomas Traoré.

17/01/2010 | Propos recueillis par Mehdi

Interview : Grain de Caf

La pochette de l'album


Abcdr du Son : Au vu de la pochette, on ne sait pas si c'est Thomas Traoré qui sort l'album Grain 2 Caf ou l'inverse...

Grain 2 Caf : C'est une bonne remarque parce que je voulais un peu entretenir le mystère. Est-ce que l'artiste est Grain 2 Caf ou Thomas Traoré ? Est-ce que le titre de l'album est Thomas Traoré ou Grain 2 Caf ? C'est pas que j'ai un problème d'identité mais je pensais justement que les deux étaient indissociables. "Thomas Traoré" est mon titre d'album mais, évidemment, c'est mon nom et mon prénom. C'était marrant de jouer sur cette ambiguïté. D'ailleurs, quand on regarde la pochette, on a davantage l'impression que c'est Thomas Traoré qui sort l'album "Grain 2 Caf". J'aime beaucoup l'effet visuel de la pochette aussi. C'est quelque chose que j'ai travaillé avec Alex Wise, mon graphiste. C'est discret, pas tape à l'œil, c'était vraiment le meilleur effet possible.

A : La pochette fait un peu penser à celle de "Kingdom come" de Jay-Z qui faisait apparaître le rappeur et l'entrepreneur. En ce qui te concerne, on a l'impression qu'on voit le rappeur et le citoyen. Tu voulais, après les trois albums avec Octobre Rouge, profiter de ton solo pour vraiment te livrer ? D'autant plus qu'en mettant Thomas Traoré, tu ne peux pas te permettre de mentir.

G : C'est exactement ça. Je ne voulais pas faire quelque chose de littéraire et d'autobiographique super précis et chiant avec des aspects cachés de ma vie qui emmerderaient tout le monde. Mais j'en suis arrivé à la conclusion que, même si tu arrives avec ta carapace de rappeur, c'est quand tu racontes les choses les plus personnelles que tu touches des gens. Ça leur parle parce qu'eux aussi sont passés par des situations similaires. Donc je voulais replonger dans des détails parfois anecdotiques de ma vie parce que je pense vraiment que tout le monde peut se reconnaître là-dedans. Même si tu es hermétique au rap ou à Grain 2 Caf et Octobre Rouge, c'est le genre d'albums dans lequel tu peux au moins te retrouver dans trois ou quatre titres.

Introspection

A : Dans ton intro, tu dis vouloir rapper pour énormément de gens différents. Il y a une volonté avec ce disque de sortir du carcan rap et de toucher un public plus large ?

G : Avant, on s'intéressait à un public étriqué parce qu'il était vraiment petit et que peu de gens suivaient le rap. Aujourd'hui, après vingt ans de hip-hop, ce serait mentir que de dire que le rap n'est pas diffusé dans la société. J'ai appris que certaines personnes écoutaient du rap alors que ça n'était vraiment pas prévisible si tu te fiais uniquement à leurs look, à leurs tafs ou à leurs façons de se comporter. Il y a des gens qui ont découvert le rap il y a vingt piges, il y a dix piges, certains ont découvert ça à trente ans, ils en ont quarante ou cinquante aujourd'hui... J'ai une anecdote à ce sujet. A une émission, j'ai rencontré Jean-Pierre Bacri récemment. J'ai discuté vingt minutes avec lui et il est capable de te sortir des dossiers entiers sur le rap new-yorkais de 1990 à 1995. Je ne m'y attendais pas du tout. Il kiffe vraiment le rap et quand tu regardes ses rôles, son look, sa gueule, c'est pas forcément une évidence. On en est là aujourd'hui et le rap peut être compris par tout le monde. Evidemment, tout le monde n'est pas prêt à écouter n'importe quel type de rap non plus mais les gens sont prêts pour le rap. Il y aura toujours des gens qui vont le rejeter mais, musicalement, c'est rentré dans les mœurs. Même si c'est une grosse daube qui fait rentrer la ménagère de quarante ans dans le rap, elle en écoutera quand même.

A : Tu viens de nous dire que le rap est quelque chose d'accepté aujourd'hui. Alors, concrètement, tu penses que "les vieux flics qui ont en marre de se contrôler" peuvent avoir la chance d'écouter du Grain 2 Caf aujourd'hui ?

G : A priori non, mais je ne suis pas contre l'idée d'essayer et de lancer peut-être la première passerelle pour qu'ils puissent le faire. Cette intro, c'est pas une utopie ou un truc plein de bons sentiments... C'était l'occasion de dire que je n'avais pas d'a priori et ce n'est pas un argument commercial du genre "J'suis votre pote, venez acheter l'album, ça tue". Je pense que cette musique est pour tout le monde et ce morceau est un appel du pied. Cet album peut être écouté par n'importe qui.

A : Finalement, ce disque est un des rares albums ouvertement "adultes" en France, avec des thématiques de vrai trentenaire. C'est aussi la volonté de montrer que le rap c'est pas qu'une musique de gamin ?

G : Exactement. Je tiens à faire évoluer mon art avec moi. C'est en train de changer mais tu as souvent une différence entre ce qu'est l'artiste et ce qu'il exprime. Après, certains voient ça comme un business comme les autres un peu comme quand tu vas au taf, que tu fais un truc qui ne te plaît pas et que tu n'es pas vraiment toi-même. Mais, à un moment, il faut faire avancer cette musique. Quand je suis allé aux États-Unis, j'étais étonné de voir tous ces gars de 40/50 ans aux cheveux blancs avec des joggings Enyce. Ces mecs là étaient entre le funk, la soul et du rap super à l'ancienne qu'ils continuaient d'écouter. Un moment, on va en arriver là en France.
Je ne me mens pas : j'ai dépassé la trentaine, ma vie a changé. Est-ce que je vais continuer de rapper sur les activités que j'avais il y a dix piges ? Il faudrait être atteint de schizophrénie. J'écris tout le temps, c'est instinctif et, forcément, ça va suivre mon évolution personnelle. Quand des artistes mûrissent avec leur musique, c'est encore souvent mal fait. J'ai l'impression qu'en France le rap adulte est catégorisé comme étant forcément du slam/rap super moraliste et très chiant à écouter. On oublie que ça reste de la musique avant tout.

