Interview Jimmy Jay

20/09/2009 | Propos recueillis par JB

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A : En vingt ans de musique, en quoi ton approche de la production a-t-elle évolué ?

J : Au niveau de la gestion, de la promo, on connaît les rouages du système, donc c'est un peu plus facile. On sait comment amener des artistes qui tiennent la route en haut. Sur le plan musical, ça n'a pas changé, d'après ce que me disent les jeunes maintenant. Mais on vieillit, et même si on fait toujours des trucs biens, il y a aura toujours des petits jeunes qui viendront avec des tueries et nous en mettront plein la vue. C'est ce qui se passe en ce moment : il y a des mecs qui m'amènent 120 titres tous les mois [rires]. Des trucs incroyables. C'est ça qui me donne envie de faire les choses, et surtout d'aider des mecs qui ont envie d'avancer. Quand il y a une bonne ambiance, ça peut être super bien. Après, c'est dans la tête.

A : Est-ce que le sample reste toujours la base de ton travail ?

J : Bizarrement, oui. C'est mon truc. Maintenant, ça a évolué. Avant, on pouvait faire de la boucle. Maintenant on peut triturer, découper, faire évoluer, on peut tout faire avec un sample. Techniquement, c'est intéressant pour moi, car les nouvelles techniques apportent un plus à d'anciennes idées. Tout à l'heure, un jeune compositeur me disait qu'on reconnaissait tout de suite ma patte. Il me disait "Ha, ça c'est toi, ça aussi, ça…". Et moi je répondais : "Ouais, c'est moi !" [rires] C'était assez drôle. Mais bon, en même temps, au bout de vingt ans, c'est normal !

A : Est-ce que tu as eu de nouvelles sources d'inspiration ?

J : Obligatoirement. Avec l'âge, les soucis de la vie, les problèmes, la maladie, on arrive à sortir d'autres émotions. Si tu veux, au bout de vingt ans, je ne peux pas faire de musique juste pour en faire. Il faut qu'il y ait des moments d'émotion, des coups de cœur. Je ne peux pas me dire "Tiens, je vais faire une boucle, mettre une batterie…". Tu ne peux pas contrôler la musique. Si tu cherches à contrôler la musique, t'as perdu. C'est elle qui te contrôle. Si l'inspiration est là, ça le fait, mais si elle n'est pas là, tu peux tourner dans le studio pendant vingt jours, il n'y aura rien. Tous les gens qui essaient de contrôler ces émotions, soit ils arrêtent, soit ils font de la merde.

A : Quelles sont les qualités requises pour réussir la relation entre producteur et MC ?

J : Déjà, il faut être un minimum instruit. Il faut savoir de quoi on parle dans la musique. Souvent, on fait des démos avec des gens, et on n'arrive pas à aller au bout des projets parce qu'on ne s'entend pas contractuellement. Ou au niveau artistique : la personne veut faire complètement autre chose de ce qui doit se faire. Il y a un minimum de règles. Il faut avoir l'esprit ouvert, être prêt à collaborer avec les autres. Il y a plein de paramètres qui font qu'on arrive à la réussite. Souvent, chez les jeunes, la relation artiste/producteur est souvent négative : "Ouais, lui c'est un producteur, il est là pour faire son boulot, point à la ligne." Mais si, en même temps, si le producteur ne motive pas ses troupes qui font la promo et la distribution, ça ne peut pas marcher non plus. Il faut vraiment être ouvert, écouter et apprendre.



A : Quels ont été tes coups de cœur musicaux récemment ?

J : J'écoute beaucoup de vieilleries, mais il y a des rappeurs français que j'ai bien kiffé. Alpha 5.20, par exemple. Les premiers titres que j'ai entendus étaient vachement biens. Il y en a un qui me fait rire, c'est Seth Gueko. Un mec vraiment intéressant. En rap américain, la liste est longue, mais là j'attends "Detox" avec impatience. J'ai écouté trois titres, mais je me dis qu'à tous les coups ils ne seront pas sur l'album ! Niveau sonore, programmation, c'est carrément un autre monde. Sinon j'aime beaucoup Q-Tip… J'ai pas trop kiffé le dernier Ice Cube… Mais le problème, c'est que j'en écoute tellement, entre les démos, les samples et les nouveautés, au final tout se mélange et se bouscule. C'est assez compliqué à gérer.

A : Il y a une légende qui tourne autour de toi, c'est cette fameuse victoire au loto…

J : [il se marre] Ça c'est une vieille histoire… En fait, j'avais 17 ans, et – j'étais con quand même – je l'ai dit à la télé, sur M6. Depuis, ça ne m'a jamais lâché. Pourtant j'ai pas gagné des milliards, juste 300 000 francs. Avec une telle somme, t'achètes un Mac, une carte audio, un micro et un petit local dans Paris, et t'as plus rien. Mais c'est vrai que cette histoire, avec l'aide de mes parents, m'a permis d'avoir un local pour démarrer ce que j'avais envie de faire. D'où les maquettes d'MC Solaar, des remixs de Timide et Sans Complexe… Ça m'a permis d'accueillir des groupes comme Sléo, les Sages Po, Ménélik…

A : Tu arrives à imaginer ce qu'il se serait passé si tout ça n'était jamais arrivé ?

J : Peut-être rien. C'est comme la chanson de Snoop et Dre, 'Imagine'. "Imagine s'il n'y avait pas eu Def Jam…". Peut-être qu'il n'y aurait pas de Booba, pas de Kery James… Mais ça, je ne peux pas vraiment le savoir. C'est délicat comme question.

A : Pour finir, à quelle question tu aimerais répondre, et qu'on ne te pose jamais ?

J : "Et toi, comment tu vas maintenant ?" [rires]. Ben moi ça va [rires]. C'est tout con, mais ça va mieux. J'ai eu deux ans de galère. Je ne vais pas tout t'expliquer, mais quand tu sens que tu peux mourir et que t'es tout seul, dans la tête ça change tout. Tu n'as plus peur de certaines choses, ça change le concept de la vie. Peut-être que ça m'a rendu plus fort. Peut-être que si je n'avais pas connu ça, je ne relancerais pas les affaires aujourd'hui. J'aurais pu rester tranquille dans ma petite vie, pépère, au bord de la piscine… Mais non, c'est pas mon caractère. Il faut que ça bouge [rires].

Bonus : écoutez/téléchargez le mix Jimmy Jay's Flava

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