Interview Koria

29/11/2008 | Propos recueillis par JB

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A : Peut-on parler d'argent ?

K : Bien sûr.

A : Quel est le budget pour une réalisation de Koria ?

K : Pour les indépendants, ça tourne autour de 1000€. Pour une maison de disques, ça peut aller de 3500€ à au-delà. Tout dépend aussi d'autres paramètres : le nombre de pages dans le livret, plein de conneries comme ça… J'exige de tout faire sur un projet. Je ne retoucherai jamais les photos d'un autre, sauf cas exceptionnel. Tout ce qui est livret, sticks, affiches… Je veux que toute la com' soit gérée par moi.

A : Pour quel motif, autre que financier, pourrais-tu refuser de réaliser un projet ?

K : Aujourd'hui, j'ai presque une image à défendre. Avec Internet, les vidéos et les sites, je suis médiatisé, c'est une chose que je n'avais pas vraiment pris en compte en me lançant dans ce métier. J'ai une image à défendre dans le sens où, si je suis trop accessible, les gens vont dire "Ouais, untel a travaillé avec Koria donc tout le monde peut travailler avec lui". Et je n'ai pas envie de ça. J'ai envie que les gens disent "Ha ouais, t'as réussi à travailler avec Koria, ça doit vouloir dire que ton projet est carré et qu'il a bien voulu le faire". Même si on est peu sur le marché – aujourd'hui, on doit être deux ou trois à vraiment tourner – il m'arrive souvent de refuser des projets.

A : Une semaine de travail pour toi, ça se passe comment ?

K : C'est le bordel [rires]. Mais je crois que c'est pareil pour tous les graphistes. On est sur une dizaine de projets en permanence, et ce que l'artiste a du mal à s'imaginer, c'est que quand on commence un projet avec lui, il croit être le seul. Je comprends qu'il ait cette idée en tête, mais ce n'est pas le cas du tout. Sur une journée, je vais bosser sur trois ou quatre projets différents, me remettre sur des trucs qui datent de deux mois, penser à d'autres projets qui arrivent…

A : Quels liens fais-tu entre ton activité de photographe et celle de graphiste ? L'une est-elle le prolongement de l'autre ?

K : Le graphisme est le prolongement de la photo. J'étais graphiste avant d'être photographe, mais j'ai vite compris que je pouvais allier les deux. Avant, je bossais avec des photographes qui me donnaient leurs fichiers, mais je n'étais pas toujours content du cadrage, donc à un moment je me suis dit qu'il fallait que je les fasse moi-même. Aujourd'hui, les deux mouvements sont vraiment complémentaires. Je ne peux pas me dire "Je ne fais que de la photo sans rien retoucher" ni faire du graphisme sans photo.
 
A : On parlait de l'imagerie très codée du rap français, il y a depuis quelques temps une technique très cotée dont tu t'es fait une spécialité : l'hyper-réalisme. Techniquement et historiquement, d'où vient-elle ?

K : [Un peu pris de court] Alors, je n'ai pas inventé ce grain-là ! On l'a beaucoup vu en peinture. Après, au niveau du grain, j'ai vu des photographes comme Jim Fiscus, Sacha Waldman, des mecs qui sont les pionniers de ce style aux Etats-Unis. Armen s'y est mis par la suite. Moi, je me suis documenté, ce n'est pas que j'essayais de copier, mais c'est un truc qui m'a parlé directement. Je me suis dit "En tant que graphiste, je peux apporter quelque chose aux photos". Car faire de la photo sans retouche, c'est incroyable. Les gens qui arrivent à faire ça, pour moi, c'est digne d'un autre monde. Ceux qui le font sont très forts, ils ont des années de photo derrière eux, moi ça ne fait que cinq ans. Je suis vraiment un débutant mais quand j'ai vu ça, je me suis dit qu'il y avait quelque chose à apporter. Pour une fois, je pouvais allier photographie et graphisme. Ca m'a tout de suite plu, je me suis ancré là-dedans tout en essayant de trouver mon style, une façon d'ambiancer mes images.

A : Sans dévoiler tes secrets de fabrication, quels sont les éléments à avoir en tête pour faire de l'hyper-réalisme ?

