Interview Jimmy Jay

20/09/2009 | Propos recueillis par JB

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A : Tu as toujours véhiculé l'image d'un rap ouvertement "cool". Tu n'as pas des regrets face au durcissement opéré par le genre ces dernières années ?

J : C'est pour ça qu'on est là ! Quand j'ai entendu le nouveau Q-Tip, j'étais le plus heureux du monde. J'étais impressionné parce que le mec est bon, et en plus ça m'a fait plaisir d'avoir autre chose que du rap hardcore. Le rap, à la base, c'est pas ça. C'est "Peace, Unity, Love and Having Fun". On graffe, on danse, c'est festif. Le rap hardcore a été véhiculé par des gens qui ne savaient pas ce qu'ils faisaient, et on en est arrivé là à cause de gens inconscients. Pour moi, ça peut être très grave. Je m'en suis rendu compte quand j'avais fait 'Le crime' avec Démocrates D. Le titre est sorti, c'était du second degré. Une série noire : on va faire du rap comme on ferait un livre. Et personne ne l'a compris, tout le monde l'a pris au premier degré. Ça y est, en deux secondes, on était devenus des criminels. Pas du tout, c'était juste une histoire ! C'est là que je me suis rendu compte qu'il fallait faire attention à ce genre de choses.

Mais c'est aussi pour ça que je suis revenu à la prod'. Tout à l'heure, on était en rendez-vous pendant trois heures avec des jeunes qui font du rap-jazz, dansant, un peu festif. Moi, ça me fait du bien. De toute façon, si on reste dans ce délire de dirty south, machin, des trucs très hardcore – il y a des choses bien faites, bien sûr – mais si on reste dans ce délire-là, on va tuer cette musique. Et ça va arranger beaucoup de gens en major. Des gens qui ne considèrent pas le rap comme une musique.

A : Sur quels projets as-tu travaillé depuis la séparation avec Solaar ?

J : J'ai pris un peu de vacances parce que j'avais quand même fait douze ans de production non-stop. Je dormais 4 heures par jour, j'avais 70 groupes à gérer [rires]. C'était assez compliqué. Donc je me suis un peu détendu. Rien de fou. Et puis j'ai été malade, j'ai passé deux ans immobilisé.

A : Quel rapport avais-tu à la musique pendant cette période ?

J : Je faisais de la musique chez moi. Toujours. Il y en a qui jouent à la Playstation, moi j'ai mon ordi. C'est mon truc. Mais je joue aussi à la Playstation [rires]. Il n'y a jamais eu de break. Si je ne fais plus de musique pendant une semaine, ça va plus. Chez moi, c'est une habitude, une façon de vivre. J'ai du faire 700/800 musiques depuis, il y a eu des très biens, des trucs pas biens... Mais on va découvrir tout ça bientôt !

A : As-tu des regrets ? J'ai appris par exemple que tu avais refusé un poste de Directeur Artistique chez Sony…

J : Je devais être D.A. chez Sony, mais ça ne s'est pas fait. C'était plus de la comptabilité, de la gestion d'artiste… Et en plus, je n'avais pas le droit de faire de musique, rien. Donc, moi, bosser chez Sony ou Universal, même pour X milliers d'euros par mois, si je ne peux pas faire de musique, c'est pas cher payé.

A : Et côté rappeurs, il y a des gens avec qui tu aurais aimé travailler ?

J : Ben j'ai raté Booba quand même !  J'avais payé le studio pour ses deux premiers morceaux, 'Cash Flow' et 'Seul le crime paie'. Et après j'ai arrêté… J'ai raté aussi Kery James, qui a fait une carrière sympa. J'en ai raté plein. L'autre jour, j'étais dans ma chambre, je regardais les CD que j'avais, il y avait carrément des maquettes de Christophe Maé ! Tout ça, c'est des regrets, mais pas vraiment. C'est la vie, c'est pas grave. Si j'avais sorti Christophe Maé, peut-être qu'il n'aurait pas marché.

A : Booba aurait fait du "rap cool"…

J : Mais il a commencé comme ça ! C'était presque du rap comique ses premiers morceaux. D'ailleurs je fais un appel à Booba : si tu veux sortir notre morceau, on s'appelle !

