Interview CunninLynguists (2009)

Un an après leur premier concert en France - et une première interview avec l'Abcdr - les outsiders sudistes de CunninLynguists poursuivent leur route en toute autonomie, loin des microcosmes. Une nouvelle rencontre a eu lieu début avril à Paris. Au coeur de la discussion : les aléas de la hype, l'artisanat hip-hop au quotidien et la singularité de leur parcours, à l'heure où sort leur dernier projet au titre évocateur : "Strange Journey".

24/05/2009 | Propos recueillis par JB | English version

Interview : CunninLynguists (2009)Abcdr du Son : Le dernier projet de CunninLynguists s'appelle "Strange Journey vol. 1". Vous-mêmes, quel regard portez-vous sur votre "voyage" dans le rap depuis dix ans ?

Deacon : C'est une vraie bénédiction. On connaît beaucoup de gens qui font de la musique, mais pas énormément qui réussissent à payer les factures avec. Nous avons su déjouer les pronostics, diffuser des projets créatifs, rester honnêtes avec nous-mêmes. Nous avons pu parcourir le monde, vivre ces expériences étranges dans des lieux qui l'étaient tout autant, rencontrer des gens parlant une autre langue, goûter d'autres nourritures, voir d'autres paysages… Et tout ça, grâce à notre musique, qui pourtant n'est pas facile à définir ni étiqueter. Avoir réussi à accomplir tout ça, en soi, c'est déjà étrange.

A : L'étrangeté est un concept récurrent chez CunninLynguists depuis l'album "A Piece of Strange"…

Kno : Nous avons choisi ce titre au moment où l'on a commencé à réaliser que nous ne ressemblions à personne dans l'industrie du disque. Ce n'est d'ailleurs ni une bonne, ni une mauvaise chose. En fait, cette industrie est pleine de comportements prédéfinis, on attend toujours la même chose du hip-hop sudiste. Nous nous sentons différents d'un million de manières différentes. Peu d'artistes ont fait l'effort de nous découvrir et de nous soutenir avant que l'on réussisse à gagner leur estime. On a tout porté sur nos épaules, sans aucune aide. Nous avons du tout construire nous-mêmes… We built this city on rock n'roll ! [rires]. C'est ça qui est étrange. Donne-moi le nom de n'importe quel artiste qui a émergé depuis 2001. Je pourrais te dire qui le soutenait ou quel était son gimmick. Je ne dis pas que ce mec n'était pas un bon musicien, mais faire de la bonne musique ne représente que la moitié du travail. L'étrangeté de CunninLynguists est née quand nous avons compris que nous étions des étrangers à l'intérieur de notre propre genre musical.

A : C'est d'ailleurs la même chose pour le collectif QN5 dont vous faites partie. Vous semblez en parfaite autonomie, mais c'est une situation à double tranchant…

K : Effectivement. En tout cas, ça nous donne plus de contrôle. Nous n'avons de comptes à rendre à personne, on fait notre truc sans avoir besoin du support d'un artiste établi. Mais en même temps, j'aimerais bien qu'un ?uestLove débarque en disant "CunninLynguists ? Ça défonce !" comme il l'a fait avec Little Brother. Ce petit coup de pouce de sa part les a complètement propulsé. Quelqu'un comme ?uestLove fait partie des prescripteurs. Et quand un prescripteur dit du bien de quelque chose, les gens l'écoutent. Nous, on n'a pas eu droit à ça. Pour avoir le soutien de gens comme Devin the Dude et Killer Mike, nous avons du aller à leur rencontre.