K : Déjà, j'ai lu sur plein de forums à mon sujet que j'utilisais un plugin spécial. Non, il n'y a pas de filtre et pas de plugin ! Tout est différent en fonction des images. La prise de vue joue par rapport au cadrage et ce que j'imagine derrière, mais il y a surtout un gros travail de post-prod'. Grain, retouche... le gros du travail se fait derrière.

A : Y a-t'il un travail de dessin ? Parfois, on est à la limite de la photographie et du tableau…

K : Non, il n'y a jamais de dessin. Ca aussi, je l'ai entendu : "Oui, le mec il repeint par-dessus ses photos !". C'est marrant à entendre. Mais cet effet-là, j'essaie de moins l'accentuer. Aujourd'hui, tout le monde le fait, plus ou moins bien, mais le grand public n'est pas capable de voir si c'est bien réalisé ou pas. Ca m'a vraiment saoulé. Aujourd'hui, j'essaie de prendre plus de recul par rapport à ça, faire un truc plus propre sans aller dans l'extrême de ce délire-là. Tout le monde l'a fait, c'est un peu du déjà-vu maintenant.

A : Comment expliques-tu cet engouement ? L'hyper-réalisme tend à mythifier le sujet, c'est un peu symptomatique d'un certain état d'esprit du rap français…

K : Je pense juste que le rap français, comme au début, n'a pas vraiment innové. Il a toujours porté son regard sur les Etats-Unis, et malheureusement, en termes d'image, c'est un peu le cas aussi. Demain, il se peut qu'un nouveau délire arrive aux Etats-Unis, et en France on va se dire "Wouah, pourquoi on n'y a pas pensé avant ?" - comme d'habitude - et on ira suivre cette tendance. Quelque part, c'est un peu notre faute aussi, nous autres photographes et graphistes.
 
A : Il y a aussi ce paradoxe du graphiste, qui est à mi-chemin entre l'art et le commerce. Ce n'est pas un peu frustrant par moment ?

K : Si, parce que quand le mec m'appelle et me dit "Ouais, moi je veux qu'on soit au premier plan, derrière je veux des bâtiments, je veux de la rue, je veux ton fameux grain", et bien à force, ça saoule. Effectivement, je suis obligé de répondre à une commande, je ne peux pas innover non plus parce que le mec va me dire "Ha ouais mais nan, t'as été trop loin"… C'est un peu bloquant. Mais bon, je suis conscient que c'est avant tout un boulot. Si demain, je veux faire des photos pour moi-même, je partirai dans des délires personnels, mais là, je suis obligé de répondre à quelqu'un qui me fait une commande.

A : Le projet le plus excitant pour toi, actuellement ou au conditionnel, ça serait quoi ?

K : Les affiches de films. Là, j'ai une porte ouverte chez Europa, la boîte de Luc Besson. Ils m'ont contacté pour travailler sur un film. C'est ce que j'espérais, je comptais les contacter à la rentrée mais ils ont fait le premier pas donc tant mieux. Ca veut dire que je ne me suis pas trompé de métier... Bon, dans le cinéma, c'est beaucoup plus long que la musique : le temps que les budgets se mettent en place, puis le tournage, c'est un bordel… Donc on verra plus tard mais c'est vraiment ce que j'ai envie de faire par la suite.

A : Koria et EuropaCorp, ce n'est pas incohérent… Ils ont beaucoup joué sur la profondeur et les perspectives, et ça se rapproche assez de ton travail dans le hip-hop…

K : Leurs affiches ont toujours une ambiance très travaillée. Je ne m'inspire pas de pochettes d'albums en général, mais vraiment d'affiches de cinéma. En termes de grain, de concept, de mise en page. C'est là que les trucs sont les plus forts. Après, côté cinéma, je n'ai pas de références particulières. C'est surtout au niveau des retouches : des films comme "Le Seigneur des Anneaux", ou même "Harry Potter"… Si on fait attention à la façon dont c'est travaillé, c'est juste incroyable. La lumière, l'ambiance… Ce sont ces affiches-là qui m'inspirent. Il y a tout un univers autour.

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