Interview Shawn Brauch (Pen & Pixel Graphics)

05/04/2009 | Propos recueillis par JB | English version

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A : Je ne sais pas s'il s'agit d'une légende, mais on raconte que vous avez rencontré Master P suite à l'une de vos pochettes, qu'il aurait très mal prise…

S : C'est exact. En fait, je bosse tellement que je ne dors presque pas, je suis un insomniaque. Je suis capable d'enchaîner 72 heures de boulot sans aucun problème. Mon frère est dans le même cas, ce fut donc un élément catalyseur dans le succès de Pen & Pixel : il fallait bien que nos concurrents dorment ! Pendant ce temps, mon frère et mois allions bosser trois semaines d'affilée, et livrer 1450 pochettes [rires]. C'était dingue. Notre méthode était d'une efficacité redoutable, les gens n'arrivaient pas à croire que l'on puisse finaliser autant d'albums en si peu de temps. Mais attention : nous utilisions des modèles prédéfinis, et les pochettes n'avaient pas d'effets spéciaux. Notre clientèle se divisait en plusieurs segments. Il y avait notamment une boîte qui produisait des disques à la chaîne pour des gens qui, par exemple, auraient enregistré une chanson avec leur cousin et souhaiteraient l'immortaliser. Tu envois une photo, les titres des chansons, on intègre tout ça dans la pochette, on balance le tout dans notre template, et ça part à l'imprimerie, avec 80 pochettes du même genre. Ces boulots-là, ça a constitué une bonne partie de nos recettes initiales.

A : Quelle était la proportion de commandes pour le hip-hop à l'époque ?


S : Au tout début, c'était à peu près du 50/50. Nous faisions des groupes latinos, des groupes chrétiens, du rock, mais c'est vraiment le hip-hop qui a commencé à payer les factures.

A : Surtout avec des clients comme les Cash Money Millionaires et No Limit Records…

S : Cash Money, tu l'as dit. En fait, il y avait quatre gros poissons : Cash Money était le client numéro 1, No Limit arrivait en deuxième – même si beaucoup de gens les imaginaient en tête. Il y avait aussi Big Boy Records à la Nouvelle Orléans et Suave House.

A : Je n'ai jamais entendu parler de Big Boy Records…

S : On a fait énormément de boulots pour eux. C'était des concurrents directs de Cash Money, ils se sont évaporés du jour au lendemain mais à un moment, on n'arrêtait pas de travailler avec eux. Des beaux trucs. Ils avaient les Ghetto Twins, un duo de filles, et ils ont aussi signés quelques uns des futurs artistes Cash Money/No Limit : Mystikal, par exemple, était l'un des premiers artistes Big Boy Records avant d'être transféré chez No Limit. Chez eux, il y avait aussi un très bon groupe appelé Black Menace. Et aussi Partners in Crime.

Pen & Pixel

A : Vous vous souvenez de la première rencontre avec Master P ?

S : Oui. Le premier contact avec lui a été un coup de téléphone. C'était au moment où Pen & Pixel tournait à plein régime. Nous avions deux bâtiments de 450 mètres carrés à Houston, avec une trentaine de personnes qui travaillaient pour nous. Notre responsable des ventes a reçu un appel, et nous a annoncé que Master P était en ligne. J'étais tellement occupé, je ne l'ai pas pris au sérieux car en ce temps-là, Master P faisait réaliser tous ses visuels par une autre entreprise en Californie – et leur boulot n'était pas terrible. Ça m'est donc un peu passé au dessus de la tête mais la responsable est entrée dans mon boulot et m'a dit "Je crois qu'il est énervé". OK… Je ne connais même pas ce type et il m'en veut, qu'est-ce qu'il a bien pu se passer ? Et bien, je n'avais pas fait attention, mais quelques mois plus tôt, un artiste appelé Tre-8 était venu nous voir. Il nous avait dit "Ecoutez, je veux une pochette spéciale : il faut que vous montriez un camion de glace, je veux que ce camion explose et qu'on voit le chauffeur en tomber et mourir". Nous, on s'est dit "OK… C'est bien. C'est super !".

