Interview Tekitha

15/11/2009 | Propos recueillis par JB | English version

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A : A la fin des années 90, le Wu-Tang ressemblait à une véritable armée, les albums s'enchaînaient à un gros rythme. Comment travaillais-tu à l'intérieur d'une telle organisation ?

T : Les premiers temps, j'étais supervisée par Tarif Supreme et Howard Edwards. Ils m'envoyaient vers les producteurs, ils m'informaient des projets en cours. Le bruit a couru que je chantais : 4th Disciple allait me faire écouter des sons, Sunz of Man allaient se retrouver en studio, je leur chanterais des refrains que j'avais écrits…Ensuite c'est Killah Priest qui allait me proposer un morceau. Il me semble qu'après la rencontre avec RZA, j'ai d'abord travaillé avec Ghostface. Puis il y a eu Cappadonna, l'album "Wu-Tang Forever", quelques projets annexes comme l'album de Shyheim… En gros, soit Power, soit RZA me passaient un coup de fil pour m'informer de qui se trouvait en studio. Ils s'arrangeaient pour que je vienne sur place… C'est un peu flou maintenant, mais ça se passait à peu près comme ça. Tout est allé très vite.

A : A cette époque, tu avais quitté Chicago ?

T : Oui, j'avais emménagé à New York.

A : L'adaptation à cette nouvelle ville n'était pas trop difficile ?

T : Mmmmmh, non. Il y a une part de ma personnalité qui a toujours besoin de nouveauté. Même aujourd'hui, j'ai du mal à rester en place pendant longtemps. Je dois avoir des troubles de l'attention ! J'aime quand les choses bougent, ça me donne le sentiment de m'accomplir. Il faut que je coure, mais pas pour rien. Rebondir pour rebondir, ça ne m'intéresse pas. Il me faut un objectif.

Je suis arrivé à New York à la demande de Power et Howard Edwards. Leur discours, c'était que si je voulais vraiment faire carrière, il fallait que je sois sur place avec toute l'équipe. Rien ne me retenait à prendre cette décision, c'était ma vie à l'époque. En Californie, ma famille me soutenait, ils étaient au courant de tout. Ma mère est même venue pour rencontrer tout le monde. On ne peut pas dire que j'en étais réduite à dormir par terre, j'ai toujours eu une bonne situation. Je ne me suis jamais sentie en danger à mon arrivée – le danger est arrivé plus tard [rires].

Et puis, je me fais des amis assez facilement. Je suis un aimant pour personnes biens, j'attire ceux qui devinent quelque chose en moi, alors où que j'aille, je me sens protégée. Ça doit être un don du ciel. Je sais aussi le genre de personnes dont je dois m'éloigner. Vivre à New York à cette époque-là, c'était super. J'avais les yeux grands ouverts mais pas comme une biche prise dans les feux d'une voiture ! Plutôt comme une gosse émerveillée : "Wouah, c'est trop cool, c'est le plus beau jour de ma vie ! " [rires]. Je n'avais pas peur du tout, j'ai vécu à fond cette aventure, découvrir la ville, m'y perdre, rencontrer du monde… J'ai rencontré par hasard des gens qui sont toujours mes amis à ce jour. J'ai croisé des gens au marché, à la librairie, au coffee shop, et nous sommes encore en contact. Pour moi, c'est bien la preuve que j'étais censée être à New York en ce temps-là, tout comme je suis censé me trouver où je suis maintenant. Je n'ai aucun problème avec le changement car avec la maturité, on découvre que la transition est nécessaire. Ce n'est peut-être pas le cas pour tout le monde, mais c'est le cas pour moi. Il faut comprendre et accepter le changement. Foncer et profiter. Moi j'ai profité à fond.

A : Tu as dit que le danger est arrivé "plus tard". Qu'entends-tu par là ?

