Interview Shawn Brauch (Pen & Pixel Graphics)

05/04/2009 | Propos recueillis par JB | English version

Suite de la page 4

A : Pen & Pixel a toujours été la cible de moqueries. En regardant les pochettes, on se sait pas vraiment si on doit les adorer ou les détester…

S : [il se marre]

A : … Je pense que vous avez du entendre beaucoup de critiques pendant les grandes années de l'agence. Que répondriez-vous à un graphiste qui dirait que votre travail est nul ?

S : Et bien, pour commencer, chacun ses goûts. Et puis, beaucoup de gens croient que nos visuels étaient médiocres et surchargés, mais il y a une chose que beaucoup de gens n'arrivent pas à réaliser, et je n'arrête pas d'insister sur ce point, c'est que nous étions un business. C'était l'aspect le plus important. Pen & Pixel était un business. Nous réalisions exactement ce que nos clients venaient nous demander – à l'exception des pires projets imaginables que nous refusions de faire. Nous produisions nos visuels de la meilleure qualité possible, en fonction des moyens qui nous étaient donnés. Par exemple, une histoire vraie : nous avions un client qui était en prison. Il voulait faire la pochette de son nouvel album. Comment obtenir une photo de lui alors qu'il est en taule ? Impossible. Alors quelqu'un qui lui rendait visite l'a photographié avec un téléphone portable. On s'est donc retrouvé avec une image minuscule, sachant que le mec voulait en faire une affiche grand format. Il fallait sacrément bosser pour réussir à concrétiser ça. Souvent, nous devions donner le meilleur de nous-mêmes à partir de pas grand-chose. De l'autre côté, dans le haut du panier avec Cash Money et No Limit, il suffit de jeter un œil aux pochettes pour voir tous les détails, je parle là de 30 à 40 heures de travail. Nous avions un dévouement absolu pour la qualité de nos pochettes. Pendant les années 60, quand les visuels psychédéliques ont fait leur apparition, ça a donné naissance à un genre, au point que les gens parlent désormais des "sixties psychédéliques", n'est-ce pas ? Et bien Pen & Pixel a accompli la même chose : nos visuels ont défini les années 90. C'est la décennie bling-bling.

A : C'est votre plus grande fierté ?

S : Je le pense, absolument.

Pen & Pixel

A : Que faites-vous actuellement ?

S : Juste après la fermeture de Pen & Pixel, j'ai pris ma retraite pendant un an et demi [rires]. J'ai pris un peu de bon temps et je suis parti dans les îles Vierges. Je suis professeur de plongée sous-marine, c'est ma grande passion depuis que j'ai vécu en Thaïlande. J'ai fait de la plongée tout autour du monde, ça doit bien faire 30 ans. Après une année dans les îles Vierges, j'ai décidé de revenir aux Etats-Unis. J'ai retrouvé mes parents dans l'Oregon, et j'ai lancé deux entreprises.

A : Il s'agit donc de Smart Face Media et Rapid Design Concept, c'est ça ?

S : J'ai crée Rapid Design Concept mais je l'ai revendu. Je suis désormais le propriétaire de Smart Face Media Management. J'ai aussi installé une autre entreprise dans un bâtiment que je possède. Elle s'appelle Creative Ressources Management.

A : Quelle est la différence entre votre activité d'aujourd'hui et les années Pen & Pixel ?

S : Désormais, je travaille plus du côté institutionnel. Je passe plus de temps à manager une équipe qu'à travailler pour moi. Je suis un peu un apporteur d'affaires. Imaginions que tu veuilles lancer un magazine sans savoir comment faire. On se rencontre et je pose les bonnes questions : combien de pages ? Quelle place occuperont les photos ? Qui sera le photographe ? Et l'imprimeur ? Je me charge de te dégoter tout ça en fonction de tes délais et ton budget. Tu m'apportes ton projet, je l'assemble pour toi avec les bonnes personnes – maquettistes, graphistes, photographes – et je touche ma commission à la fin.

A : Vous avez la nostalgie des visuels Pen & Pixel ?

S : Bien sûr ! J'en réalise encore de temps en temps. Je viens par exemple de finir une couverture de livre pour Disney. C'est un bouquin sur les affaires, ça s'appelle "Damn, it feels good to be a banker". Un vrai concept Pen & Pixel, 100% bling-bling [rires].

A : Des rappeurs vous approchent encore pour des pochettes ?

