Interview Primo et moi

Dans la foulée de "l’automne DJ Premier" sur l’Abcdr, nous avons demandé à trois beatmakers de prendre quelques minutes pour nous livrer le regard – ou plutôt l’oreille - qu’ils portent sur la moitié de Gang Starr. Leurs noms nous sont familiers : Jee2Tuluz, Lartizan et Madizm. Une occasion pour eux de rendre hommage à cet aîné qu’ils ne se cachent pas d’apprécier - et, pour nous, de détourner une phrase d'Amadou Hampaté-Ba : "Un beatmaker qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle".

23/12/2008 | Propos recueillis par Anthokadi

Interview : Primo et moi

Découverte

Le truc très drôle c’est que j’ai bloqué sur Gang Starr, et donc Primo, à cause d’une paire de baskets… Je m’explique. Comme un paquet d’ados au début des années 90, je trouvais toujours un moyen pour mater Rapline ou l’enregistrer, et une fois ils ont joué le clip de 'Just to get a rep'. Dans le flot de vidéos que j’ingurgitais à l’époque, c’est peut-être un morceau qui aurait pu passer à la trappe parce que peut-être un peu trop posé par rapport à mes goûts du moment, mais il y avait cette scène mémorable où un bonhomme jette une canette au sol et arrive un gros plan sur sa paire de Ewing… Les noires en daim, montantes, j’étais amoureux de ces pompes et c’était la première fois que je les voyais à l’écran. Alors connement je me suis mis à visionner la vidéo en boucle, d’abord pour baver sur les sneakers, puis petit à petit le morceau m’a conquis. D’ailleurs j’avais trouvé ça cool quand House Of Pain l’avaient repris en invitant Guru, cette boucle de Moog Indigo reste toujours aussi hypnotique. Et pour être franc ça reste la seule compo de Perrey que j’aime.

Etant sur Toulouse, il m’a fallu attendre quelques années avant de voir débarquer les albums de Gangstarr chez les disquaires du coin. De mémoire j’avais chopé "Step in the arena" et "Daily operation" fin 92 ou début 93 en cassette, juste avant un voyage en Tunisie avec un de mes meilleurs potes. C’est d’ailleurs à cette occasion que j’ai commencé à m’intéresser sérieusement au taff de Primo, parce que mon pote écoutait ces albums autant que moi. Le mec était pas du tout branché rap, un contrebassiste sorti du conservatoire et jouant d’un paquet d’instruments, et pour la première fois je le voyais écouter un album rap du début à la fin ! Donc là j’me suis dit ok, si ça parle autant à un amateur de rap qu’à quelqu’un qui d’habitude y est plutôt réfractaire, c’est qu’il se passe un vrai truc.

C’est seulement quelques années plus tard que j’ai découvert leur vrai premier album, "No more Mr. Nice Guy", avec Guru et son futal en cuir sur la pochette… C’est loin d’être un disque marquant, avec le recul je comprends qu’ils le citent rarement quand on aborde leur carrière, mais y avait déjà de sacrées boucles. Avec "Step in the arena" ça commencait déjà à gagner en personnalité,  dans la façon de structurer les morceaux, la présence des petits interludes musicaux pour aérer l’ensemble…  Même niveau scratch, la petite mélodie qu’il crée à la fin de 'Who’s gonna take the weight' est mortelle, à l’époque j’avais bien bloqué dessus.

Avec "Daily operation", j’ai vraiment eu le gros coup de cœur. Déjà parce que lyricalement, j’ai l’impression que c’est parmi ce que Guru a fait de mieux, et musicalement ça annoncait la formule Primo qu’il allait populariser par la suite. Ce qu’il fait sur 'Flip the script', 'The illest brother' ou 'Take it personal', c’est déjà autre chose que la simple boucle qui tourne avec un breakbeat et une basse filtrée dessous. Le mec commençait à isoler la matière suffisante pour créer ses propres cycles, en dépouillant le spectre progressivement, subtilement. Et même s’il samplait beaucoup de jazz et de soul, ça sonnait pas comme les autres beatmakers : ATCQ, Pete Rock, Lord Finesse ou Large Pro, ça n’enlève rien à leur talent mais je commençais déjà à trouver Primo un peu plus "surprenant" qu’eux dans la façon de réaliser ses prods.

