Interview Jimmy Jay

Révélateur de toute une génération de rap en France, Jimmy Jay avait disparu des radars peu après son divorce artistique avec MC Solaar. De retour en studio après une longue convalescence, le producteur concocte actuellement le troisième volet de ses mythiques "Cool Sessions". Avec un altruisme intact et quelques coups de gueule à balancer.

20/09/2009 | Propos recueillis par JB

Interview : Jimmy JayAbcdr du Son : Qu'est-ce qui t'a motivé à revenir sur le devant de la scène avec un nouveau volet des "Cool Sessions" ?

Jimmy Jay : Il n'y a plus vraiment de structures françaises pour faire évoluer de jeunes artistes et les faire connaître. Les majors ne signent pas de nouveaux artistes – du moins c'est très rare –  alors pourquoi pas le faire nous-mêmes ? Les Cool Sessions 1 ont été un tremplin pour pas mal de groupes, ça leur a permis de faire des albums, et pour certains des carrières. Moi-même, dans les démos que j'ai pu faire avec Ricardo [NDLR : ex-Lamifa, présent lors de l'interview], on a beaucoup galéré ces deux dernières années pour avoir une structure sérieuse pour travailler et soutenir nos projets.

A : Donc là, tu as choisi le chemin de l'indépendance totale…

J : Comme d'habitude ! C'est l'indépendance, comme au début. De temps en temps, il y a des signatures en major car le travail indépendant permet de développer pas mal de choses. Comme dirait mon ami Manu Dibango : c'est par les indépendants que les choses bougent, pas par les majors.

A : Quels sont les gens qui t'accompagnent dans ce projet ?

J : Nous avons Ricardo qui m'aide à faire un peu de promo et prend contact avec les radios. On fait des morceaux ensemble, mais il m'aide aussi car on est les anciens, donc quelque part on est là pour aider les jeunes. Il y a Jean-Philippe qui s'occupe de tout ce qui est Internet. Lionel Ducos pour l'aspect juridique, fabrication des CD's, des choses comme ça. Jean Lahcène qui est surtout sur la section techno / électro / variété. On a aussi un tourneur, Pedro, et des ingénieurs du son. Il s'agit de Jimmy Jay Productions, associés avec Stic Music. En fait, je n'avais pas envie de retomber dans des loyers de studios ni une gestion très lourde à assumer. Surtout avec les problèmes qu'on a dans la musique aujourd'hui. C'est très compliqué, donc on a préféré s'associer pour avoir moins de choses à gérer. Ce sont des gens que je connais depuis une quinzaine d'années : Jean, c'est quelqu'un qui a produit entre autres Bonnie Tyler, Disco Bitch, Charles Dumont – beaucoup de styles différents. Moi, j'ai mon studio de mon côté pour faire tout ce que j'aime : rap, Rn'B, soul…

A : Tu représentes donc le pôle Rap / Rn'B d'un ensemble plus vaste…

J : Oui, Jimmy Jay Productions s'est associé avec des gens qui font aussi autre chose. Pour moi, c'est très intéressant. Ça me permet d'avoir une ouverture d'esprit sur toutes les musiques actuelles, pour ne pas rester bloquer sur une chose. Faut évoluer, quoi !

A : Un casting a été lancé pour les Cool Sessions 3. Ce casting est terminé ?

J : Non, pas du tout. Par contre, j'ai reçu beaucoup de démos, environ 1400 en quatre mois. Des fois on s'entend pas avec les gens, d'autres fois on n'est pas d'accord contractuellement, ou on n'est pas dans l'esprit Cool Sessions. Je préfère prendre mon temps. Pour moi, les Cool Sessions, c'est donner un tremplin à des artistes, leur permettre d'exister grâce à mon nom qui a une certaine ouverture médiatique. Ça peut aider à les faire avancer, mais derrière, ça n'est intéressant que si on peut développer des choses. Si c'est juste pour faire une compil', ça non, je ne sais pas faire. C'est pas du tout l'esprit de la Cool Sessions. 

A : Tu peux déjà citer des noms ?

