Interview DJ Damage

19/04/2009 | Propos recueillis par LMR

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A: En soirée, il t'arrive encore de ramener tes vinyles de temps en temps?

D: Je suis en Serato. Le seul truc c'est qu'avec le Serato il te manque plein de trucs, des gestes comme fouiller tes bacs, les pochettes... Ca, ça me manque. Mais j'ai tellement diggé à travers le monde. Et quand je vois la facilité qu'ont les mecs à chopper une pièce, une rareté sur le net. Maintenant c'est tout, tout de suite. A l'époque on allait chercher les disques, je suis allé dans des endroits guedins, limite à me faire caner parce que j'allais pécho un skeud. Mais moi, mon disque il a une histoire, quand je le joue même en Serato maintenant j'ai toujours cette petite pensée.

J'ai bon nombre de disques que je peux te sortir et je te raconte une histoire sur le skeud et je pense qu'un Dee Nasty c'est la même, qu'un Crazy B c'est pareil, tous les mecs de cette génération là, tous les disques on allait les chercher, ils arrivaient pas chez nous comme ça. On allait chercher notre culture, il y avait une démarche de se sortir les doigts. Maintenant tu bicraves les disques et en plus tu les as instantanément chez toi. C'est pas si mal encodé que ça et je te dirais franchement si t'as envie de claquer un son vinyle derrière ton Serato, tu fous un petit pré-ampli et t'es le roi du monde, d'ailleurs c'est ce que font les ricains.

A: La question "longueur de zizi" du collectionneur: combien de disques dans ta collection?

D: Pas dingue par rapport à bons nombres, j'ai des copains qui ont 60 à 80 000 disques mais moi dans la pièce où je fais du son je dois avoir 8000 skeuds et chez mes darons je dois en avoir à peu près 15 000 mais il y en a bien 3000 qui sont cramés parce que c'est des disques de club que j'ai passé 100 fois. Parfois je regrette parce que j'ai cané un skeud, ça aussi c'est un autre délire, t'achètes ton skeud, tu le ranges, tu l'ouvres, tu le joues une fois, parce que j'ai un trop gros respect pour l'artiste pour éviter de le garder scellé, après tu le fous dans ta bécane (Serato) et puis c'est fini, tu le joues plus jamais. Parfois je les ressors et y a soirée privée chez Damagio à MeauxTown...

A: Oui j'ai vu ça, d'ailleurs outre le fantastique jeu de mot, MeauxTown c'est aussi un collectif d'artistes de Meaux...

D: A Meaux dans les trentenaires il y a plein de mecs qui ont réussi dans l'artistique que ce soit les graphistes, en graff, je pense à Obsen, le mec qui fait les graphismes chez EdBanger: So Me, c'est un mec de Meaux, on a Pone, les gars de Scenario Rock. Mathias le champion du monde de danse Hip Hop debout. Alors que ma génération dans les 40 balais y avait 3 péquins on se regardait , il y avait pas toute cette dynamique. C'est marrant quand on est arrivé avec cette histoire de MeauxTown, un soir de beuverie parce qu'on boit beaucoup à Meaux - globalement le bon DJ Hip Hop est épicurien, il aime bien la tise, la bouffe et le cul, j'ai remarqué ça globalement - quand on est arrivé pour défendre un peu le blaze, ça a tout de suite accroché sur Paname, les mecs ont tout de suite trouvé le truc kiffant, c'est resté. Y en a même qui ont bicrave le blaze pour faire des t-shirts...

A: Tu disais que Pone était aussi meldois - y'a un jeu de mot que je me refuserais à faire - c'est toi qui lui as mis le doigt dans l'engrenage via les championnats DMC...

Crazy B D: J'avais fait les championnats solo en 90/91 je m'étais vautré comme une merde, trop de stress, les platines qui sautent, ça marche bien chez toi mais tu arrives et c'est la merde. Ca m'a gavé. En même temps j'étais pote avec Wilfried De Baise qui était le patron du DMC en France et il me demande si je veux les refaire, je lui dis que ça me gonfle, et il me dit: "Par contre toi t'as des bonnes feuilles, ça te dit pas de faire jury?" Je lui réponds que j'ai aucun palmarès dans le DMC, c'est beau là l'histoire... Et je me suis mis à faire ça, et je râlais à chaque fois je me disais mais pourquoi les mecs ils ont pas des petits medleys, des shows. Et en 95 Crazy B me dit : "Gars, si ça te plait pas t'as qu'à le faire". Donc je commence à faire un petit show et je rencontre Thomas [NDLR: Pone] qui me dit qu'il vient d'acheter des platines, qu'il faut qu'il me fasse voir ses passe-passe, je vais chez lui, petit passe-passe propre, je lui propose le délire de l'équipe, il me dit "Ouais, mais c'est chaud", je lui dis: "T'aimes ça c'est ton kif? T'es venu à la radio, tu nous as vu avec Crazy B, t'as kiffé? T'as envie de faire ça? T'as bosser tout l'été pour t'acheter des platines, maintenant je te dis: on va faire le championnat et tu veux pas le faire?".