A : C'est assez visible à travers l'évolution de quelqu'un comme Kery James qui, au-delà de quelques éclairs de génie ('Le combat continue III'), a réellement l'air de se complaire dans rap très moralisateur et bien-pensant, un peu comme si vieillir signifiait qu'il ne fallait plus faire de conneries, plus parler de meufs, plus s'amuser...

G : On dirait que les gars vieillissent dans des cases. Il faut que ça soit du rap super politisé ou alter-mondialiste... Je ne sais pas, peut-être que je ne vieillis pas super bien mais je continue à kiffer et à exprimer ça.

A : D'ailleurs les anciens qui savaient aussi délirer au micro sont absents aujourd'hui, comme s'ils ne trouvaient plus leurs places dans le rap maintenant qu'ils ont vieilli. Je pense à quelqu'un comme Abuz par exemple...

G : J'ai la même impression. Je pense que quelqu'un comme Abuz ne s'est plus retrouvé dans le rap. Je ne le connais pas personnellement mais je connais bien son rap et je pense qu'il a dû se dire "Ouah, c'est fini, c'est plus comme avant". Il a dû se sentir seul avec ses histoires de cul. Le rap est fait aussi de différents concepts. Je parlais de ça avec Alex Wise. Quand tu regardes Mobb Deep, c'est dingue. Les mecs sortent d'une école de danse et quant tu vois les lyrics de boucher qu'ils avaient... Souvent, c'est ça qui cartonne. Du coup, quand tu n'as pas forcément de concept, c'est plus dur de trouver son public ici. C'est là où Kery James est très fort parce qu'il arrive à se trouver un concept à chaque album. On n'est pas encore prêt pour appréhender des rappeurs sans qu'il y ait toute une image créée autour d'eux. Ceci dit, j'ai bon espoir. Je trouve qu'il y a de très bons rappeurs qui arrivent : Liffting que j'ai invité sur l'album, Mister Y.O.U dont j'ai écouté quelques sons et je trouvais qu'il avait de bonnes punchlines, bien marrantes... J'entends des trucs à gauche à droite et je me dis qu'il y a du niveau qui revient. Mais c'est normal, quand il y a moins d'oseille, ça crée plus [Sourire].

A : On réfléchit beaucoup à l'état de l'industrie du disque aujourd'hui et le rôle que les artistes ont à jouer. J'avais rencontré un groupe de rock signé chez Polydor il y a quelques années qui me disait qu'ils ne voulaient pas s'occuper de tout ce qui était extérieur à leur musique. Ils évitaient un peu la question sur l'avenir du CD en disant que leur rôle n'était pas de vendre des disques mais de créer de la musique. Qu'en penses-tu ?

G : Un groupe qui réfléchit comme ça en 2009 me paraît un petit peu dépassé quand même. En même temps, ce dont ils parlent, c'est la situation idéale, c'est dans ce contexte que devraient se retrouver tous les artistes. Maintenant, je ne vois pas comment un artiste peut réfléchir comme ça en 2009. Même quelqu'un signé dans une maison de disques super installée ne peut plus se satisfaire de cette situation. On peut prendre l'exemple d'une Diam's qui vend 1 million d'albums. Il suffit de 2/3 trucs promos malvenus ajoutés à la crise du disque et ça part en sucette.

A : D'ailleurs, on est loin de ces chiffres avec son nouvel album puisqu'elle est rentrée numéro 1 des ventes avec 31 000 disques vendus la première semaine...

G : 31 000 la première semaine pour quelqu'un qui a fait 1 million...Pff. Elle arrivera sûrement à 150-200 000 ventes mais on sera loin du million. Et ça n'est pas qu'une histoire de voile tout ça. C'est d'abord lié à l'état de la musique aujourd'hui. Concernant le téléchargement, je ne fais pas partie des gens qui en veulent aux internautes. Ça fait simplement partie de l'évolution d'un certain modèle de consommation. Il y a des choses que j'ai eu gratuites alors que la génération d'avant payait pour ça. Ça ne nous a pas posé de problèmes. D'autant plus qu'ils sont en train d'utiliser la mauvaise manière pour parler aux gens en qualifiant les internautes de voleurs. Je comprends que le mec qui a vingt piges aujourd'hui, qui a internet depuis dix piges, ait du mal à concevoir d'aller acheter un disque.

A : D'autant plus qu'Hadopi pointe du doigt l'internaute et a pour projet de mettre fin au téléchargement alors qu'il y ait de grandes chances pour qu'on n'en soit qu'au début...

G : Il faut tuer le disque. Il faut l'assassiner tout de suite. On a tous le cul entre deux chaises à essayer de vendre des produits physiques qui ne se vendent plus et se font niquer par Internet. C'est n'importe quoi. Créons un format qui n'est pas copiable sur Internet, je ne sais pas... Il y a des choses à faire sur ce terrain. Il faut que tout le monde ait son site et promotionne sa musique via Internet. Tout le monde bouffera dix fois moins, il ne restera peut-être que les passionnés... Mais qu'est-ce que tu veux faire d'autre ? Il n'y a pas le choix.

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