Interview Bink!

23/03/2009 | Propos recueillis par The Unseen Hand avec Kraus Phade (Photo) | English version

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A : Quel genre de musique aimes-tu sampler ?

B : Assurément la musique des années 70. De 1969 à 1977-78, toute cette période d’où nous vient la soul. Une fois les années 80 arrivées, la soul n’a plus vraiment été présente. D’ailleurs beaucoup de producteurs samplent ces années-là en ce moment. Le synthétiseur venait juste d’arriver et beaucoup de gens qui jouaient des instruments les années précédentes ont délaissé leurs instruments pour essayer les synthétiseurs dont je ne suis pas vraiment fan. J’aime le son de gens comme Curtis Mayfield ou Barry White. Tu sais Skull Snaps, The Dramatics et the Escorts. Ça c’est ma came !

A : A quelle fréquence vas-tu digger ?

B : Je ne digge plus autant que je le faisais avant. J’essaie juste d’acheter des collections à des particuliers. Pour être honnête avec toi, je squatte pas mal les blogs pour chopper des albums.

A : Est-ce que c’est dur pour quelqu’un comme toi de sampler du MP3 ?

B : C’est vrai qu’il est beaucoup plus facile de sampler directement d’un vinyle parce que tu peux voir où se situe le groove, le break et tout ça. Ce n’est pas la même chose avec un MP3 : tu dois écouter le morceau entièrement. Tous les producteurs te diront que c’est la partie la plus embêtante de la production : s’asseoir pendant des heures à écouter des disques.

A : Est-ce que les lois sur les déclarations de sample ont affecté ton travail ?

B: Je ne vais pas dire non car elles ont en effet affecté mon travail d’une certaine manière. Dans le monde de la musique, il y a beaucoup de leaders que les gens suivent et essaient de copier. Il n’y a pas beaucoup d’artiste comme OutKast. Eux se foutent de ce qui est à la mode, ils restent fidèles à eux-mêmes. Mais maintenant, vu qu’il y a beaucoup de nouveaux directeurs artistiques, les artistes font encore et toujours la même chose. C’est dur d’entendre et de voir l’industrie prendre une mauvaise tournure. J’ai quand même l’impression que la bonne musique revient sur le devant de la scène. Je gravite beaucoup autour du rock et du R&B plutôt que le hip-hop car le hip-hop ne me plaît pas en ce moment. 

A : Quelles sont tes techniques de sampling ?

B : Le sample m’inspire tout autant que la rythmique. Si je trouve de nouvelles caisses, cela peut m’inspirer à commencer par la rythmique, ou alors je peux tout aussi bien commencer avec une boucle. Je ne travaille pas d’une manière particulière. Cela me vient comme ça. Des fois, il m’arrive de regarder la télé et d’entendre une pub alors je cours en bas et me mets à taffer sur une production car cette pub m’a donné une idée.

A : Est-ce que tu sais jouer des instruments ?

B : Je sais jouer de pas mal de choses. Mon instrument principal reste la batterie mais je sais aussi jouer du clavier même si comme je te l’ai dit, je ne suis pas Teddy Riley. Je sais faire le taf d’une certaine manière. Je joue aussi un peu de guitare, tu as pu l’entendre sur quelques morceaux que j’ai produit sans vraiment savoir que c’était moi qui jouais.

A : Est-ce que tu essaies d’en maîtriser un peu plus ?

B: Tu sais quoi ? Je veux retourner à l’école pour étudier le solfège. Je suis entouré de très bons musiciens et j’apprends beaucoup grâce à eux.

A : Comment décrirais-tu ton son ?

B : Je dirais que mon son est agressif, rempli d’émotion et très théâtral. C’est pour ces raisons là qu'il y a plus de quinze films dans ma discographie.



A : Quelle différence fais-tu entre la production de bandes originales de films et celle d’albums de rap ?

B : La plupart du temps, une bande originale de film consiste en une émotion que tu vas ressentir à un moment précis. Tu ne t’attends pas vraiment à ce qu’une voix vienne se poser dessus. Tu peux te permettre d’être très créatif dans ta musique au contraire d’une production que tu ferais pour un artiste. Tu as beaucoup plus de liberté lorsque tu enregistres un morceau pour un film.

A : Ton expérience dans le monde du cinéma t’a t-elle permis d’avoir une approche différente de ton travail dans le monde du hip-hop ?