J : Bien sûr. J'ai signé une fille qui s'appelle Loola. Elle fait de la musique soul, rien à voir avec du rap. J'ai décidé justement de faire ça pour faire voir que la Cool Session, c'est pas seulement du rap. Mélanger, avoir de l'ouverture pour toutes les musiques, et surtout ce que j'aime : le groove. De la soul, du jazz, du rap hardcore mais intelligent… Quand je vois tout ce qu'il y a de bien en musique, et que les gens n'ont aucune chance, on ne leur donne même pas le coup de pouce de base. Bon, après, ça marche ou ça marche pas, on ne peut pas tout contrôler, mais au moins avoir la chance de faire quelque chose. Il y a vraiment de très bons artistes. 

A : Tu as vu éclore plusieurs générations de rappeurs. Qu'est-ce qui a changé entre les artistes de 1989 et ceux de 2009 ?

J : Rien. C'est toujours pareil. Après, il y a des gens qui s'entendent, d'autres qui ne s'entendent pas. Ils sont tous innocents quand ils arrivent dans ce métier sans en connaître les rouages et les contrats. Ceux qui en sont le plus conscients, c'est ceux qui ont déjà du métier. Là, ils savent un peu plus de quoi ils parlent, mais c'est souvent plus compliqué. Tandis que les jeunes, ils tentent leur chance, c'est ça qui est intéressant. On parle vraiment artistique. Ce que, souvent, les majors ne font pas : on fait d'abord les comptes et après on fait de l'artistique. Quand des gens viennent me parler, je ne leur demande pas 50 000 trucs, je leur demande de me faire écouter des titres. "Amenez-moi un morceau et on parle". Mais souvent, les gens parlent mais ils n'ont pas les titres, donc là c'est un problème.

A : Quel regard tu portes sur le parcours des artistes que tu as soutenu pendant les deux premières Cool Sessions ? Il y a eu des trajectoires assez éclectiques… Qui t'a surpris ?

J : Ils m'ont tous un peu surpris, car ils ont tous plus ou moins réussi à avoir des carrières et se débrouiller, à part quelques uns. Tout ce que je leur apprenais au niveau studio et "business", beaucoup ont su s'en servir pour développer d'autres choses derrière. C'est ça que je trouve intéressant : il y a un suivi. C'est pour ça qu'on en parle encore aujourd'hui. Sans les Sages Poètes, il n'y aurait pas eu Booba. Sans Booba, il n'y aurait pas eu Movez Lang'. Kery James était dans le premier album de Solaar. Il était jeune, c'était autre chose, mais peut-être que s'il n'était pas passé par là…

A : Ton regard sur cette génération, il est plutôt bienveillant ? Quand tu vois LIM porte-drapeau du hardcore, ou Booba qui est quasiment devenu le 50 Cent français…

J : Ça me fait sourire quand c'est bien fait, mais quand ça part un peu dans du n'importe comment… Les jeunes veulent ressembler à un mec comme Booba car il a une façon bien à lui de dire les choses. Quand il dit des choses intéressantes, ouais, mais quand il dit des choses pas biens, non, je ne suis pas d'accord. Mais bon, c'est personnel.

A : Le dernier souvenir médiatique que j'ai de toi, c'est un reportage d'Envoyé Spécial à la fin des années 90. Un reportage qui a marqué pas mal de fans de rap à l'époque, on te voyait évoquer ton retrait du rap suite à des histoires d'extorsion…

J : Quand on marche, on a toujours des problèmes. Qui que ce soit . Booba ou n'importe qui, tout le monde passe par là. En général, il y a des périodes où on fait des mauvaises rencontres, surtout quand on est jeune et qu'on réfléchit moins. Mais là, Envoyé Spécial avait un peu trop appuyé là-dessus. Ils voulaient décrédibiliser le rap. A cette époque-là, c'était encore une musique incontrôlable, et elle faisait peur. D'un coup, le rap arrive, y en a partout, ça vend bien… J'ai vu LIM, il y a deux ans, il était devant Patrick Bruel dans les charts, j'ai trouvé ça énorme : Patrick Bruel, deuxième, LIM, premier. Là, j'étais content [rires] ! Ça fait plaisir. Mais cet Envoyé Spécial, c'était un peu des conneries. Bien sûr, il y a des problèmes de racket dans le milieu, mais il y a aussi des gens qui sont là pour arranger les choses. Il y a une loi, moi je suis très clean avec la loi. On fait les choses comme elles doivent être faites, on n'est pas des gangsters ! Moi, j'ai un problème, je fais comme tout le monde : une main courante.

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