Interview Shawn Brauch (Pen & Pixel Graphics)

05/04/2009 | Propos recueillis par JB | English version

« Page précédente | Page suivante »

Pen & Pixel

A : BG des Cash Money Millionaires est considéré comme l'inventeur du mot "bling-bling", qui est devenu l'une des expressions-clés du vocabulaire hip-hop. Peut-on dire que le bling-bling est une création Pen & Pixel ?

S : En réalité, le bling-bling est né lors d'une conversation téléphonique entre BG et moi-même. Nous étions entrain de discuter de son album à venir – je ne saurais pas dire lequel. Il avait remarqué des polices de caractères incrustées de diamant sur une pièce réalisée pour Master P. Il était frustré car il n'arrivait pas à trouver le mot juste pour exprimer la brillance qu'il recherchait. Il parlait de "ces petits trucs", moi je parlais souvent d'éclats, mais ce jour-là j'ai dit "ce bling"… Lui a bondi : "Ouais c'est ça, bling-bling !" Il l'a dit une fois, je l'ai répété, mais nous n'avons pas pensé une seule seconde que ce mot dépasserait le cadre de notre conversation. Il m'a donc demandé de faire un truc bling-bling, je lui ai répondu "Pas de problème, je m'en occupe !". A partir de là, à chaque fois que nous utilisions des éclats de diamants, il s'agissait de "bling-bling". Et le mot est devenu incroyablement populaire.

A : Vous connaissez le surnom du Président français, Nicolas Sarkozy ?

S : Non, c'est comment ?

A : le Président bling-bling.

S : [il éclate de rire] Mais pourquoi ?? Parce qu'il porte beaucoup de bijoux ?

A : Il est bien du genre à s'afficher avec de grosses montres, sa femme est une ex-mannequin… La première chose qu'il a fait après son élection, c'est d'aller flamber sur un énorme bateau… Le plus drôle, c'est de voir ce mot qui vient tout droit du hip-hop sudiste à la une de la presse française…

S : [toujours hilare] Ooooh non ! Ca doit être ça, l'ironie de l'histoire, non ? [il se marre encore] Le hip-hop a du succès en France ?

A : C'est un gros marché. Depuis peu, il y a un fort attrait pour le rap du sud alors que pendant longtemps, le rap new-yorkais avait le monopole. Mais ça a changé avec les TI's et autres Lil Wayne…

S : C'est excellent ! Pour moi, le rap sudiste est plus complexe. Et plus fun, aussi. Plus adapté à la danse. A mon humble avis, c'est mieux produit, tout simplement. Je me souviens de Lil Wayne, je lui ai fait sa première séance photo, quand il était encore un petit garçon. C'était à mourir de rire. Il avait 14 ans, il est arrivé, tout timide, tout maigrichon, avec déjà ces espèces de dreadlocks… Il était complètement paumé sur le plateau ! [rires] De voir sa transformation, voir jusqu'où il est arrivé, c'est hallucinant. Mais je suis content qu'il ait accompli tout ça, c'est sans doute quelqu'un qui travaille dur, donc c'est mérité.

A : La pochette finale de "Tha Carter III" n'est pas très convaincante, Pen & Pixel aurait pu réaliser un visuel phénoménal…

S : Oh, bien sûr ! Le dernier visuel que j'ai réalisé pour Lil Wayne, c'était l'album "Lights Out". Et d'ailleurs, la toute dernière pochette Pen & Pixel, c'est l'album "Birdman".

Pen & Pixel><br><br>
<font color=

A : Selon vous, pourquoi la collaboration avec ces labels s'est arrêtée ? On a l'impression qu'ils essayaient de dépasser le marché sudiste…

S : Je ne suis pas sûr. La seule baisse de régime que nous avons connu, c'est après le 11 septembre. Tout a ralenti à partir de là. Je pense qu'au moment où nous avons atteint le sommet du bling-bling, les gens avaient besoin de changement. C'était du déjà vu, et les gens avaient compris à ce moment-là – notamment les hip-hoppers – que si ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai. Trop de gens autour de nous imaginaient que Pen & Pixel allait leur ouvrir toutes les portes. Ils arrivaient avec 20 000/30 000 dollars à dépenser, ils jetaient un œil aux disques d'or de Master P sur les murs, en croyant que placer leur argent chez nous suffirait à en faire autant. Je n'arrêtais pas de leur expliquer pourtant : il ne s'agit pas juste d'une pochette, c'est aussi une question de promotion, de management, c'est la façon dont tu vas dépenser ton argent, le label sur lequel tu vas signer, la qualité de ton projet, la qualité du projet qui suivra… C'est un tout. Nous leur donnions des tas de conseils : gestion financière, dépenses de voyages, organisation de la scène, tout un réseau que l'on pouvait prendre en main. S'ils nous écoutaient, c'était merveilleux, mais s'ils n'écoutaient pas, ils allaient dépenser 15 000 dollars pour une pochette d'album, des posters, quelques CD's, tout ça pour aller nulle part.

A : Quelque part, c'est l'attrait pour le bling-bling qui a causé la perte de Pen & Pixel…

S : Je le pense aussi, au final. C'était passé de mode, les gens voulaient voir quelque chose de nouveau et différent. Dans les dernières années de Pen & Pixel, particulièrement vers 2000/2001, nous avons commencé à changer de style. On se rapprochait plus des affiches de film que du bling-bling. Des albums comme "Project English" de Juvenile ou l'album de Mack 10 en sont de bons exemples.

A : Je me souviens, la première fois que j'ai ouvert un The Source, la première chose qui m'a marqué, c'étaient les publicités Cash Money sur quatre pages. On avait l'impression qu'elles venaient d'un autre monde… Avez-vous conscience de la fascination qu'ont pu exercer ces pochettes sur toute une génération d'auditeurs ?

S : Non, mais ce que j'essayais vraiment d'accomplir avec Pen & Pixel, c'était de retrouver cette sensation que j'avais, enfant, en découvrant un disque : le simple fait de regarder sa pochette et la parcourir en détails. C'était une véritable immersion, ça me rapprochait de l'artiste, comme si j'allais vraiment le comprendre. Quand tu regardais une pochette, elle t'emmenait dans un monde imaginaire. Je voulais faire la même chose avec nos pochettes. Je voulais que les gens les choisissent dans le bac à disques, qu'ils les observent de très près, découvrent tous les détails, lisent les textes, et se projettent en profondeur dans le travail de l'artiste, peut-être encore plus loin que lui-même pourrait y arriver avec sa voix. Si j'ai réussi à faire ça, c'est fantastique. J'aimais tellement ça quand j'étais petit, je voulais faire de même pour les gosses de cette génération.

1 | 2 | 3 | 4 | 5 |