L'ego du bonhomme était là, même à quinze ans. Donc on s'est mis à s'entraîner comme des bourrins, genre six mois, limite on le respire le show et on finit à la 2ème place en 96. Comme il y avait le Double H qui existait, le quintet de base (Dee Nasty, Cut, Abdel, LBR et Cutee B) chaque DJ a adoubé d'autres DJ's. Avec Anouar [NDLR: Cut Killer] on se connaissait, c'était le DJ de IZB, mais bon à l'époque mi-80, t'étais DJ à Meaux t'étais pas DJ parisien.

Au Trocadéro, on était les derniers à breaker, y'avait plus de cartons pour nous...Cut je le croisais de temps en temps comme ça, par contre je connaissais un peu mieux Abdel qu'était un pote à Nasty, et j'étais pote comme un dingue avec Crazy B et on s'est retrouvé à former le Double H DJ Crew avec cet album complètement bringuedingue et sept ans de Bumrush pour moi.

A: Tu te sens encore dans cette famille?

D: Ah nan pas du tout. Je réfute pas non plus. Amicalement mais pas musicalement. On n'a pas la même vision du Hip Hop, Crazy B il est parti dans un truc super électro avec BNN. Cut c'est Cut Killa, et je t'avouerais que la grosse artillerie, c'est pas ma tasse de thé. Abdel maintenant il est rangé, il s'en bat le coquillard, il fait de temps en temps une soirée où il maille vénère, il a un business qui n'a absolument rien à voir avec la musique au Maroc, c'est lui qui a vraiment maillé le plus, beaucoup d'habillages sonores, c'est énorme... Et tant mieux, le mec sort de la rue, moi je suis très américain là dessus, si le gars en est là, c'est qu'il a réussi. Je trouve ça plutôt positif. Et des mecs comme Cut ou Abdel, quand tu vois d'où ils viennent, quand t'en arrives là, tu peux t'estimer heureux et c'est plutôt positif.

A: Même avec le créneau tardif, c'était classe de passer ses disques sur une telle radio, presque le ver dans la pomme...

D: Quand Cut m'a proposé de faire cette émission de radio, comme j'avais un contentieux avec Laurent Bouneau (pour des histoires de megamix de Prince datant de 90) en fait j'ai dit tout de suite non. J'ai dit: "Skyrock? Laurent Bouneau? Dans ton cul!". Et puis j'ai réfléchi et je me suis dit que c'était l'occasion d'aller vilipender de la bonne musique dans la France entière. Pas pour la gloriole, j'm'en foutais, limite quand je faisais le Bumrush, je finissais à 5h du mat', j'arrivais chez moi, je prenais une douche, j'allais au taf. Je faisais nuit blanche une fois par semaine et ce pendant 7 ans. C'était funky, et pour gagner des clopinettes, ça payait même pas mes skeuds, c'est pour te dire... Je l'ai fait, j'avais quelques retours et en fait j'ai beaucoup plus de retours maintenant. Je rencontre des gars comme toi, de ta génération qui me disent qu'ils faisaient des cassettes la nuit et qui se passaient les enregistrements. Pour Pone, c'est la même.

Maintenant avec du recul, je me dis que j'ai bien fait, si j'ai pu créer des vocations, si grâce à ça, y a eu un 20Syl, c'est chan-mé. Mon plus grand fait d'arme qui n'a pas du tout plu à Bouneau, c'est un soir de fête de la musique (que je ne fête pas, parce que je fais la fête à la musique toute l'année), j'étais tout seul au studio, tout le monde était parti en soirée et je me retrouve patron du Bumrush et je joue du rare groove de ouf, à minuit juste derrière l'autre espèce de trou du cul de Difool. Et je me fais insulter dans les messages d'un côté et encenser de l'autre sur internet et Bouneau était survénère, il appelle Cut qui était en soirée et Cut me rappelle à 1h30 du matin en me demandant ce que je fous. Je lui réponds que je passe du bon son, il me dit: "T'as raison" et il raccroche. C'était mon petit bras d'honneur à Laurent Bouneau. Tu as raison en fait, Pone, Cutee B et moi étions un peu le ver dans la pomme...

A: Toi et Pone vous avez un parcours parallèle, qu'est-ce que tu penses du tournant électro pris par les Birdy Nam Nam?

D: Honnêtement je trouve que c'est la bande-son d'un spectacle.

A: La bonne bande-son d'un spectacle?

D: Moi j'ai connu l'électro, comme Crazy B. d'ailleurs, au début du truc, les TR et tout on était ado, on avait 12 ans quand c'est arrivé tout ça, donc j'ai une vision de l'électro qui est tout autre que ce qui se passe maintenant. Si ça fait kiffer des tonnes de gamins de vingt ans, c'est qu'il se passe quelque chose, bon ou mauvais j'en sais rien. Personnellement ça me touche pas vraiment, je suis trop mélomane pour m'écouter ça chez moi. Par contre demain soir je serais à Perpignan à leur concert et je serais au premier rang, à faire ma groupie de merde et à gueuler parce que je vais kiffer. J'ai pas trop de clivages musicaux, je suis capable de faire mon DJ de rave à te passer de la Tek de ouf. Les BNN, je préfère les bouffer en concert et en plein air si possible.

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