S : Pas tant que ça, mais il faut dire que j'ai un peu disparu de la circulation. Les gens ne savent pas par quel biais me contacter et évidemment, ils se dirigent souvent vers "l'autre" entreprise, penandpixel.com, qui n'a rien à voir avec le vrai Pen & Pixel. J'ai déjà discuté avec le patron, il m'a l'air d'être un type sympa, mais ce n'est pas Pen & Pixel.

A : Que s'est-il passé ? Ils ont volé le nom ?

S : C'était assez étrange. En fait, à la fermeture de Pen & Pixel, nous avons vendu des parts de l'entreprise à une boîte appelée AKA Studios. Nous avons tout vendu pour trois fois rien, nous voulions juste en finir. Nous leur avons également vendu le nom de domaine, mais ils ont du le laisser arriver à expiration. Résultat : l'autre boîte est arrivée et l'a récupéré.

A : Je les ai contactés par e-mail pour cette interview, en croyant qu'il s'agissait des vrais Pen & Pixel…

S : Ha oui, et qu'est-ce qu'ils ont dit ?

A : Ils n'ont pas répondu.

S : [rires] C'est bien la preuve qu'ils ne sont pas les vrais ! C'est vraiment dommage, car s'ils se donnaient vraiment à fond, ils pourraient réussir leur coup… mais ce n'est pas la même entreprise. Elle est toute petite, je crois même qu'il n'y a un qu'un seul employé, et il bosse à domicile.

A : Vous avez entendu parler de ce blog dédié à toutes les pochettes Pen & Pixel ?


S : Oui, ça s'appelle Skyrock Sept Un Trois, c'est ça ? Vraiment impressionnant ! [rires] C'est vraiment très difficile de mettre la main sur autant de pochettes, j'étais stupéfait.

Pen & Pixel

A : Vous-mêmes, vous avez une trace de toutes les pochettes déjà réalisées ?

S : Je les ai toutes. Chaque album.

A : Ça en fait combien au total ?

S : 19 000. C'est une collection assez énorme. Tout est sur CD et ça tient dans deux grosses boîtes. Elles pèsent plus de 160 kilos [rires]. J'envisage de les mettre à l'abri prochainement sur un disque dur de 3 teraoctets.

A : J'ai lu que Pen & Pixel avait particulièrement souffert pendant la première époque du piratage, avec Napster. Aujourd'hui, quel regard portez-vous sur le monde de la musique ?

S : Aucun doute à avoir : Napster aura été l'ingrédient-clé pour balayer le business de promotion de la musique. J'étais membre du conseil d'administration des Grammy Awards pendant quatre ans, je travaillais avec la RIAA. L'une de mes fonctions là-bas était de réfléchir aux solutions pour stopper le téléchargement illégal, ou au moins le rendre légal d'une façon ou d'une autre. C'était une guerre de tous les jours. Ce que nous avons vu chez Pen & Pixel, c'était une conséquence directe du téléchargement, et l'illustration limpide de ce qui arrive quand on arrête de payer les gens pour leurs créations. Toutes les disciplines artistiques sont concernées, d'ailleurs : quand on enlève la récompense basique pour la création, cette création disparaît. C'est ce dont Pen & Pixel a été victime. Le monde du rap fonctionne par et pour l'argent. Les mecs ne rappent pas seulement parce qu'ils sont passionnés, il s'agit d'une expérience musicale très particulière : ils rappent pour obtenir une récompense financière au final, à l'inverse d'autres courants musicaux. Tu es guitariste, tu joues de la guitare pour le plaisir. Tu es rappeur, tu rappes car tu veux la fortune et la gloire, point. C'est ainsi que nous avons vu les producteurs – ces gens derrière l'argent des artistes – jeter un œil à tout le fric qu'ils avaient investi pour un rappeur, que ce soit la promotion, les clips, les tournées, etc. Ils entendaient les titres passés à la radio, ils les entendaient dans chaque voiture qu'ils croisaient, ils les entendaient dans l'ascenseur… Mais quand les chiffres de ventes tombaient après une semaine dans les bacs, ils n'avaient vendu que 3000 copies. "C'est impossible !", qu'ils se disaient. Et bien voilà, tout le monde avait téléchargé, personne n'avait acheté. Alors ces producteurs de musique se sont retournés vers nous et nous ont annoncé : "Maintenant, c'est fini". Et ça a été la fin.

 

Interview réalisée pour l'article "Aux sources du bling-bling", paru en mars 2009 dans le magazine TSUGI.

Sources des visuels : "The Pen & Pixel Madhouse"

Bonus Blog : Le journaliste/bloggeur Andrew Noz parle de Pen & Pixel

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