A : Si tu pouvais te retrouver en studio avec lui, quelle direction tu lui donnerais ?

J : Je lui dirais "Il faut que tu refasses ton premier morceau". Celui que j'ai caché. Celui que personne n'a. 'Cash Flow' ! Booba, c'est bien, mais il est dans un trip très hardcore… Moi, ça m'embête au bout d'un moment. Je ne peux pas rentrer chez moi et faire écouter ça à ma fille de 3 ans. Ni à ma femme. Elle va me dire "Attend, t'es gentil mais bon…". Moi j'aimais bien quand il faisait des trucs marrants.

Ricardo [l'interrompant] : Oui mais il a pris de l'âge aussi, c'est pour ça… Il a grandi. Il a ce côté "je fais de la muscu"…

A : Et il n'a pas vraiment perdu son humour, il a toujours des phases d'humour noir…

J : Ha mais c'est un mec sympa, ça se voit.

R : Il a ce côté hardcore, mais c'est un mot qui est vachement galvaudé. Ça veut plus rien dire en vérité.

J : Si, il est hardcore… Quand il dit des gros mots, des insultes, des machins… C'est pas bien.

R : Je suis 100% d'accord avec toi, mais je vois comment sont les gars en banlieue. Les gamins de 14 ans, du matin au soir, c'est "Ta mère la pute". "J'ai loupé le bus, ha sa mère la pute…" Ils se parlent comme ça ! Booba, lui, il leur ressert ça. "Je parle comme vous les gars, achetez mon skeud".

A : Après, c'est la théorie de la poule et l'œuf. Qui a commencé le premier ?

J : C'est un manque d'éducation.

R : Oui mais si tu parles avec les mecs individuellement, ils sont posés. Mais comme tu dis, ils ne sont pas éduqués, et ça c'est très grave. Quand tu vois un gamin de 12 ans qui traîne dehors à 23 heures alors qu'il a cours le lendemain… C'est la faute des parents !

A : D'ailleurs, on rejette souvent la faute sur le rap dans ces cas-là… La polémique récente sur OrelSan en est la preuve…

J : C'est le mec qui a fait la chanson là ? Ouais, ça sert à rien…

A : La polémique ou le morceau ?

J : Le morceau sert à rien et lui non plus. Je ne le connais pas hein, mais ça sert à quoi d'insulter ? Il finira de toute façon avec une femme, et s'il a une fille, il lui fera écouter ça ? La différence, elle est là : nous, on est des anciens. Moi, j'ai 37 balais. Ricardo a dépassé la quarantaine. Ça me plaît pas qu'un mec chante comme ça. Ma fille de 3 ans n'écoutera jamais ça, c'est pas normal. C'est pas possible. En plus, faut qu'il fasse attention car ça peut lui retomber dessus…

A : Ha ben là, pour lui être retombé dessus…

J : C'est comme MC Jean Gab'1. "J't'emmerde, j't'emmerde…" et au final il se fait casser la gueule. Enfin bref, j'ai pas écouté le morceau, ça m'intéresse pas, mais c'est un jeu dangereux.

A : Mais ça signifie aussi que tu ne pourrais pas faire 'Le crime'…

J : Quand j'avais 19ans, ça ne me dérangeait pas, mais au jour d'aujourd'hui non, je le referais pas. Parce que ça ne sert à rien. C'est pris au premier degré. Si les gens comprenaient au deuxième degré, ce ne serait pas grave, mais ils n'ont pas de recul. C'est de la musique qu'on fait, pas de la politique. C'est comme quand Doc Gynéco fait de la politique avec Sarkozy, ça sert à rien. C'est pas de la musique, on s'en fout, et en plus il passe pour un blaireau. Moi je veux faire de la musique avant tout. Je pense qu'on a une chance de redevenir indépendant et relancer les choses. On commence à faire du rap conscient, instruit, plus évolué et surtout plus instructif. Il faut arrêter de dire des conneries. C'est nul, c'est mesquin et ça fait même pitié.

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