Interview Tekitha

15/11/2009 | Propos recueillis par JB | English version

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A : Malgré le succès du Wu-Tang, tu as fait très peu de collaborations en dehors du collectif. C'était un refus de ta part ?

T : J'étais concentré sur le Wu-Tang car c'est là que je me sentais le plus à l'aise. Et puis, je n'avais personne pour m'accompagner dans cette démarche, pour me dire "OK, maintenant tu es chanteuse, il faut que tu ailles proposer ton talent à d'autres". Je ne connaissais pas le business comme je le connais maintenant. J'ai fait un titre avec KRS-One mais j'aurais pu aussi travailler avec Nas ou Busta Rhymes. C'était des choses qui m'échappaient, et j'étais bien où j'étais. J'ai vu comment étaient traitées les femmes dans le hip-hop. Je n'avais pas la peau assez dure pour supporter cet aspect d'une industrie dominée par des hommes. Très clairement, je sais que j'aurais du subir des avances. C'est dommage, car avec un peu d'aide et un peu d'expérience, j'aurais pu tenter ma chance mais j'ai laissé cette anxiété liée au regard des autres prendre le dessus. Mais ça m'allait. Enfin, maintenant que c'est derrière moi, ça me va.

A : Être une femme dans le hip-hop, c'est si difficile ?

T : Oui. Même en tant que spectatrice, en enlevant l'aspect artiste de mon raisonnement. Regardons les femmes dans l'industrie du disque – ou au moins dans le hip-hop, sans parler du Rn'B ou de la soul. Je parle des femmes qui, d'une manière ou d'une autre, sont liés à un mode de vie hip-hop. Le sexe est partout, c'est à la limite de l'obsession. Même si tu te tiens à carreau, on peut te coller une mauvaise image si tu ne fais pas attention. Il y a un équilibre très fragile à maintenir. Peu importe que tu sois médiatisée ou pas, ce sentiment est omniprésent. Même en coulisses. Beaucoup de femmes ne veulent pas aborder le sujet, et ça me pose un problème. Personne ne dit rien. Il faudrait pourtant en discuter, mais d'une manière naturelle, sans haine. "Hé, vous avez vu ce qui se passe ?".

Prend les femmes qui font du rap à l'heure actuelle. Il doit y avoir deux de leurs albums dans les bacs [rires]. Bien sûr, une poignée de chanteuses soul/Rn'B sont visibles, mais c'est la partie émergée de l'iceberg. Je te garantis : si une artiste joue la carte du sexe, elle aura bien plus d'attention autour d'elle. Mais c'est la société elle-même qui veut ça. Les choses sont ce qu'elles sont, c'est ainsi, mais je pense qu'on devrait tous avoir une petite conversation sur le sujet. Une conversation, pas une confrontation. Ça ne doit pas rester un sujet à discuter uniquement entre femmes, les hommes doivent participer aussi. Certains d'entre eux ont des filles, des sœurs, et ils ont bien sûr tous une maman. C'est un débat dont tout le monde ressortirait grandi.

Ma concentration, qui était celle d'une artiste, est devenue celle d'un parent. Toute l'intensité et la passion que je donnais à la musique, je les ai données à ma fille.

A : La sortie de ton album était prévue en 2001. Huit ans plus tard, toujours rien. Que s'est-il passé ?

T : Je ne sais plus si j'étais encore sous contrat avec Razor Sharp en 2001. Nous avons connu de graves difficultés, RZA a du racheter l'intégralité des masters pour que l'on rompt le contrat. Et surtout, j'ai ma fille qui est née en 2000, donc tout ce que j'ai pu faire entre 2000 à 2006 a été très sporadique. J'ai fait quelques projets avec Armand Van Helden, un projet avec KRS-One, j'ai fait aussi un peu de tournée à l'étranger tout en élevant ma fille.

Ma concentration, qui était celle d'une artiste, est devenue celle d'un parent. Toute l'intensité et la passion que je donnais à la musique, je les ai données à ma fille. Elle a été – et elle est toujours – ma priorité immédiate et la musique suit en deuxième position. Ma fille m'a cependant montré l'important que tient la musique dans ma vie. Avoir un enfant est une chose, mais partager ma musique en est une autre. Ma fille m'a permis de mieux comprendre que j'avais besoin de cet équilibre. Il me faut une base, une clarté, une stratégie précise. Ma fille a été l'élément déclencheur de tout ça.

Pendant tout ce temps, j'ai essayé de mettre une équipe en place et trouver les bonnes personnes pour m'accompagner. L'objectif était de capitaliser sur mon affiliation avec le Clan, le respect que ça m'apporte mais aussi d'aller de l'avant pour montrer qui est vraiment Tekitha. Pas la Tekitha qui pose deux, trois refrains, mais Tekitha l'artiste. Car je suis une artiste, j'ai un talent que j'ai pris le temps de développer avec le temps. C'est comme aller au lycée, puis à la fac, puis en master, puis débuter une carrière professionnelle. Mon parcours est le même : rien n'arrive en un clin d'œil, et on n'est jamais aussi performant que son équipe.

Ce qui me manquait dans le Clan, c'était quelqu'un pour me canaliser et m'indiquer la marche à suivre. RZA est quelqu'un qui croule sous le travail. Franchement, il a des tonnes de projets à gérer. Ça et sa famille, ses enfants… Moi, je n'allais pas mendier pour avoir son attention, c'est pas mon genre. Si je dois tout faire toute seule, alors je le ferai, c'est pour ça que j'en suis là aujourd'hui avec mon équipe. Tout le monde partage un même objectif. Nos intérêts personnels sont nos intérêts communs. Nous sommes capables de travailler tous ensemble, sans aller à rebours.

A : Qui compose cette nouvelle équipe ?

T : Il y a Jeff Jones, qui porte plusieurs casquettes. Son titre officiel serait, je pense, manager général. Ensemble, nous avons relancé Wisdom Body Entertainment et j'ai désormais un contrat de distribution. Jeff arrange tous les détails : tout passe par lui, rien n'arrive jusqu'à moi tant que les choses ne sont pas en place. Si besoin, il est également ingénieur du son sur mes sessions. Et c'est un excellent producteur, il a signé les deux premiers extraits de l'album.

A : Qui sont les autres producteurs de l'album ?

T : On a quelques morceaux de RZA, bien sûr. Il y a aussi des productions d'Armand Van Helden que je pense à utiliser. Ainsi que deux titres de Stevie J. J'aimerais vraiment les voir sur le disque, il faut juste qu'on s'assure que tout est OK sur le plan contractuel. Je travaille également avec Dub the Director, un producteur californien qui a réalisé deux titres. C'est une bonne petite équipe.

A : Comment as-tu connu Stevie J ?

T : Oh, je le connais depuis l'époque Wu-Tang. On a du se rencontrer en 1996 et on est resté en contact depuis.

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