Interview Dany Dan

Cinq disques avec les Sages Poètes de la Rue, un album solo, quatre mixtapes, une flopée de featurings : Dany Dan a écrit quelques unes des plus belles lignes de l’histoire du rap français. Pour présenter le légendaire MC boulonnais, il faudrait sûrement autant de superlatifs qu'il y a de pseudonymes prêtés à ce "tympan perceur", "tard le soir traîneur", "premier métro preneur"… Alors forcément, au moment de le rencontrer, il y a pas mal d’excitation. Et une bonne dose d’émotion.

17/11/2008 | Propos recueillis par Mehdi avec JB et Nicobbl
Photo page 1 : GUSTAV Photography

Interview : Dany DanMétro Marcel Sembat, Pont de Sèvres…Les lieux qui nous entourent en ce 18 octobre ne sont pas complètement anodins. Immortalisés par des rappeurs qui avaient une féroce envie de représenter une ville quelque peu isolée dans le paysage rapologique français (nous y reviendrons), ils sont chargés d’histoire pour quiconque a été bercé par les morceaux des Silisages, du Beat de Boul’ ou de Lunatic.

Avant de rencontrer Dan, il aurait été légitime d’émettre des doutes sur la ponctualité de celui qui a maintes et maintes fois repoussé la sortie de son tant attendu "Poétiquement correct". Nous aurions été mauvaises langues. Dany est (presque) pile à l’heure. Le temps de se saluer, de remarquer qu’il avoisine effectivement les deux mètres et nous nous installons en bord de Seine, précisément là où a été tourné le clip de 'Fais le vide remix' (visible sur son Myspace). 

"Ma parole", "A la régulière", "On roule"…Pas de doutes, Dan parle comme il rappe. Et inversement. Pour compléter l’impression de sincérité qui se dégage du bonhomme, son téléphone sonnera au rythme de 'Steve Biko (Stir it up)' quelques minutes après qu’il nous dise qu’il avait "vraiment trop écouté "Midnight marauders"".

Mine de rien, il n’y a peut-être pas tant de rappeurs que ça dont on pense pouvoir réciter la quasi-totalité des couplets sans sourciller. Alors quand une rencontre avec l’un d’entre eux se transforme en une chaleureuse discussion d’une heure et demie autour du rap, on est content d'avoir appuyé sur "Play" au bon moment.


Abcdr du Son : On va commencer par le départ en te demandant comment tu as rencontré Zoxea et Melopheelo ?

Dany Dan : C’était dans le coin, à Boulogne. On était petit. Je devais avoir quatorze ans quand j’ai rencontré Zox' et c’était l’époque du tag, de la danse etc. Chacun faisait ses premières armes. Je commençais dans le tag et je faisais parler de moi. Et j’entendais parler de lui aussi, par rapport à des soirées, ce genre de choses. Un jour c’est Guégué A.K.A Egosyst qui nous a mis en contact. J’étais en cinquième, il devait être en sixième et il habitait encore au Pont de Sèvres à l’époque.

Egosyst, en plus, c’est le cousin de Zox'. Il lui parlait de moi, il me parlait de lui. Un jour, j’allais acheter une baguette où un truc comme ça et je vois Guégué qui me dit "Tiens voilà Zox"... Ca s’est passé comme ça. "Ah il paraît que tu rappes". "Ouais un petit peu". C'est comme ça que nous nous sommes rencontrés.

A : Vous étiez dans le même collège à l‘époque ?

D : Pas avec Zox. J’étais dans le même collège que Egosyst et Kohndo par contre.

A : Rappeur au collège, ça donnait quoi ? Vous étiez les stars du coin ?

D : Pas du tout, nan ! L’époque dont je te parle, y a même pas de disque qui sort. Le rap était vraiment underground, c’est l’époque de Radio Nova où t’entends du rap que le dimanche soir à l’émission Deenastyle. On était petit et on n'avait même pas le droit de sortir. On le disait même pas qu’on rappait, c’était plus une connerie, un jeu qu’autre chose.

