Interview West Coast Theory

12/07/2009 | Propos recueillis par Mehdi

« Page précédente | Page suivante »

A : Quels sont les défauts à éviter en tant que réalisateur ?

F : Il y en a plein mais tu vas les voir si on te les dit [Rires].

M : Ce que je peux dire c'est que si tu n'as pas d'argent pour acheter des archives, tu as intérêt à avoir un co-réalisateur qui déchire en graphisme. Il ne faut pas se passer du savoir-faire de gens meilleurs que toi et si tu peux avoir un bon mixeur, des bons cadreurs...Il faut les prendre. Après, le plus important c'est de chopper de la vie.

Et il faut éviter de fumer sur les joints de B-Real [Rires]. Notre cadreur se la jouait un peu en nous disant "T'inquiète, je sais ce que c'est". Il est d'origine guadeloupéenne et, après avoir tiré sur le joint de B-Real, il est quand même revenu vert fluo...

Focus, guitare en mainA : Vous disiez avoir plus d'une centaine d'heures de rush. A ce niveau là, c'est un brise-coeur le montage ?

F : Comme on te le disait, réaliser un documentaire c'est raconter une histoire. Il faut toujours avoir en tête le fil conducteur. Quand ton histoire est beaucoup trop longue, tu es obligé de jeter certains passages...C'est là que le brise-coeur commence. C'est très dur surtout quand c'est ton premier film.

M : D'autant plus quand tu es passionné de sujet. Tu gardes en tête que tu t'adresses aussi bien à Aelpéacha qu'à ta mère qui n'y connait rien. Il faut faire en sorte de ne perdre personne. Tu vas garder l'explication des claps de Bootsy Collins parce que Fredwreck est loquace et a un discours bien structuré. Par contre, tu ne montres pas le fils de Eazy-E alors que tu ramènes ces images là comme un trophée après le premier tournage. A un moment, il y a aussi des personnages qui disent mieux les choses que d'autres.

A : Parmi toutes ces rencontres, quelles sont celles qui vous ont le plus marqué ?

M : Fredwreck qui te reçoit le coeur sur la main, assez déjanté, c'était vraiment bien. A la fin de l'interview, il perdait sa concentration et nous a presque oublié. Les deux interviews qu'on a faîtes avec lui, autour de la talk box et des claps, se sont très bien passées.

Snoop, c'était une belle rencontre parce que j'avais l'impression d'être dans une tente de bédouin dans le désert. C'était une sorte de prince qui a un petit plateau d'argent sur lequel il roule ses joints. Quand t'as passé la barrière de sécurité, tu te rends compte que le mec est constamment sollicité pour une faveur. C'est presque féodal [Rires]. Il a en permanence des gens qui viennent lui demander une interview, une signature, de regarder quelque chose, d'apparaître sur quelque chose...Il garde le sourire et il fait son job.

F : D'ailleurs, on ne voulait pas prendre la tête à Snoop parce qu'on savait qu'il était très sollicité. On avait fait une interview très courte et il nous a demandé de la prolonger. Il savait que quelque chose se tournait sur la westcoast et il ne voulait pas y apparaître en simple coup de vent. Il était impensable pour lui que quelque chose qui s'appelle "West coast Theory" se fasse sans Snoop. D'ailleurs, il a halluciné quand il a vu les images qu'on a tournées de Battlecat dans son home studio pendant son absence.

Sinon, c'était quelque chose d'être en face de Roger Lynn. Tu passes toutes tes journées avec des rappeurs, des DJ's et là tu arrives chez ce monsieur qui t'accueille en petite chemise blanche dans sa maison toute paisible qui sent le savon tellement c'est propre.

M : Il nous a en plus donné des réponses tellement ésotériques qu'elles ne sont pas dans le film. Il y a limite un autre film en fabrication sur les questions qu'il a ouvertes.

