Interview Dany Dan

17/11/2008 | Propos recueillis par Mehdi avec JB et Nicobbl
Photo page 1 : GUSTAV Photography

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A : Toujours pour reprendre une de tes phases, sur 'On a', tu disais "Voir les autres frères bouffer me rendait plus que frustré". C’est par frustration et par envie de s’autogérer que t’as monté Disques Durs ?

D : Un peu d’agacement peut, par ci par là, s’entendre dans ce que je rappe mais j’ai du écrire ça un soir où j’étais fauché, c’est tout. Mais effectivement, j’ai fait Disques Durs pour vraiment contrôler mon destin et être mon propre patron. Même si je garde de bons souvenirs de l’époque où on était chez BMG pour "Après l’orage", même si on a eu de bons contacts avec les D.A, j’ai vraiment senti qu’on était leur produit et que la décision finale leur revenait. Ca, je l’ai mal vécu. C’est moi qui ai écrit ça, c’est moi qui décide, tu vois ce que je veux dire ?

Ca m’a conforté dans l’idée que, tôt ou tard, il fallait que je fasse mon propre truc. Même par rapport aux Sages Poètes où on est trois, il faut prendre des décisions démocratiques. Mais ils sont frères ! [Rires] Donc, il fallait qu’à un moment je puisse faire exactement ce que je voulais.

A : Est-ce qu’il y a des choses que, rétrospectivement, tu aurais voulu changer par rapport à cette expérience en major ?

D : Pas mal de choses mais…Tu peux rien faire. C'est-à-dire que tu passes l’après-midi à écrire, à chanter, tu montres ce que t’as fait au D.A et le D.A te dit "Le refrain là ? Nan ça passe pas. Qui est en tête du Music Info hebdo ? C’est untelle donc c’est elle qui va chanter le refrain." Alors que, sincèrement, j’aime pas du tout la meuf en question.

Après l'orage, troisième LP des Sages Po'Et c’est vraiment comme ça que ça marche. Et je pense que des Mc’s, avec peut-être moins de caractère, ont du être amenés à changer des lyrics sous pression de la maison de disques. Mais quand j’ai vu des mes propres yeux le D.A prendre le nom en tête du Music Info hebdo…C’est pas ça qui m’intéresse.

A : On a le sentiment que cet album était un virage un peu particulier dans la carrière des Sages Po. Troisième album, signature en major…Et finalement, on a l’impression que le virage a été un peu raté…J’imagine qu’il y a pas mal de regrets en tant que groupe par rapport à ça.

D : Pourtant c’est l’un de ceux qui nous a ramené le plus de thunes, on partait faire des clips aux Antilles, des chauffeurs m’attendaient en bas de chez moi…Je crois qu’on a quand même fait 60 000. Je touche encore des chèques pour cet album. Mais moi, j’étais triste comme un singe en hiver, ma parole.

A : Ca fait quasiment deux ans jour pour jour que "Poétiquement correct" est sorti. Quel bilan tu en fais aujourd’hui ?

D :Bilan très positif. C’était mon tout premier album et j’en suis content. C’est beaucoup de boulot. Et, franchement, les gens te mettent des bâtons dans les roues, ne veulent pas que t’existes. Je suis très fier d’avoir pu faire ça tout seul avec mes petits bras. Après, quand je réécoute aujourd’hui, je me dis que je le referai peut-être un peu plus court, je changerai deux-trois choses…Mais j’en suis bien satisfait. Ca m’a permis de tourner et d’exister en tant que Dany Dan. Je suis né avec cet album.

Dany Dan - Poétiquement correctA : Y a un reproche qu’on a souvent entendu par rapport à "Poétiquement correct"…

D : [Il coupe] La musique.

A : D’autant qu’il y a plein de producteurs confirmés qui disent vouloir bosser avec toi : Madizm, 20syl, Drixxxé…

D : J’ai mis du temps à sortir "Poétiquement correct" mais "Flashback mixtape" contient des morceaux que je faisais pour mon album à la base. Dessus y a des morceaux de Drixxxé, Madizm m’avait donné des prods…Mais, le temps passant, on se perd de vue et c’est ce qui a fait que des gens comme Drixxxé ou Madizm ne sont pas sur l’album.

A : Et B Wax ?

D : B Wax, c’est plus une histoire de thunes. Quand on a fait le projet avec Ol' Kainry, il nous avait passé des sons gratuit. Je m’étais promis que, dans le cas où je l’invitais, il fallait que je le mette bien. Par rapport aux invités, c’est pareil. J’aurais bien aimé avoir Oxmo mais, quand il m’a invité, il m’a bien payé. Si je l’invite, il faut que, moi aussi, je le paye bien. Mais j’y viens, je vais être en mesure de bien payer les gens. Si tu m’invites au resto, je vais pas t’amener manger un sandwich par terre.

Mais je sais que les mecs seraient venus gratuit. C’est moi qui ai pris cette décision. D’ailleurs, des gens de mon équipe me le reprochent un peu. Oxmo, Wallen, ce sont des gens qui m’ont mis super bien, je vais pas arriver et leur proposer un plan gratuit. Quand je serai en mesure de te payer un bon 1500 euro, je viendrai vers toi. Ce moment arrive.