T : Et bien, j'ai vécu quelques situations vraiment terrifiantes mais ce n'était pas directement lié au Clan. C'était surtout des bagarres en club, des conneries de ce genre. Il a même fallu que je me décide à choisir un groupe de personnes pour m'entourer pendant nos concerts. Les mecs du Wu-Tang ont la réputation de ne jamais se laisser emmerder. On ne peut pas leur manquer de respect. Ils ne débarquent pas pour chercher la baston, mais si tu leur manques de respect, ils ne reculeront pas. J'ai donc affronté cette violence de très près. Une fois en particulier, l'un des producteurs exécutifs du Clan s'est pris une balle dans le bras alors que je me tenais à côté de lui, épaule contre épaule. Ça a été un tournant pour moi. Ce n'était pas la première fois que ce genre de chose arrivait, mais pour sûr, ça a été la dernière. J'ai dit "OK, vous savez quoi ? Si ces mecs veulent continuer à se taper ce genre d'histoires à chaque fois qu'on part en concert, je vais devoir envisager les concerts d'une autre manière". Il y a eu une autre embrouille pendant un gros concert au Joe's Pub, à New York. RZA était là, d'autres types du Clan avec lui, et ce type a dit un truc qu'il ne fallait pas dire. Le mec s'est tellement fait défoncer, il a fallu évacuer le club. Une ambulance a du venir le chercher, la totale. Je ne voulais vraiment pas que ce genre de choses se reproduise, mais ça m'a aussi amené où j'en suis aujourd'hui. Ça m'a aidé à comprendre comment je devais gérer mes affaires. Il fallait abandonner cette partie de mon affiliation au Wu-Tang. Moi, j'arrive en paix pour que les gens passent un bon moment. Personne ne veut se battre pendant le concert d'une chanteuse soul [rires].

A : A tes débuts, tu vivais à Staten Island ?

T : Lors de mon premier séjour à New York, je vivais à Staten Island, juste en face de Bay Street, dans un appartement dont Power et Cleeve étaient propriétaires. Vraiment sympa, un coin parfait. Ensuite, j'ai eu mon propre appartement à Brooklyn, devant Ocean Parkway – j'adorais cet endroit, juste à côté de Prospect Park. Ha ! Ca me ramène super loin, c'est marrant tous ces souvenirs. Ça faisait des années que je n'en avais pas parlé. Pose-moi encore des questions !

A : Un titre marquant pour toi, c'est 'Second Coming' dans l'album "Wu-Tang Forever". C'est un titre étrange, on dirait un bulletin de propagande Wu-Tang… Comment est né ce morceau ?

T : Quand j'ai entendu le beat pour la première fois, j'étais à fond. "Je le veux ! Je le veux ! Je le veux ! " RZA voulait raconter une histoire autour du besoin pour les gens d'avoir notre musique dans leur vie. Il m'a dit "Il faudra que tu chantes quelque chose de ce style ". Alors moi : "Bon, d'accord… ". On a fini par écrire les paroles ensemble. Pour être honnête : c'est l'un des morceaux pour lesquels je… En fait je ne supportais pas ce morceau ! [rires] J'ai même demandé à RZA : "Tu ne vas quand même pas mettre ça sur l'album ?" Et lui m'a répondu "Si si, je vais le faire !". Tous les chanteurs ont des titres dans ce genre : tout le monde kiffe, alors que pour toi ça ne passe pas du tout. Je n'aimais pas ma performance, elle aurait pu être bien meilleure, j'avais posé vers 4h du matin… Il a fallu que tu cites ce titre-là, c'est horrible [rires].

A : Avec le recul, tu arrives à apprécier le morceau ?

T : Mmmmmh, je ne peux pas dire que je l'aime. Ce n'est franchement l'une des mes créations les plus abouties, pour être honnête.

A : Quels sont tes titres préférés de cette période ?

T : J'aurais du mal à… Si, j'ai vraiment bien aimé 'Manchild' [Shyheim] et aussi 'Black Boy' [Cappadonna]. Voilà, ça c'est des morceaux que j'aime !

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