F : Sinon, la rencontre avec JellyRoll était super drôle. Une fois on le recroise, il nous reconnaît et nous dit "il faut absolument que vous veniez chez moi". Une fois arrivés chez lui on ne savait pas vraiment quoi faire et on lui demande s'il peut faire du son. Il refuse en nous disant "Je ne vais pas vous donner mes secrets. D'ailleurs qui vous a fait de la musique ?". On lui répond que Battlecat a fait un beat. "Quoi, Battlecat vous a fait un beat ? Moi, je vais vous en faire deux ! Allume la caméra !"[Rires].

A : Pour revenir à Snoop, ça peut sembler étonnant que ce mec devenu une gigantesque star qui a dépassé le cadre strictement westcoast soit limite vexé quand quelque chose autour du mouvement se fasse sans lui. Ca veut dire qu'il est encore attaché à cette volonté de représenter L.A ?

M : Il me semble que ce qui l'a intéressé c'est que le film ne s'intéressait pas à ce qui leur a littéralement pourri la vie ces quinze dernières années. Beaucoup ont dû quitter la ville à cause de tout ça. Snoop a vu tous ses potes dans le film et a compris qu'il y avait une histoire différente de celles racontées habituellement sur Los Angeles. Je pense aussi qu'il avait conscience qu'il nous faisait une énorme faveur et que ça lui plaisait de jouer le prince.

A : Vous avez rencontré beaucoup de gens à L.A. Qu'est ce qui fait que tous ces mecs là viennent de Californie et pas d'ailleurs ?

M : Des trajets en voiture extrêmement longs [Sourire]. Ils sont énormément en voiture à écouter de la musique dans des systèmes sons qui poussent énormément. Ce qui fait que dès que ton mix est mauvais où qu'il y a un peu de saturation, ça s'entend tout de suite. Will I.Am nous a dit que le fait de passer autant de temps dans sa voiture jouait énormément. Il faut vraiment faire du chemin pour aller d'un point à un autre contrairement à ce qui se passe à New York où ça raisonne davantage en termes de quartiers. A L.A, les gens se croisent beaucoup moins finalement.

Ensuite, je dirai que c'est une ville suffisamment violente pour qu'eux ne perdent pas de temps, malgré ce qu'on en dit, à s'exciter là-dessus. Les mecs passent beaucoup de temps en dehors de la lumière du jour et sont de vrais rats de studio.

Sinon, je ne sais pas si ça fait qu'ils sont westcoast, mais les gens qu'on a rencontré étaient tous très détendus. D'ailleurs ceux qui ne l'étaient pas font de la musique qui n'est pas très détendue non plus. C'était le cas avec Muggs qui était super énervé quand on l'a interviewé.

F : Sinon, c'est une ville dont ils sont très fiers. Il y fait beau toute l'année et ils ne ressentent pas vraiment le besoin de quitter la ville.

A : Par rapport à Will I.AM, en quoi est-il représentatif de la scène west ?

M : Il est né et élevé à l'est de L.A dans le quartier mexicain. Il ne fait pas du son westcoast mais est intéressant car représentatif de l'évolution du son de L.A d'une certaine manière. C'est à dire que, depuis quelques années, un producteur est presque aussi célèbre que le mec qui pose sur son beat. Fredwreck nous expliquait que pour qu'un artiste marche, les maisons de disques voulaient un beat de Will I.AM, un beat des Neptunes, un beat de Kanye, un beat de Timbaland... Ce qui a participé à la diminution des mouvements locaux. A L.A, on a vu que ceux qui faisaient de la thune étaient ceux qui collaient à cette tendance là en attendant que la westcoast, en tant que mouvement local, reprenne des forces. Will I.AM qui vient de Los Angeles mais qui ne fait pas du son estampillé "west" est intéressant de ce point de vue là.

Par ailleurs, c'est un gars qui n'a aucun scrupule à l'égard du progrès. C'est son rôle dans le film. "Si tout s'écroule autour et que je survis, ça veut dire que j'ai raison". En même temps, parmi tous les gens présents dans le film, c'est lui qui vend le plus de disques et qui a raison du point de vue économique.

1 | 2 | 3 | 4 | 5 |