B : Tu vois, je n’ai justement pas encore eu le plaisir d’être embauché pour réaliser la bande originale d’un film de A à Z. J’ai produit la scène d'ouverture du film "Hard Knock Life" de Jay Z en 1998, qui au final est devenue un morceau de Beanie Sigel.

A : Peux-tu définir ton rôle en tant que producteur ?

B : Un producteur, c'est un peu comme l’entraîneur d’une équipe de football. Tout dépend de toi. Tu mets chaque chose à sa place et tu dois t’assurer que tout reste comme ça du début jusqu’à la fin. Il y a une différence entre les producteurs et les beatmakers. Il y a beaucoup de beatmakers dans le milieu.

A : Justement, comment sépares-tu les deux ?

B : Un beatmaker est une personne qui produit un beat, qui le donne à l’artiste et qui laisse l’artiste faire son truc sans intervenir sur le processus créatif du morceau. La plupart des gens avec qui je travaille respectent mon opinion et nous allons ensemble en studio pour enregistrer un morceau du début jusqu’à la fin.

A : En tant que producteur, que penses-tu de la chute d’un magazine comme Scratch ?

B : Cela ne me choque même pas. Le milieu dans lequel on est évolue est totalement différent de celui que j’ai connu à mes débuts. On va dire ça comme ça : je suis arrivé en 1993. Il y avait tellement de labels dans lesquels tu pouvais essayer de vendre ta musique et maintenant, 16 ans après, ils se sont tous réunis. Cela ressemble trait pour trait au monde réel. Ils fusionnent tous et licencient la moitié de leur staff. Beaucoup de gens n’achètent plus de CD et de magazines comme ils avaient l’habitude de le faire. Je ne suis donc pas choqué que le magazine ait cessé de paraitre. C’est malheureux pour ceux qui y travaillaient mais je ne suis pas surpris.

A : Dirais-tu qu’au jour d’aujourd’hui, tu as plus tendance à faire de la musique pour toi plutôt que pour les gens?

B : J’ai toujours fait de la musique pour moi-même mais il n’y a rien de mieux que d’avoir quelqu’un qui apprécie ton travail. C’est incroyable de voir un artiste sur scène lors d’un concert qui affiche complet et de voir tous ces gens chanter ses chansons et crier son nom. C'est un aspect du milieu que j'aime beaucoup : lorsque les gens te disent qu’ils aiment ce que tu fais et qu’ils sentent que tu fais avancer les choses.

A : J’ai entendu dire qu’à un moment de ta vie tu étais directeur artistique. Qu’as-tu retenu de cette expérience ?

B : J’ai principalement accepté ce job pour pouvoir voir ce qui se passait dans ce microcosme. J’ai toujours voulu savoir quel était le processus de sélection et de signature d’un nouvel artiste. Même ça, ça a changé aujourd’hui ! A l’époque tu pouvais ramener ton artiste dans un label et le faire chanter ou rapper devant les exécutifs. Il pouvait même ressortir de là avec un deal à la clé. Maintenant les labels s’en foutent que tu sois talentueux, il vaut mieux que tu arrives avec le bon morceau qu’ils peuvent vendre tout de suite. Aussi incroyable que tu puisses être, si tu n’as pas le morceau qui le prouve, ils ne feront rien pour toi. C’est une autre époque.

A : Quel était ton sentiment lorsque tu as quitté ce job ?


B: C’était une bonne expérience. J’ai rencontré des personnes intéressantes et j’ai appris beaucoup de choses. C’était une bonne chose de voir comment les labels procédaient.

A : Si c’était à refaire, le ferais-tu aujourd’hui?


B : Je pense, ouais ! Carrément ! Le business de la musique est tellement lent que si quelqu’un est prêt à te payer pour faire quelque chose, tu ferais mieux d’accepter.

A : Pour moi, l'une de tes marques de fabrique repose sur des rythmiques de dingue. Est-ce que c’est dû à ton passé de batteur à l’église ?

B : Absolument ! Ma mère dirigeait la chorale où je jouais de la batterie. Elle m’a vraiment appris l’importance de mon rôle en tant que batteur et je me suis servi de ce qu’elle m’a appris dans mon style de production tout en ajoutant une touche personnelle. Beaucoup de gens ont changé leur façon de programmer depuis que je suis arrivé dans le milieu.

A : Fais-tu attention à la façon dont tes rythmiques sonnent ou est-ce que c’est quelque chose de naturel pour toi ?

B : Ce n’est absolument pas quelque chose que je fais consciencieusement. Ça vient comme ça ! C’est là que se trouve la différence entre ceux qui essaient de copier ce son et moi.

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