Interview Koria

29/11/2008 | Propos recueillis par JB

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Kery James vu par KoriaA : Quelles sont tes pochettes cultes ?

K : [il cherche] Ce sont plus des photographes ou des graphistes, dans la globalité de ce qu'ils ont pu faire. Des mecs comme Dimitri Simon par exemple, pour moi c'est le taulier du rap français. Il a toujours fait des pochettes au top. Je peux comprendre qu'on n'aime pas car c'est un peu trop commercial, mais l'efficacité est là. Il y a aussi le dernier album de Booba, "Ouest Side", les photos d'Armen sont juste chant-mé. Il y a d'autres pochettes qui m'ont marqué, mais là, comme ça, je ne pourrais pas te dire… Si, tout ce qu'a pu faire Rohff, même si le message était un peu fort quand il était assis sur l'Arc de Triomphe, mais la réalisation était très réussie. Mais si tu regardes bien, ce sont vraiment les gros artistes qui peuvent se permettre de bosser avec certaines personnes, et tu peux ressentir ce professionnalisme au final.

A : J'allais te demander quels artistes, selon toi, maîtrisaient le mieux leur image, mais j'imagine que ça correspond aux noms que tu viens de citer : Rohff, Booba… ?

K : Ouais, Booba. On parle toujours de lui de toute façon, ça en devient énervant ! Il a compris très tôt qu'il devait profiter de son charisme. Aujourd'hui, c'est vrai qu'il se fait beaucoup cracher dessus, les gens ne sont pas forcément 200% avec lui…

A : En France, j'ai l'impression qu'il y a un tel souci de coller à la réalité, qu'au final les questions d'image passent un peu au dessus de la tête de tout le monde… On attend tellement qu'un rappeur soit fidèle à ce qu'on voudrait qu'il soit que le moindre changement est très mal perçu. C'est d'autant plus criant chez Booba…

K : Booba, quoiqu'il arrive, sera toujours un mec à part. Et le problème, c'est aussi la jalousie affolante qu'il y a dans le rap français. On ne peut pas concevoir que quelqu'un réussisse dans la vie. Alors qu'aux Etats-Unis, c'est tout le contraire : tu viens de la rue, mais tu as réussi à en sortir, donc tu peux parler de ton argent. C'est mortel. En France, c'est impossible. Il faut que tu dises toujours "Ouais, je suis millionnaire, mais j'habite toujours au Pont de Sèvres !". Non. Tu ne peux garder ton nouveau rythme avec celui de ton ancienne vie, c'est impossible.

A : Faire la pochette de Booba, c'est donc le Graal du graphiste hip-hop ?

K : Ouais, bien sûr. Je ne vais pas te dire le contraire. Même s'il y a peu de chances pour que je lui fasse une pochette un jour, car il ne va pas faire des albums pendant encore dix ans, je pense qu'il va garder Armen pour l'image. Ce qui serait logique, car aujourd'hui, peu de gens sont à la hauteur d'Armen en termes de photo ou de grain. On verra. Si je suis amené à le rencontrer, je lui parlerai peut-être de ce que je fais, voir s'il y a moyen de faire quelques tafs ensemble – pas forcément des pochettes d'albums, d'ailleurs. Bref, à voir.

[NDLR : L'interview a été réalisée avant que soit diffusée le visuel de "0.9", finalement réalisé par un autre graphiste, Fifou]

Nessbeal vu par KoriaA : Y a-t'il un autre artiste qui t'inspirerait beaucoup ?

K : En France, il n'y a pas vraiment d'artistes avec qui… [il s'arrête net] Si. J'ai dit une connerie. Seth Gueko. Je l'ai démarché car je suis ce qu'il fait depuis le début, et ce gars-là, il a vraiment un truc. Il a compris que dans le rap français aujourd'hui, la musique ne suffisait plus. Il y a une image à apporter pour que les gens adhèrent au concept. Il y a un vrai truc à faire avec lui. Et quelqu'un d'autre aussi, un mec de Caen qui s'appelle OrelSan. Il travaille avec l'équipe de Skread, 7th Magnitude. Un mec des Casseurs Flowteurs. Va voir son Myspace, c'est un taré, et c'est pareil : en terme d'images, il y a un gros gros truc à faire.

A : Aimerais-tu, à l'image d'un So_Me chez Ed Banger, être aux commandes de l'image de tout un label ?

