Interview West Coast Theory

12/07/2009 | Propos recueillis par Mehdi

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A : Est-ce qu'il y a dans votre démarche quelque chose de militant dans le sens où vous avez aussi envie de montrer aux gens qu'il y a aussi de vrais musiciens dans le rap et que les mecs se prennent la tête ?

F : Carrément. L'exercice du documentaire revient aussi à faire de la vulgarisation et, si possible, de te faire comprendre du plus grand nombre. Si on se positionne juste sur notre cas personnel, c'est aussi l'occasion d'expliquer à ta mère ce que c'est que le rap et qu'est ce qui te pousse à aller tourner un film à L.A sans aucune certitudes derrière.

Du coup, on a vraiment apprécié aller au-delà de l'imagerie gangster propre à la westcoast et essayer de montrer le savoir faire de tous ces gens. Je pense que le film est également intéressant pour des gens qui n'aiment pas le rap. C'est le cas de mon père qui, après que je le lui ai montré, m'a demandé de lui conseiller quelques albums.

M : Après, il n'y avait pas vraiment de militantisme au départ. On partait pour filmer Segal sans s'imaginer toutes les rencontres qu'on ferait et la technicité de ces producteurs. On a surtout eu envie de montrer ce qu'on avait découvert en se disant que les images parleraient d'elles même de toute façon.

Khalil, au studioA : Est-ce que vous pensez que l'omniprésence des machines peut faire passer le rap, au même titre que d'autres musiques, pour un truc de bidouilleurs plus que pour quelque chose de réellement musical ?

F : Je ne pense pas. Ce sont plutôt de vieux a priori et j'ai le sentiment que la révolution numérique est en marche depuis un moment. Tous les gens qui s'intéressent à la musique ont dépassé ces préjugés.

M : Je pense que ce qui a le plus flingué le rap dans la tête des gens n'est pas tant la manière dont c'était fabriqué mais plus le fait que le grand public entendait 16 mesures d'un morceau qu'il connaissait déjà sans qu'il y ait forcément de vrai travail sur la boucle. Il y a eu une période où on a complètement abusé sur l'utilisation extensive de samples sans travail par dessus. Les mecs qui méprisaient le rap autour de moi le faisaient soit pour la violence et le manque d'intérêt des propos tenus sur le beat soit parce qu'ils connaissaient très bien le morceau samplé et qu'ils savaient qu'il s'agissait de 30 secondes intéressantes parmi 11 minutes magnifiques. Je pense que le rapport entre l'arrogance des mecs qui posaient et l'absence d'humilité vis-à-vis de ce qu'ils devaient au sample a choqué beaucoup de gens.

En France, il y a également un autre paramètre. Les gens n'ont pas une culture funk et soul aussi développée qu'aux Etats-Unis et ont souvent découvert a posteriori que certains titres puisaient allègrement dans les vieux répertoires. Quand certains ont découvert que le premier Wu-Tang samplait pas mal de boucles de soul ultra cramées, ils ont eu l'impression de se faire voler. Aux Etats-Unis, les gens connaissent très bien les morceaux samplés et conçoivent aussi le rap comme un moyen de faire revivre ces vieux disques. Ce côté "hommage" n'a pas très bien été compris en France. On a préféré retenir le côté "voleur".

A : Quel est votre point de vue sur la démocratisation de la musique et le fait que n'importe qui puisse faire du son avec un peu d'argent de côté ?

M : Segal parle d'un budget minimum de 15 000 euro pour produire depuis son home studio quelque chose qui peut finir sur un album aujourd'hui.
Sinon, aujourd'hui on vend l'idée d'une musique qui serait facile et rapide à faire, notamment en en faisant un produit dérivé de la télévision. Quand tu vois des émissions comme la Star Academy ou la Nouvelle star, l'album sort avant même que tu finisses de regarder le programme. Ca entretient l'idée d'une grande facilité à faire de la musique et plein de gens achètent du matériel sans forcément bien le maîtriser et davantage parce qu'ils sont en quête de lumière.

Par ailleurs, ça ouvre des possibilités gigantesques pour les mecs travailleurs. Le studio de Khalil est presque moins impressionnant que celui que j'avais à l'époque puisqu'il n'a que son ordi et deux enceintes. Pourtant, il va te sortir de Reason quelque chose qui est à tomber par terre. Alors que plein de mecs vont te dire que le moteur audio de Reason est merdique...

