Interview Tekitha

15/11/2009 | Propos recueillis par JB | English version

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A : Tu te rappelles de la première rencontre avec RZA ?

T : Voyons voir… Le Clan enregistrait une émission sur MTV pour la sortie du film "High School High". Ils avaient fait un morceau pour la bande originale. C'est Power qui a fait les présentations entre RZA et moi. Je l'ai rencontré en coulisses, il m'a dit " On m'a beaucoup parlé de toi, j'aime bien tes chansons, il faut qu'on travaille ensemble ". Après ça, nos chemins ne se sont plus jamais séparés. On s'est mis au travail peu de temps après cette première rencontre.

A : RZA a la réputation d'être un véritable stratège. Quel était son plan pour toi ?

T : Je me souviens qu'au début, c'est surtout Divine qui intervenait. Son vrai nom est Mitchell Diggs, c'est le grand frère de RZA, il gère une bonne partie des affaires du Clan. Un ou deux mois après mon arrivée, j'enregistrais des collaborations, je chantais mes refrains, mais je bossais aussi sur des titres solo. C'est là que Divine et RZA m'ont convoqué. Ils m'ont dit " Tu as l'opportunité de bâtir une marque, tu n'es pas obligée de te limiter à des refrains, tu devrais créer une entité à ton image. Travaille au sein de cette entité et lance un mouvement à partir de ce que tu crées. " La vision à long terme était une donnée constante.

En 1997, Divine m'a aidé à lancer Wisdom Body Inc., il m'a accompagné à chaque étape : trouver un avocat, établir un plan financier, etc. Donc oui, il avait un plan. Plusieurs années ont passé et je réalise que le projet de RZA était surtout que je sois en position de contrôler ma carrière sans avoir à attendre sur les autres. C'était à moi d'être aux commandes. Ils ont toujours été actifs et proactifs lors de la signature de mes contrats. Quand mon contrat a été signé entre Razor Sharp Records et Epic, ils se sont assuré que je ne me faisais pas abuser. C'était un excellent contrat. L'avocat d'Epic a bien essayé de nous doubler mais Divine a agi comme un bouclier.

Dans le Wu-Tang, il faut vraiment bien se connaître soi-même et avoir la tête vissée sur les épaules pour ne pas se faire marcher sur les pieds.

A : Te retrouver, si jeune, dans l'un des collectifs les plus importants du hip-hop, c'était une grosse pression ?

T : Oui. D'ailleurs, la personne que j'étais à cette époque était vraiment différente de celle que je suis aujourd'hui. Pour certains, ça ne représente pas grand-chose, mais être dans le Wu-Tang, crois-moi, ça fait beaucoup d'hommes autour de soi. Il y a tous ces hommes, et aussi une poignée de femmes, mais seulement deux d'entre elles – Blue Raspberry et moi – sont là pour travailler. Les autres, elles prennent du bon temps. Tant mieux pour elles d'ailleurs, amusez-vous bien ! Mais pour moi, la vraie pression, c'était de m'assurer que tout le monde comprenne bien que j'étais là pour la musique.

L'autre pression, c'était d'être enfermée dans une case. Un jour, j'aurais bien pu avoir envie d'une chanson légère, fraîche et fantaisiste, mais un Ghostface n'aurait jamais eu envie d'une chanson légère, fraîche et fantaisiste. Lui voulait autre chose, et il en était ainsi. La pression, c'était d'interpréter des chansons à leur façon, mais c'était malgré tout une expérience dynamique. Pour leur défense, je dois dire qu'ils ont fait le nécessaire pour que je me sente à l'aise. Ils m'ont compris très tôt et m'ont traité de manière adéquate. Je n'ai jamais eu d'expérience gênante avec eux car ils avaient une compréhension claire de la personne que j'étais, et ils ont su prendre soin de moi en conséquence.

A : Ils ont du aussi comprendre l'étrangeté pour toi d'être une femme au milieu d'un collectif chargé en testostérone...

T : Ouais [rires]. Pendant les deux premières années, je me retrouvais fréquemment en tête à tête avec l'un d'entre eux. U-God allait par exemple me convoquer pour m'expliquer comment me comporter, comment garder la tête sur les épaules. RZA allait me parler en tête à tête de la façon dont je devais avancer dans le business. D'autres fois, Inspectah Deck demanderait à lire mes textes. Chacun d'entre eux avait un angle bien spécifique pour m'aborder mais ça partait toujours d'un bon sentiment, je me sentais vraiment protégée. Je ne me suis jamais sentie ignorée, pas simplement comme une petite sœur, mais aussi comme une artiste en développement. Il faut se rappeler que j'étais encore une débutante. Jusque là, la vie pour moi s'était résumée à l'athlétisme. Donc tout ça, c'était enrichissant.

Je n'ai vraiment aucun mauvais souvenir de cette période. C'était très stimulant car moi-même, je devais savoir qui j'étais véritablement. Mon franc parler et mon assurance se sont révélés à leur contact, en voyant comment ils géraient leurs affaires. Je suis arrivée toute neuve et j'ai appris comment faire preuve d'autorité tout en restant une femme. Je suis très reconnaissante pour tout ça. Je suis heureuse d'avoir pu grandir tout en conservant mon affiliation avec eux. Ils sont mes frères pour la vie, mais je suis vraiment satisfaite de pouvoir mieux montrer ma personnalité à travers ma musique. Bon, j'ai du rester un peu dans mon coin par moments parce que putain ! Je te garantis que ça faisait un sacré paquet de mecs à gérer. Et il n'y a pas que le Clan, il y a aussi la famille autour. Les amis, les cousins… Là-bas, il faut vraiment bien se connaître soi-même et avoir la tête vissée sur les épaules pour ne pas se faire marcher sur les pieds.

A : A t'entendre, on sent que tu étais particulièrement protégée à l'intérieur du Wu-Tang, mais sur les disques, c'est presque l'inverse : on a l'impression que c'est toi qui les protège. Sur un morceau comme 'Manchild', tu ressembles presque à une figure maternelle…

T : C'est très gentil de me dire ça ! Une chose qu'on me répétait beaucoup à l'époque, c'est que j'étais vraiment différente des gens qu'ils pouvaient côtoyer. Pas mal de frères m'ont dit "Tu n'es pas comme les autres femmes que je connais ". Il doit y avoir, je pense, un esprit qui m'entoure. Quelque chose de tendre. Aujourd'hui encore, je suis pleine de naïveté et je suis toujours ultra-compatissante, quitte à ce que ça me joue des tours. Je suis capable de fondre en larmes si je vois quelqu'un se faire maltraiter. Je ne sais pas si c'est dû à leur existence, et je sais bien les difficultés qu'ils ont du affronter en temps que jeunes hommes, mais j'ai toujours ressenti une grande bienveillance pour le Wu-Tang. Quand j'ai commencé à chanter, je n'arrêtais pas de me dire "Si seulement je pouvais leur apporter un peu de sérénité... ". C'est ça mon truc, même aujourd'hui. Je veux partager ma musique et mon énergie pour donner un peu de paix aux autres, leur accorder un peu de répit dans le tourment de leur vie. C'est ça mon objectif, ce n'est pas l'argent ou la gloire. Ma passion, c'est de soulager les autres de leur douleur et leur stress.

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