Interview Killer Mike

15/02/2009 | Propos recueillis par The Unseen Hand avec Nemo & JB | English version

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A : Tu parlais du premier volume "I Pledge Allegiance". Pour être honnête avec toi, j'aime cet album mais je le considère plus comme une mixtape.

K.M. : C'est vrai. Mais il faut capter qu'à cette époque, ça faisait deux ans que personne n'avait entendu parler de moi au niveau national. En plus de devoir me présenter à nouveau, il fallait que je présente les autres membres du label. C'est pour ça qu'il y a autant de morceaux. Je sais que les critiques n'aiment pas trop ce genre de format mais les mec qui me supportent adorent ça. Ces mecs aiment bien voir que tu es capable de créer autant de trucs, mais je ne pense pas que je referai ce type de format, un double CD.

A : Comment abordes-tu un projet comme "I pledge allegiance" ?

K  : C'est la vie de tous les jours qui m'inspire, bien sûr. Mais je pense que tu ne peux pas considérer le jour présent comme une vérité absolue. Tu dois pouvoir réfléchir au-delà du quotidien. Une fois que tu y arrives, tu peux trouver l'inspiration. Le premier volet de "I pledge allegiance", c'était l'instant présent : voilà où j'en suis, et voilà de quoi je veux m'éloigner. L'album avait pour vocation d'annoncer aux gens que j'étais passé d'une situation A à une situation B. C'est à ça que je "prêtais allégeance".

La débrouille, c'est moi. La débrouille, c'est toi aussi : les gens peuvent également devenir riches en restant indépendants. Dans le volume 2, on me retrouve à la fin d'un cycle où je vire mon patron pour devenir mon propre patron. C'était une campagne pendant laquelle j'expliquais cette situation qui concerne ces millions de gens prêts à démissionner pour lancer leur propre business. Dans le volume 3, je serai dans la peau du boss : que se passe-t-il à ce moment-là ? Quelles nouvelles situations apparaissent ? Tout le monde peut se reconnaître là-dedans, à un moment ou un autre. Ma musique est vraiment ce que j'appelle "la bande originale de ton succès". C'est une musique qui doit être écoutée quand on cherche à accomplir un objectif, quel qu'il soit. Tu dois être en mouvement avec ma musique, pas simplement pour danser, mais pour accomplir ton but. Étape 1 : quitter ton job. Étape 2 : Devenir ton propre patron. Étape 3 : viser l'expansion.

A : Ton discours aux Ozone Awards en 2007 a été très remarqué. Etait-il prémédité ou est-ce que tu as juste laissé parler ton cœur ?

K.M. : Ce n'était pas du tout prévu ! Je ne croyais vraiment pas que j'allais gagner. Si tu as capté, j'ai couru vers la scène parce que j'étais déjà en train de me barrer ! Mon discours, c'était juste ma vérité. Ce n'était pas pour manquer de respect à Big Boi ou Purple Ribbon, ni à Sony, c'était juste pour dire que j'avais accompli quelque chose. Si tu as le courage de le faire, tu peux accomplir tout ce que tu veux.

A : Quand j'ai entendu ton discours, je me suis dit que c'était plus large que la musique, c'était à propos de la vie en général. Tu dois te lever et combattre ceux qui t'exploitent.

K.M. : C'est exactement ça! Là, ça concerne le rap mais si j'étais un coach de Basket dans n'importe quel ghetto en France, aux États-Unis ou en Europe, n'importe où, j'aurais la même mentalité car j'ai toujours été un optimiste. J'ai toujours grandi dans des situations très pessimistes, typiques d'une minorité en Amérique, mais j'ai toujours senti que rien ne pouvait m'arrêter. Tout est possible. Quand je parle de tout ça, le fait d'être riche en indépendant, je ne parle pas juste d'être un rappeur, je parle de toutes les situations possibles et imaginables.

A : As-tu constaté des changements depuis ce discours ?

K : Ah ouais, carrément. Avec des morceaux comme 'I will not lose' et 'I pledge allegiance to the grind pt. 1', j'ai vu des mecs se faire tatouer "I'm determine to win" sous leur clavicule. Des gosses d'une vingtaine d'années qui démissionnaient et montaient leur propre entreprise. Je suis heureux d'avoir été une inspiration pour eux, car en retour, j'y gagne un soutien qui devient ma propre inspiration. Sur Myspace, je réponds aux gens, j'échange avec eux, et pas seulement à propos de musique. Il y a quelques jours, un mec m'a contacté : "Je suis en mise à l'épreuve et je ne sais pas quoi faire". J'ai été honnête avec lui, je lui ai dit les choses à faire pour que sa vie soit en place et qu'il puisse prendre les bonnes décisions. Je veux faire en sorte que ma musique soit plus qu'une chose qu'on écoute ou qu'on regarde, mais qu'elle soit proactive, qu'elle encourage les gens à faire mieux.

A : Dans une autre vie, tu te serais vu leader de la communauté noire ?

K : Mais je suis un leader de cette communauté ! Je ne vois aucune contradiction entre être un rappeur et être un leader noir. Le rap est issu du Nationalisme Noir, alors désormais je suis un leader noir. Ma mère m'a élevé dans cette voie. Ma mère, c'était pas Afeni Shakur, mais en temps que mère adolescente, elle était très impliquée dans le mouvement de la fierté noire pendant les années 70. Ma mère m'a appris à aimer ma négritude, c'est pour cette raison que je serai toujours un leader. A une autre époque, j'aurais peut-être été un ministre – quoique j'aime trop les femmes pour ça ! [rires] Je ne sais pas si je réussirai à atteindre mes objectifs à une plus grande échelle, comme les frères Malcolm et Martin, mais je le souhaite véritablement : je veux être un modèle à suivre et un leader pour la communauté noire.

A : Dans tes raps, tu sembles t'adresser au citoyen lambda, mais on te considère souvent comme un MC politique. Comment surmonter ce paradoxe ?

K : Je ne crois pas qu'il faille le surmonter. Je suis parfaitement à l'aise pour parler au citoyen lambda et dans le même temps, je suis intelligent, je comprends la politique, je sais comment elle est utilisée à l'encontre du citoyen lambda, alors il ne devrait pas y avoir de confusion sur mon statut. Les gens devraient tout simplement me voir comme un produit de la communauté qui prend la politique en main, au même titre qu'un sénateur ou un député. Je suis issu de la classe des travailleurs, j'en connais les enjeux aux États-Unis. Le fait d'en parler me politise, mais je suis politisé précisément en raison de ce que vit le citoyen lambda. Si toutes ces injustices n'existaient pas, je n'en parlerais pas. Mais elles sont bien présentes, j'ai donc l'entière responsabilité de faire un rap politisé à destination de ceux qui ne viennent pas du milieu des gens que je représente.

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