A : Les premiers disques que t’écoutes, tes premiers contacts avec le rap justement…

D : Hmmm [longue hésitation]…A l’époque, c’est mon grand frère qui me ramenait des trucs. Je me rappelle notamment qu’il m’avait ramené la bande originale de "Colors" à l’époque où le film venait de sortir. C’était l’époque du "Palace" et mon grand frère sortait beaucoup en boîte. Ils ont dû passer "Colors" une fois et mon frère arrive "Dany, écoute c’est mortel !". La semaine d’après il revient avec Eric B & Rakim, "Paid in full". Il aimait bien mais il ne s’est pas rendu compte de l’effet que ça a eu sur moi. Ca m’a tué. C’est là que j’ai commencé à chercher davantage de disques et donc après il y a eu Public Enemy, LL Cool J, 'I’m bad'…Cette époque là. On est en 88.

A : Et en rap français ? Il y a un freestyle que Moda avait fait chez Dee Nasty où il parlait de tag, du terrain vague de la Chapelle qui a marqué pas mal de rappeurs…Tu bosses avec lui aujourd’hui. Est-ce que toi aussi il a pu t’influencer ?

D : Bien sûr. Pour moi, Moda est l’un des premiers lyricistes, un des premiers gars qui faisait vraiment attention à son écriture. A l’époque, les mecs rappaient seulement pour le fun, racontaient des histoires mais Moda avait des phrases qui restaient. Le freestyle dont tu parles c’était "Je suis Moda alias le rappeur rebelle, je viens de Sarcelles"

A : Tu t’en souviens encore…

D : Ah oui ! Il est légendaire ce rap là. Et cinq-six ans plus tard, au moment de la compilation "Cool Sessions", c’est là que nous avons rencontré Moda. On s'est directement bien entendu et depuis on est proche.

A : Justement, quel regard tu portes sur cette époque là ? On a l’impression qu’il y avait une grosse émulation au moment des "Cool Sessions", Jimmy Jay, le possee 501, on avait le sentiment qu’il y avait vraiment un gros truc et particulièrement à Boulogne où une vraie scène rap se développait.

D : A cette époque là, les gens de 501 avaient un plan. Solaar avait réussi à signer, Jimmy Jay était l’un des premiers à monter vraiment une structure, il avait un studio où tout le monde passait. Mais faut pas croire, à Vitry, Sarcelles, etc, les gars étaient déjà la aussi. C’est juste qu’ils n’avaient pas encore de plan à cette époque là. A Boulogne, il n’y avait que nous, Sages Poètes de la rue, qui étions vraiment à fond dedans. Les autres étaient encore petits. L.I.M, par exemple, a dix ans à cette époque là. Booba n’était pas encore arrivé à Boulogne. Même moi, à l’époque de "Cool Sessions", j’avais dix-sept ans.

L'homme que l'on nomme... MC SolaarA : On a l’impression qu’il y avait une grande admiration pour Solaar. T’as le souvenir du moment où il explose en 91, quand arrive 'Bouge de là' ?

D : En fait, on le connaissait pas bien à l’époque. On l’a rencontré quand on a fait "Cool Sessions", il était déjà signé. Et comme c’était l’un des premiers rappeurs crossover, pas mal de gens cassaient du sucre sur son dos. Mais nous on n’avait pas oublié qu’il était là à l’époque de Radio Nova. Son premier disque a été un succès commercial mais il n’a pas retourné sa veste. Il a suivi sa route.

A : Est-ce que t’es toujours en contact avec Solaar ?

D : Non. Mais on n’a jamais vraiment été en contact avec lui. J’ai jamais eu son téléphone par exemple. On passait un peu de temps ensemble en studio et après chacun suivait son chemin. Récemment, j’étais avec Zox et on l’a croisé au Pizza Pino. Tiens, c’était le lendemain du concert qui m’a valu presque un oscar là [NDLR : Dany fait référence à ce billet]. Et Solaar vient et nous dit "Ah je vous vois vous embrouiller sur Internet et regardez-vous maintenant, je savais que c’était faux" [Rires]. On a passé deux bonnes heures, on s’est saoulé la gueule ensemble. On se voit.

A : Ca veut dire qu’il suit encore le mouvement rap français ?