F : L'ordinateur ouvre un spectre de recherches sonores qui est sûrement infini. Les processeurs et les ordinateurs sont de plus en plus puissants et il n'y a pas de raison pour que l'on arrête de créer. C'est le bon côté de la technologie.

M : Honnêtement, on peut mettre au défi qui que ce soit d'écouter Khalil et de dire que ça sonne "ordinateur". Il te sort des sons de Reason qui sont beaucoup plus chaleureux que ce d'autres vont te sortir via des expandeurs Roland dernier cri.

A : Quel est votre sentiment par rapport à Internet ? Est-ce que vous êtes de ceux qui pensent que ça a flingué la musique en diminuant la vente de disques où êtes vous au contraire d'avis que ça lui ouvre plein de possibilités ?

F : Ca fait dix ans et on est encore en train d'halluciner sur Internet et ses retombées. Pour la musique comme pour beaucoup d'autres choses, Internet est un nouveau tuyau qu'on n'a pas encore réussi à complètement maîtriser. Même si ça a peut-être tué la vente de disques, ça en facilite aussi la promotion. N'importe qui peut faire sa propre promo ou inventer de nouveaux systèmes pour diffuser sa musique comme Radiohead l'a fait. Il faut vivre avec son temps et ne pas y être réfractaire parce que ça évolue très vite.

Pour notre film par exemple, il est possible qu'on ne vende pas de DVD's compte tenu de la situation du marché. On a fait le choix de le mettre en téléchargement avant qu'il sorte avec un lecteur esclave. C'est à dire qu'aujourd'hui, on est le 17 juin et tu vas pouvoir regarder 17 minutes de West Coast Theory. Ca peut donner envie aux gens et c'est à nous de nous creuser aussi la tête. En tout cas, les gens auront toujours envie de découvrir des choses.

M : En tout cas, il me semble qu'on se soit totalement trompé de direction en France concernant la gestion des droits sur Internet. D'ailleurs, la loi Hadopi a quasiment été écrite par le service juridique d'Universal. Au-délà du fait que ça me dérange en tant que citoyen que les lois soient rédigées par des multinationales, j'ai trouvé l'approche complètement passéiste vis-à-vis du canal internet. Il y a énormément de gens qui se sont enrichis du travail de producteurs, compositeurs et autres réalisateurs.

Je parle de tous ces gens qui vendent des ordinateurs ou des accès Internet et qui ont construit leur économie sur l'envie qu'ont les gens d'avoir accès à ces contenus gratuits sur Internet. Ca me paraîtrait naturel qu'ils payent notamment parce qu'on a aujourd'hui la possibilité d'avoir des statistiques extrêmement précises de ce qu'il se passe sur Internet.

On pourrait inventer un système un peu plus moderne de redistribution des droits. En tout cas, la réponse d'Universal qui consiste à faire de la musique un produit dérivé de la télé pour assurer ses 15% de bénéfices est une connerie absolue. Je ne vois pas qui va acheter de la Star Ac' 6 le jour où la Star Ac' 7 commence surtout que ce sont des entreprises fondées sur une économie de catalogue. S'ils sont riches aujourd'hui, c'est parce qu'il y a du Jacques Brel et du Beatles qui continuent à se vendre.

A force de raisonner à court terme et d'être complètement bloqués sur des schémas archaïques, ils sont en train de passer à côté de quelque chose. A l'heure de l'Internet, ils te parlent de lettre recommandée. Tu vas télécharger ton album et un postier va venir t'apporter une lettre à une heure où tu ne seras même pas chez toi. Non seulement la philosophie est débile mais les moyens mis en oeuvres ne sont pas adaptés.

A : Est-ce que vous avez quelque chose à rajouter ?

M : On est très content que tu sois venu nous interviewer parce qu'on avait aussi en tête des sites comme l'Abcdr ou Audiofanzine en faisant ce film. C'est une communauté d'auditeurs à laquelle on voulait aussi avoir accès. Si on parle aussi à ces gens, ça nous donnera l'impression de retomber un peu sur nos pattes par rapport à notre point de départ.

F : On est heureux que le film sorte et on espère que ça plaira au plus grand nombre.

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