A : C'était la routine, pour vous…


S : Exactement. La seule chose que l'on s'était refusé à montrer jusqu'alors, c'était une femme enceinte qui se faisait tirer dessus – on nous l'avait déjà demandé. Ne m'en parle même pas, c'est écœurant. Nous avions des limites chez Pen & Pixel, mais cette commande s'inscrivait dans le cadre de ces limites, donc nous étions partants pour la réaliser. Nous sommes partis à la recherche d'un camion de glace, on l'a shooté 300 fois sous tous les angles, on a intégré nos effets spéciaux, puis on l'a fait exploser en prenant soin de montrer le passager qui mourait dans sa chute. Le disque est sorti, je ne me rappelle plus exactement du titre, c'était quelque chose comme "Kill the Ice Cream Man" ou "Ice Cream Man 187". Évidemment, le vendeur de glace en question symbolisait Master P. Il était furieux et on n'avait aucune idée de la raison ! Il a donc débarqué, genre "Il faut qu'on parle" mais dès l'instant où il s'est retrouvé dans nos locaux, c'était une autre histoire. Il s'imaginait qu'on n'était qu'une affaire rikiki qui fonctionnait dans un garage, mais quand il a vu les disques d'or et de platine aux murs, le boulot qui était effectué devant ses yeux, le studio, l'imprimerie… Il s'est dit "Attendez une seconde, j'ai des problèmes avec mes graphistes, vous ne voulez pas travailler pour moi ?". Alors nous, évidemment : "OK !". Notre collaboration avec Master P a commencé ainsi, et il est devenu un excellent client. Un type sympa.

A : C'était en quelle année ?

S : Mon Dieu, à quelle époque ça s'est passé ? Probablement autour de la fin 1998, début 1999. Le point culminant de notre succès, c'est la période 1999/2001. Le 11 septembre nous a vraiment mis à mal, mais pendant ces trois années, on tournait à un rythme d'enfer, avec un chiffre d'affaires annuel d'environ 6 millions de dollars. Pendant cette période, nous réalisons entre 120 et 160 pochettes par an, et il s'agissait toujours de visuels avec des effets spéciaux de haut niveau. Fini le temps des petits trucs. Chaque projet était facturé entre 1500 et 6000 dollars.

Pen & Pixel

A : Vous travailliez encore avec des artistes undergrounds ?

S : Oui, bien sûr. Au total, nous avons eu 6000 clients.

A : Quelle est la commande la plus dingue qu'on vous ait jamais passé ?

S : Disons qu'il y a eu des requêtes dingues que l'on s'est refusé à mettre en œuvre. Comme ce fameux type qui est venu nous voir et nous a demandé, pour une raison que j'ignore, de montrer quelqu'un qui tirait sur une femme enceinte. Si je ne dis pas de bêtise, le groupe s'appelait Clown Possee. Ils voulaient que l'on puisse voir son fœtus lui sortir par le dos. Ma réponse a du ressembler à quelque chose comme : "... Non." [rires] Merci, au revoir. Il m'était absolument inconcevable de faire un truc pareil. Il n'y a strictement rien qui justifie ce genre de visuel. En fait, quand nous avons lancé Pen & Pixel, beaucoup d'artistes réclamaient une forte dose de violence pour leurs pochettes. Et je dois dire que mon entreprise a fait tout ce qui était en son pouvoir pour transformer cette violence en bling-bling. Au lieu d'effrayer le public en montrant des balles tuer tout le monde, nous disions plutôt "Hé mec, que dirais-tu d'être installé au volant d'une Ferrari ou une Bentley, on va asseoir une poulette à tes côtés, tu porteras une Rolex à 50 000 dollars, une énorme chaîne et une grosse baraque à l'arrière plan. Pas mal non ?" Les types répondaient "Ouais, à fond ! Vas-y, ça tue !". C'était parfait pour moi.

A : C'était une situation gagnant-gagnant, autant pour l'artiste que pour l'agence…

S : Tout à fait. Ensuite, ça a été l'escalade : si l'on sortait un album avec une Bentley, une Ferrari, trois pitbulls et deux nanas, le client suivant réclamait six meufs et cinq Bentleys ! A partir de là, c'est plus facile de comprendre la surenchère qu'il y a eu par la suite.

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