Avec "Hard to earn", je crois que c’est LE moment où il s’est vraiment trouvé. Musicalement je pense que c’est mon album favori de Gang Starr, tu peux le retourner dans tous les sens y'a pas un morceau de trop. 'Alongwaytogo', dans la matière samplée ç’aurait pu être un morceau de Compton’s Most Wanted ou NWA, y'a une ambiance super oppressante que tu retrouvais plutôt sur des sons de gangsters… Et là le mec te balance ça en pleine gueule, avec un kit de percus qui claque comme c’est pas permis, ces putains de scratchs d’ATCQ… Et c’est seulement le premier morceau du disque ! Je trouve que c’est aussi sur cet album qu’il a vraiment imposé le format du morceau de rap basique tel qu’on le pratique depuis quelques années, le fameux "16 bars de texte, 8 de refrain", y a des moments où même sans connaitre les morceaux tu savais quand le refrain allait rentrer. C’est vraiment une suite de tueries ce disque, je m’en lasse pas… 'Brainstorm', hormis le Bomb Squad à leur apogée, je vois pas qui d’autre aurait eu les couilles de sortir une prod pareille, ça siffle dans tous les sens pendant 3 minutes et pourtant ton oreille n’est jamais agressée. 'Speak ya clout' ça déboite aussi, il a toujours aimé faire des morceaux en 3 parties depuis 'I'm the man', il l’a refait récemment pour Big Shug et c’est limite frustrant tellement t’aurais envie que certaines parties durent plus longtemps. Le couplet de Jeru je me le repassais en boucle, j’étais dingue de ce passage même si aujourd’hui je me rends compte que c’était loin d’être un foudre de guerre niveau rapping, ça faisait illusion grâce au beat. D’ailleurs ça c’est une des grandes qualités de Primo, c’est qu’il arrive à te faire apprécier des mecs moyens voire exécrables. Qui a envie d’entendre Afu-Ra, Lil’ Dap, Jeru ou Guru sur les prods de quelqu’un d’autre ?

"Moment of truth", c’est excellent mais bizarrement j’en garde un souvenir mitigé. Je crois que je commencais à être fatigué par Guru, surtout qu’entre temps Primo s’était mis à bosser avec des artistes vraiment costauds : Nas, Biggie, Jay-Z, etc…  Forcément, tu sentais direct la différence. Et contrairement à ce qu’il a pu dire dans pas mal d’interviews à l’époque, j’ai pas vraiment senti une prise de risque si marquée que ça dans cet album. Pour moi, ça perpétuait juste le style qu’il rodait depuis quelques temps déjà, mais ça n’a pas été une révolution sonore. M’enfin me faites pas dire ce que j’ai pas dit, j’adore ce disque et je l’ai saigné dans tous les sens. Puis les albums de rap avec 20 vrais morceaux, sur lesquels t’as l’impression de rien pouvoir retirer tellement l’ensemble est homogène, ça court pas les rues. Même 'She knowz what she wantz' j’aime beaucoup, je sais que c’est un morceau souvent décrié, les gens aiment bien insister sur le fait que Guru co-produise ce titre pour expliquer sa faiblesse… Mais pour moi ça passe tout seul, y a toujours eu des morceaux sur les nanas chez Gang Starr, et celui-là est un de mes préferés. Et avec le recul, j’ai l’impression que 'Royalty' a servi de déclic à Primo, dans le sens où on n’aurait jamais imaginé du chant sur ses prods avant ça. Moi le premier, j’avoue avoir tiré un peu la gueule quand j’ai vu K-Ci & JoJo en feat, et au final le morceau est un petit classique. Ça m’a pas surpris de le voir taffer avec D’Angelo, Cee-Lo, ou même Aguilera par la suite, il est toujours resté fidèle à sa patte et quand du vrai chant se pose sur de vraies prods, t’as rarement de mauvaises surprises.

"The ownerz" c’est l’album de trop pour certains, moi je le prends plutôt comme un beau testament. Il ne salit pas l’héritage Gangstarr, bien au contraire, je pense que c’est un disque qui se bonifie avec le temps et qui n’était peut être pas conforme à ce qu’on attendait du duo quand il est sorti. Faut vraiment prendre le temps de le reposer sur sa platine, y a de vraies pépites sur cet opus, sans déconner.