A : J'ai rencontré Khujo Goodie l'année dernière aux Eurockéennes de Belfort, je lui ai parlé de vous, il ne vous connaissait pas. Aujourd'hui, il est invité sur "Strange Journey"…

K : … Et il n'arrête pas de nous dire qu'on lui a beaucoup parlé de nous ! La rencontre s'est faite grâce à un ami commun. Dès qu'il a entendu notre musique… En fait, c'est vraiment ça l'essentiel : la musique. Beaucoup de rappeurs n'écoutent rien de ce qui se fait. Je ne peux pas leur en vouloir, il y a beaucoup de rap vraiment pourri. Cela dit, des gens comme Blackalicious ou Pigeon John ont fait la démarche d'acheter notre disque et nous ont fait savoir que ça leur avait plu. Killer Mike nous connaissait avant que l'on commence à travailler avec lui. Malgré ces exceptions, les rappeurs évoluent souvent dans une bulle, car ils sont constamment approchés par d'autres rappeurs qui veulent leur faire écouter leur démo. Nous, on préfère laisser les choses se faire d'elles-mêmes.

A : En tant que groupe indépendant, vous êtes dans une situation fragile vu le climat actuel pour la musique. Comme si chaque album, voire chaque concert, était déterminant pour la suite de votre carrière. Comment vous le vivez : c'est un défi excitant ou épuisant ?

K : C'est drôle, il y a quelques temps, on était sur scène à Copenhague, et j'ai senti à un moment que les choses n'allaient pas vraiment. [Deacon se marre] C'était notre première date de tournée et en général, on a toujours un peu de mal à se mettre en jambe. Ce n'est pas que le public était mécontent – c'était pas nul à ce point – mais pour nous, si ça ne va pas ne serait ce qu'un tout petit peu, ça ne va pas du tout. Quand les gens sont comme ça [il lève le poing en l'air d'un air calme], ça ne va pas [rires]. J'ai alors regardé la foule, j'ai remarqué quelques personnes pas très enthousiastes, et j'ai commencé à me dire "Et si c'était le début de la fin ? Et si on venait de passer le sommet de notre carrière, et tout ce qu'il nous restait maintenant c'était la descente ? Et si les gens ne voulaient plus qu'entendre 'Linguistics' parce que c'est notre seul petit tube ? Est-ce qu'à partir de maintenant, on va devenir comme ces vieux groupes des années 90 qui cachetonnent dans toute l'Europe ?".

Natti : Kno a tendance à être un peu mélodramatique, de temps en temps [rires].

D : Je ne dirais pas que c'est une situation difficile car pour moi, c'est justement ce qui nous différencie. La musique, c'est notre compétence, alors nous sommes constamment entrain d'essayer de l'améliorer. Ça fait partie de notre motivation. C'est dur d'arriver en forme, faire un concert mortel tout en prenant le temps de faire de la bonne musique – c'est même une gageure, parfois. Mais nous cherchons avant tout à devenir de meilleurs artistes et de meilleurs individus. Pour résumer : parfois les choses ne se passent pas comme on le voudrait, mais nous y sommes toujours préparés. Nous sommes heureux d'avoir la musique comme métier. Alors, dès que les lumières s'allument, on fonce.

A : Et ça se voit. Sur scène, on a l'impression de voir un groupe complètement différent. Sur disque, l'ambiance peut sembler méditative, mais en concert, on en serait presque à se dire "Tiens, voilà MOP !"…

[Tout le monde se marre]

N : Nous avons travaillé dur pour que les disques et les concerts soient deux expériences totalement différentes. Si tu viens au concert pour réentendre l'album, alors vaut mieux que tu restes chez toi pour l'écouter. On ajoute à notre recette un peu plus de feeling, plus de charisme, plein de petits détails…

K : Un show hip-hop doit être engageant. Pour nous, le live est comme un spectacle comique : il faut faire participer le public, réagir à ce qu'il se passe dans la foule – On ne peut pas se contenter de rester planter sur scène, genre "Yeah, tout le monde dit Oh ! Real hip-hop !". De nos jours, ça manque. Pour être honnête, j'ai l'impression que beaucoup de groupes à notre niveau n'ont pas un public aussi fidèle que le nôtre. Il y a des rappeurs, quand tu les as vu une fois, tu les as vu quinze fois. Inutile de payer 20 dollars pour les voir refaire le même set, avec le même verre et la main et les mêmes attitudes. Ce qui nous distingue, je pense, c'est ce public restreint, mais qui revient d'une date à l'autre. On a déjà joué huit fois en Suisse, et les gens reviennent toujours en nombre.

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