K : Le jour où j'ai ma propre entreprise et la possibilité de développer des trucs à gauche à droite, je deviendrai D.A. mais pour ma boîte. Mais je ne serai jamais le graphiste ou photographe attitré de telle ou telle société. Jamais. La où je suis le plus heureux, c'est quand je suis libre. Comme je dis souvent : je ne travaille pour personne, je travaille avec les gens. Au tout début, j'ai travaillé pour un label qui s'appelait MKM. Effectivement, j'ai fait mes armes là-bas en apprenant, sans prendre aucune thune. C'est aussi le genre d'expérience qui fait que j'en suis là aujourd'hui, mais ça s'est mal fini, et depuis ce jour-là, je me suis promis que je ne recommencerais jamais. Même si demain, Warner ou EMI m'appellent pour bosser chez eux, je n'irai pas.

A : On parlait tout à l'heure du cinéma, es-tu tenté par la mise en scène ?

K : Pour moi, c'est un peu la suite logique. Je voulais m'y mettre cette année, mais là je suis un peu dépassé par les événements du fait qu'on m'appelle énormément pour bosser sur plein de projets. Je n'ai pas envie de précipiter les choses, je suis jeune, on verra plus tard.

A : Quels conseils donnes-tu à un artiste qui réfléchit à l'image qu'il veut véhiculer ?

K : Comme j'ai côtoyé tous le rap français, j'ai vu comment certains se plantaient pendant que d'autres réussissaient, donc j'essaie de guider les artistes avec qui je travaille. "Non, ne te mets pas comme ça, fais vraiment un effort niveau sapes…" L'image est vraiment devenue super importante. Il y a une telle saturation de la musique qu'aujourd'hui, il faut un plus. Et ce plus, c'est l'image. Tu peux arriver avec un putain d'album, mais tu as une image de merde, tu passeras à la trappe comme tout le monde. Malheureusement, c'est la réalité du marché. S'il n'y avait que dix albums qui sortaient dans l'année, peut-être qu'on ferait moins attention à l'image qu'au contenu, mais aujourd'hui non, il faut immédiatement faire une distinction entre chaque projet.

A : Finalement tu peux retrouver dans la peau du Directeur Artistique. Te retrouves-tu parfois en conflit avec la maison de disques ?

K : Je ne suis pas trop en friction avec eux, car ils ont toujours une idée bien définie de leur projet. Ils ne m'appellent jamais en me disant "On a un projet mais on ne sait pas ce que l'on veut faire". Alors oui, c'est un peu dur de bouleverser tout ça en leur proposant des choses particulières. Ca se passe sur le tas, pendant une séance photo, je fais des suggestions, parfois ils sont d'accord, mais ils préfèrent quand même rester maîtres de leurs idées avant tout.

A : Es-tu inquiété par la disparition progressive du format CD ?

K : Je ne me rends pas trop compte, mais c'est vrai que ça peut aller super vite. Le téléchargement pose problème, il faut trouver un autre support, il faut avancer. Mon métier va être un peu mis à mal car on va peut-être ne se contenter que d'une pochette et plus de livret ni de dos du CD. Voir une pochette qui se retrouve sur Internet en format 10 par 10, mouais… Aujourd'hui, je ne travaille pas pour que mon CD soit dans les bacs, mais c'est kiffant de voir qu'un projet a abouti, pouvoir le toucher. Donc je me dis : la musique, c'est bien, mais il faut aussi que je pense à m'orienter vers autres choses pour ne pas me retrouver du jour au lendemain à la rue. J'y songe, ouais.

A : Pour finir, quels conseils donnerais-tu à un graphiste débutant, qui bidouillerait chez lui sous Photoshop ?

K : Bosser, bosser, bosser. Il y a cinq ans, Photoshop, je le fumais au moins cinq-six heures par jour. Et je ne me disais pas un seul moment "Oh ça me fait chier". La motivation, la passion, ça joue beaucoup. La culture de l'image, elle, est plutôt innée. Moi, depuis tout petit, j'ai toujours eu un regard différent sur les affiches dans la rue, au niveau du cadrage, de la lumière, de la retouche. Et puis il faut être capable de trouver son propre style car aujourd'hui il y a beaucoup de copies, et je ne pense pas que ce soit la solution. Il n'y a donc pas de secret : il faut travailler et être motivé.

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