Les morceaux clés

Y en a tellement, c’est quasiment impossible d’en isoler quelques-uns, parce que ça revient forcément à en oublier des dizaines d’autres. Mais là de suite je pense forcément à 'Unbelievable' de Biggie, deux géants qui collaborent, putain de classique avec ces stabs meurtriers et le break d’'Impeach the president' super bien utilisé. Niveau poids lourds, tout ce qu’il a pu faire avec Nas ou Jay-Z se pose d’emblée en "Instant classics", même pas besoin d’argumenter. Les beats de 'Nas is like' ou 'A million', c’est de la folie pure, des trucs sur lesquels on va continuer de se casser la nuque jusqu’à la fin de nos jours. J’aimais bien aussi quand il sauvait des albums moyens en venant y poser quelques tracks, j’ai pas idée du nombre de CD que j’ai pu acheter simplement pour entendre LA prod de Primo… Genre Sauce Money, Afu-Ra, Pitch Black, et j’en passe. Y a 2 prods de lui que j’aime particulièrement, et pourtant elles sont rarement citées, c’est sur l’album de Jaz-O & The Immobilarie Family. '718', c’est comme si t’assistais à un passage à tabac lyrical, et la prod c’est le body bag qui se referme lentement sur le futur macchabée… Ultra violent. Et 'The love is gone' c’est un petit bijou, la soul music qui épouse le béton en direct dans tes oreilles. Même si j’ai jamais été fan de Big Shug, il lui avait filé un beat fumant sur un vieux maxi, 'Stripped & pistol whipped'. Increvable. Ses collabos avec M.O.P. sont toujours mortelles aussi, tout comme celles avec Krumb Snatcha, tu sais que quand tu les vois ensemble tu vas en prendre plein les oreilles. 'Stick to ya gunz' avec G Rap en renfort c’est de la violence à l’état pur, encore aujourd’hui ça me file des frissons quand je joue ce son. Son intro pour l’album posthume de Big L est incroyable aussi, je la trouve même plus couillue que les autres prods qu’il a posé sur ce skeud, et son remix de 'Ebonics' est un des plus beaux hommages qu’on pouvait rendre au talent de ce grand MC. Le 'Devil’s pie' de D’Angelo est énorme également, avec cette ligne de basse encore plus ronde que les jumeaux d’Aria Giovanni, classic shit. Dernièrement, les instrus qu’il a filé à Ludacris pour 'MVP' ou Blaq Poet pour 'When I come to the hood' montrent que le gars est encore frais, et qu’il n’a rien perdu de sa force de frappe. Tu veux un banger ? Vas voir Chris Martin !

Les déceptions

La plus marquante, ça doit être 'Boom' de Royce da 5’9“. Un instru de malade, j’ai toujours été scié par la façon dont il terminait son cycle sur ce titre-là, une fois que le sample s’arrête tu t’attends pas du tout à ce qui va suivre… Et pourtant, ça déboite. Malgré le talent de Royce j’ai toujours trouvé ce titre raté, son premier couplet ne fait pas honneur à la puissance de la prod, mais vraiment pas… Et cerise sur le gâteau, les têtes pensantes de Columbia ont jugé bon réenregistrer le refrain lorsque le morceau s’est retrouvé sur une B.O., en rajoutant un chorus féminin tout pété et sur-mixé. Même punition avec le pourtant pas dégueu 'Steady rockin' de Heather B, avec à nouveau un chorus féminin bien marbré qui se retrouve sur la version définitive du titre. Haine.
Je trouve qu’il a eu un petit passage à vide niveau efficacité, au début des années 2000… Comme s’il s’était lassé lui-même de sa formule, mais qu’il ne prenait pas le temps de lui redonner un coup de fouet. Le single qu’il avait filé aux Black Eyed Peas m’a toujours paru d’une platitude affligeante ('BEP empire'), tout comme le 'Clockwork' des Dilated People, par exemple. Idem pour certains beats qu’il a filé à Big Shug pour son premier solo.

Y a aussi un truc qui n’aura l’air de rien pour la majorité de son public, mais qui m’a sauté aux oreilles à plusieurs reprises : Les sons de Primo ne sonnent jamais aussi bien que quand il les mixe lui-même. J’ai le sentiment que les ingés sons, aussi doués soient-ils, ne comprennent pas l’équilibre de sa dynamique. Un morceau comme 'When I B on tha mic' de Rakim, c’est excellentissime mais je trouve le mix figé, ça me gâche assez régulièrement le plaisir de l’écouter d’ailleurs. Eddie Sancho a fait des merveilles pour plein d’autres beatmakers, je ne remets pas en cause son talent, mais la recette Primo se doit de n’être jamais confiée à un tiers jusqu’à sa finalisation. Les drums de Dre sonneraient elles aussi larges s’il déléguait ses mixs ? Impossible. Ben Premier, c’est la même.