D : Ah il suit. Il savait que j’avais fait ci, que j’allais sortir tel truc. Il est au courant. Au moment où je venais de faire 'Sunshine', il m’a dit qu’il avait aimé la chanson et le clip. Il connaissait.

De toute façon, même s’il est un peu plus vieux que moi, on a tous les deux été vraiment happés par le rap. Toute cette génération aime vraiment ça. Jay-Z est encore là parce qu’il aime vraiment ça. C’est pour ça que les NTM reviennent. On aime ça.

A : "Trésors enfouis 2" a eu un bel accueil, la Cliqua se reforme, la tournée de NTM représente quasiment l’événement musical de l’année…Ton sentiment par rapport à ce retour des anciens groupes ?

D : Franchement, c’est une bonne chose. Mais je t’avouerai que, plutôt que sortir un "Trésors enfouis", j’aurai préféré sortir un nouvel album. Zox et Melo ont préféré faire l’inverse et remettre l’enregistrement de l’album à 2009. Le dernier album qu’on a enregistré date de 2001…Ca fait sept ans ! C’est long.

A : C’était étonnant de voir qu’autant de morceaux avaient été enregistrés sans jamais avoir été placés quelque part ?

D : Quand on a fait "Jusqu'à l’amour", on était obligé d’en faire un double album et c’était un casse tête pour choisir les morceaux. A la fin, j’ai même laissé ça à Zox et Melo. Tellement de morceaux auraient pu y être…Sincèrement, on a encore de quoi faire au moins deux "Trésors enfouis". Et je dis bien au moins. On était vraiment passionné et quand l’opportunité de faire notre premier album avec Jimmy Jay s'est présentée, toutes les thunes ont été réinvesties dans un studio.

Il faut vraiment se rendre compte du truc que c’était. On était encore en cours à l’époque de "Qu’est-ce qui fait marcher les Sages ?" et c’était seulement tous les mercredi qu’on allait jusqu’à Sarcelles pour enregistrer. Bram’s avait inventé une expression pour ça. On allait à Sarcelles en BMW : Bus-métro-walkman [Rires]. On allait loin ! Jusque Sarcelles avant de prendre un bus puis de marcher. Mais on faisait ça gaiement ! Sur le chemin, on écrivait, on était à fond dedans. Alors quand on a eu un studio à la maison…J’étais là-bas tous les jours. C’était 1 jour, 1 morceau. Ca a duré deux-trois ans.

En plus, c’était l’époque où les L.I.M, Cens Nino, Mala, Brams, Booba, Sir Doum’s venaient d’arriver et écrivaient leurs premiers textes. Sir Doum’s vient de Chaville mais c’est un boulonnais. Il était tout le temps ici. Il a fini par habiter ici un moment. Et tu vois la péniche qui est là  ? [NDLR: L'interview est réalisée au Pont de Sèvres, sur les bords de la Seine] Avant cette péniche noire, il y avait une autre péniche qui nous était laissée par le propriétaire.

Tous les jours, on allait au studio. Tous ensemble, chacun aussi talentueux que tu les connais. Chacun écrit, le premier qui est chaud pose. Et le soir, on se retrouvait ici et c’était à nouveau la compétition. Donc il y avait une grosse émulation entre nous mais qui était complètement positive. Après, malheureusement, en grandissant, la vie a fait qu'on s'est tous séparé.

A : C’est ce qui explique que vous n’avez pas fait d’album depuis 2001 où vous arrivez encore à avoir une "vie familiale" au sein des Sages Po ?

D : Nan, c’est plus vraiment comme ça. Depuis "Après l’orage", les choses sont différentes. Pendant une période, j’ai quitté Boulogne pour habiter à Fontenay puis Saint-Denis. J’étais déjà un peu moins présent, le gars de la péniche est parti, on n’a plus eu de studio…La vie a fait qu'on s'est tous un peu éparpillé. Et puis, tout en restant Sage Poète, j’avais envie de faire mes propres trucs, Zox a eu toute l’aventure IV my people…On s'est moins vu pour faire de la musique. Mais on s’est toujours dit qu’on maintiendrait Sages Poètes de la Rue, quoi qu’il arrive. Il peut y avoir des écarts de 5-6 ans mais on est toujours là, on peut faire un concert ici, une apparition là…

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