A : Sur "Poétiquement correct", Melodius était le producteur principal, tu avais monté la structure Nègres Maigres avec lui…Tu travailles toujours avec lui ?

D : En fait, Melodius est aussi infographiste et, actuellement, il bosse beaucoup avec Sully Sefil sur une marque de sapes qui s’appelle Dumpyfresh. Ca commence à prendre de l’essor donc il a moins le temps de taffer sur ses prods. Mais ma porte lui reste grande ouverte.

Pour revenir sur ta question précédente, il faut savoir que j’ai toujours aimé construire des relations. Toute mon histoire a été comme ça. Avec Sages Poètes, on a inventé un son. C’est ce que je voulais faire avec Melodius. Alors évidemment, au début, on tâtonne un peu mais en bossant ça finit par payer.

A : Tu parlais de Sully Sefil et de sa marque de sapes, de B Wax qui est devenu un gros producteur pop. On a l’impression que tu es toujours resté fidèle à l’art du emceeing. Est-ce que tu as lancé d’autres initiatives histoire de mettre du beurre dans les épinards ?

D : Non, ça va très bien comme ça. Je ne fais que ce que j’aime. Avec tout ce qu’il y à faire en étant seulement MC, je vis très bien, j’ai pas besoin de plus. J’aimerai avoir plus bien sûr mais tout va bien.

A : Concrètement, aujourd’hui, tu vis de la musique ?

D : Mais ça fait longtemps ! C’est après "Jusqu’à l’amour" qu’on a mis de côté les études.

A : Ca se passe comment la vie d’un MC trentenaire ?

D : La vie d’un MC trentenaire est compliquée. Il faut bosser. Tu l’as dis toi-même, des gens de la nouvelle comme de l’ancienne génération bossent avec moi. Pourquoi ? Parce que je continue à bosser sur mon truc. Sans compter qu’il y a toujours des jeunes qui arrivent avec de nouvelles choses, de nouveaux argots…On m’invite très souvent et je fais aussi des choses qui restent confidentielles. Genre, je pars à Toulouse faire un truc avec un petit groupe. C’est plus comme dix ans auparavant où le moindre truc était entendu par tous. Là ça peut rester à Toulouse sans jamais arriver dans tes oreilles. Ou juste deux ans plus tard quand je sortirai ma "Speciale Dany Dan". Ca arrive très souvent.

Pour répondre concrètement à ta question. Comment je vis ? Sur les invitations des autres MCs, sur les ventes même si elles sont pas grosses et sur les concerts. C’est pour ça qu’il faut bosser tous les jours, chercher des plans etc.

A : T’as une équipe autour de toi où tu fais tout en solo ?

D : Je la construis. Pour l’instant, je n'ai pas de manager mais je vais passer au stade où j’aurai plus le temps, à la sortie de studio, d’aller à Générations avec mes derniers sons, mes dernières photos, mon CD…Maintenant, il me faut absolument quelqu’un. J’ai pris des nouveaux locaux récemment à Porte des Lilas. J’ai une première stagiaire. Maintenant, il me faut un manager. J’avais rendez-vous avec deux mecs la semaine dernière, on s’est plus ou moins entendu…Ca va grossir.

Melopheelo A : Pour nous, tu es une légende vivante. Vis-à-vis des médias Hip-Hop, est-ce qu’ils sont conquis d’avance ou tout est à refaire à chaque fois ?

D : A chaque projet, il faut tout recommencer. Sans compter que les radios changent, qu’elles aussi doivent faire du chiffre…A chaque fois que tu prends le micro, tu remets tout en jeu.

Mais c’est ça aussi qui est bien. J’aime me donner du mal, je dois avoir un côté maso ou va savoir [Rires]…Ca te force à te dépasser. Parfois, je réécoute ce que je faisais avant, j’ai différentes voix, différents styles selon les époques. C’est du taff à chaque fois.

A : Si Melopheelo s’est plus concentré sur le boulot de producteur, Zoxea a aussi eu une carrière solo très riche. Quels échanges avez-vous par rapport à ça ?

D : C’est très normal. On se téléphone histoire de se mettre au courant sur notre actualité. On se donne des petits conseils. Et puis, avec Zox, ça dépasse le côté artiste. C’est pour ça que je te disais que la vidéo aurait pu être vraie. C’est comme avec ton frère, il y a des embrouilles mais on est toujours là.

A : Des gens se sont même demandés si Zox ne parlait pas de toi dans 'Pierre tombale'...

D : Je sais même pas comment mon nom a pu arriver. Je me rappelle du passage de Shadow à Générations et des auditeurs qui donnaient mon nom. Je me disais "Mais ils sont fous ceux-là !" [Rires]. Mais peut-être que c’était dû au 'Pape de Boulogne', les gens ont pu croire que c’était une réponse au King. J’ai même dû préciser à la fin du morceau que c’était ni pour le King ni pour le Duc parce que je savais très bien que les gens auraient pu mal interpréter tout ça. Mais je suis pas là-dedans. Ce qui m’intéresse c’est juste sortir la meilleure rime, c’est tout.

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