Inspiration

Un des trucs essentiels que j’ai retenu de lui, c’est l’efficacité de ses patterns rythmiques. Ils sont rarement complexes, mais il n’ya jamais un élément superflu. Avec 2 notes de piano, un charley, un kick et une snare, il te chie un classique. J’aime ce côté brut, dépouillé, intuitif. Back to basics, il l’a compris depuis très longtemps et j’ai le sentiment qu’il a toujours gardé cette ligne de conduite.
Il m’a aussi appris à oser des trucs incohérents sur le papier, mais qui fonctionnent à l’oreille… Genre le 'Reality check' de Verbal Threat, si tu écoutes bien la structure du morceau, à un moment donné il a calé le son d’une voiture qui démarre pour boucler son cycle. On touche au génie là, à quel moment un être humain "normal" va penser à un truc pareil ? Surtout que c’est ultra-vicieux, si tu survoles juste la prod, tu capteras même pas ce détail tellement l’ensemble est cohérent. Brillant.
Il m’avait aussi bien fait plaisir en samplant le 'Players anthem' de Junior Mafia pour réaliser 'Ya playin yaself' de Jeru. J’avais vu une transposition des 2 morceaux écrite sur une grille mélodique, et c’était excellent de voir comment il avait réagencé la matière première pour en faire un morceau complètement différent. C’est d’ailleurs peut être le "beef" le plus subtil de l’histoire du rap, reprendre les mêmes ingrédients que le camp adverse et en sortir un titre encore meilleur… Je suis sûr que même Biggie avait du tripper sur l’instru de Jeru, obligé.

Une seule fois je me suis amusé à utiliser une boucle qu’il avait déjà grillée. J’aimais bien le fait de faire des clins d’œil à des morceaux cultes, pas forcément des gros tubes mais des sons que les auditeurs fidèles pouvaient reconnaitre dès les premières notes, c’est un truc qui m’a toujours plu chez les autres (DJ Mehdi en tête), et que je pratique encore quand j’en ai l’occasion (Le sample d’Ice Cube sur l’intro du 'Hey papi' de Kohndo). Donc j’étais chez moi, j’avais genre une après-midi pour torcher une prod pour un maxi, et je me mets à écouter 'Daily operation'. Et là, je commence à bloquer sur le skit '92 interlude', c’est un sample de Aretha Franklin si je me rappelle bien. Alors me voilà parti à sampler le même original que lui, j’adorais cette boucle et je trouvais ça dommage que personne ait jamais posé dessus. Mais comme je suis aussi en admiration devant les stabs de Primo et sa manière de recréer des cycles avec du micro-sample, je me suis humblement dit que j’allais également lui faire ce clin d’œil. Donc j’ai tenté d’émuler les techniques du maestro tant bien que mal, et contrairement à ce qu’on aurait pu penser, j’étais super fier chaque fois que quelqu’un reconnaissait l’emprunt. Déjà parce que ça voulait dire qu’il connaissait bien le catalogue Gang Starr, et ensuite parce que peu importe la qualité de ma prod au final, ça me permettait de donner quelques indications précieuses quant à mon bagage musical.

Stay tuned...

Très sincèrement, et je sens que je vais me faire des ennemis en le disant, j’ai toujours eu une incompréhension en voyant des amateurs de rap insensibles au taff de Primo. Je vais être dur, mais pour moi y'a comme une incohérence. Je ne comprends pas comment tu peux apprécier les mécanismes de cette musique, et être indifférent à un gars qui te met l’essence même de ce genre entre les oreilles. Si je devais donner une définition de ce qu’est le rap à un novice, y a 9 chances sur 10 pour que je lui fasse écouter une prod de Premier. Ca n’a pas le côté universel d’un Dre ni la douce folie d’un Timbaland, mais si je devais démonter la mécanique du rap comme on démonte une voiture, l’ossature finale serait à coup sûr signée Chris Martin.

Je suis pas devin, donc dire ce qu’il restera de son travail dans les années à venir, ce que les gamins en retiendront… Honnêtement, j’en ai aucune idée. Tout ce dont je suis sûr, c’est que s’il décidait de mettre un terme à sa carrière du jour au lendemain, je n’aurais que des remerciements à lui adresser. Rarement un beatmaker m’aura autant donné envie d’allumer mes machines, m’aura autant fait remuer la nuque, m’aura autant redonné la pêche quand ça n’allait pas… Encore merci l’exilé Texan, et dépêches toi de sortir l’album de Blaq Poet à présent, ma platine en salive d’avance !

Photo : Youen

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