Interview A.C. Clayton

Il suffit de survoler notre forum pour s'en rappeler : le hip-hop trimballe toujours son obsession de la crédibilité mêlée à une fascination à peine dissimulée pour l'illicite. Un paramètre suffisamment ancré dans notre inconscient collectif pour que le récit d'A.C. Clayton, ex-taulard new-yorkais reconverti dans l'entrepreunariat hip-hop, attise notre curiosité. Un entretien en longueur avec le fondateur du label de Saigon, Abandoned Nation.

28/09/2008 | Propos recueillis par The Unseen Hand avec Nemo et JB (Traduction) | English version

Interview : A.C. ClaytonAbcdr du Son : Peux-tu te présenter ?

A.C. Clayton : Je m'appelle A.C. Clayton, je suis écrivain, fondateur d'Abandoned Nation, et partenaire de Saigon que j'ai rencontré en prison. J'ai tiré 15 ans dans le système pénitencier de l'Etat de New York.

A : Que peux-tu nous dire sur ton parcours ?

A.C. : J'ai grandi à Brooklyn, New York. Né dans les années 70, j'ai grandi dans les années 80. Je viens d'un foyer monoparental mais ce n'est pas une excuse pour ce que j'ai fait. Ma mère était une bonne mère. Très jeune, je me suis crée une réputation à Brooklyn, on me savait très sauvage et très violent. J'ai appris que quand on prend beaucoup de mauvaises décisions dans sa jeunesse, ça finit toujours mal. Pour moi, la conséquence a été d'atterrir en prison pour 15 ans.

A : Quand as-tu décidé de consacrer ta vie à la rue ?

A.C.: Tu sais, ça ne se passe pas comme si tu te réveillais un matin en te disant "Tiens, je vais consacrer ma vie à la rue". C'est un processus plus progressif. Lorsque j'ai commencé à sécher l'école et traîner dans le quartier avec des mecs plus âgés que moi, j'ai pris tranquillement la décision de ne pas suivre ce que mes parents appelaient "la bonne voie”. Je pense qu'à l'âge de 15 ans, j'avais plus au moins compris que mon avenir passerait par la case prison. Psychologiquement, j'étais préparé pour ça.

A : Selon toi, c'est dû à l'environnement dans lequel tu as grandi ?

A.C. : Je pense que mon cas est plus spécifique. Je ne veux pas me dissocier de mon environnement car j'en suis un pur produit. Mon quartier était dur mais j'ai des amis qui n'ont jamais commis de délits ou autres trucs de ce style. Moi, c'était plus la recherche de l'adrénaline et l'excitation qui m'attirait. Ma mère travaillait la nuit et dès qu'elle partait, je faisais le mur et traînais dans les rues. Peut-être à cause de cette situation monoparental et le fait qu'elle devait travailler, ça m'a donné plus d'opportunités mais je ne pense pas que ça soit réellement lié à mon environnement.

A : Comment était-ce d'être ado dans les années 80 ?

A.C. : C'était dingue ! J'étais à New York quand l'héroïne était reine. L'héroïne à New York, aux Etats-Unis, et sans doute dans le monde, c'est pour moi une drogue plus sinistre à cause de la dépendance chimique que ton corps endure, mais des gens peuvent vivre tout en étant accrocs. Ils peuvent prendre de l'héro, aller au boulot, en revenir et acheter une autre dose. Je me souviens avoir vu la transition entre l'héroïne et le crack. J'étais assez âgé et conscient pour voir de mes propres yeux comment le crack détruisait des familles. Tu vois, dans notre communauté, nous avons certaines familles qui sont des piliers avec mari, femme et enfants. Le crack a détruit ces références et crée d'autres piliers : de jeunes mecs ambitieux de 15 à 29 ans qui sont devenus les rois de la drogue dans le quartier. Le crack a crée beaucoup de richesse. Dans une communauté où peu de gens pouvaient se vanter d'avoir 500 ou 600$, il y avait maintenant des jeunes de 15-16 ans qui se faisaient cette même somme en moins d'une heure. Ils sont devenus les nouveaux piliers de la communauté. Tout ce qu'ils pouvaient dire était moralement juste, à la mode et populaire. Les autres piliers étaient tombés.

A : As-tu d'abord été attiré par le business de la drogue ou par d'autres trafics ?

A.C.: Non, ce n'était pas la drogue. En fait, je détestais les dealers quand j'étais plus jeune car il y avait quelqu'un que j'aimais qui était accroc à l'héroïne. Je la considérais comme une mère et je détestais la manière dont la drogue la frappait tout comme je détestais le dealer qui lui vendait. Pour moi, tout a commencé avec le graffiti, j'adorais peindre les trains et j'ai été poursuivi par la police une fois. Une autre fois, j'ai du sauter du haut d'un mur sur les voies de train, j'ai terminé les jambes cassées. Une autre fois encore, à l'âge de 12 ans, j'ai été poursuivi par la police pour un tag. Dans ma communauté, la police est considérée comme une force d'occupation. Ils ne sont pas là quand on a besoin d'eux, ils ne sont pas nos amis. Comprenant ça, il arrive qu'à un très jeune âge, on considère la police comme un ennemi de notre communauté. Ensuite je suis passé du graffiti au cambriolage, j'ai braqué des chaînes mais tu dois comprendre que nous avions d'autres règles à l'époque. Un citoyen, genre le mec lambda qui bosse et tout, n'aurait jamais été notre victime, on n'aurait jamais essayé de le braquer. Les mecs qu'on braquait, c'était d'autres criminels, d'autres pickpockets, d'autres voleurs.

A : Les mecs que vous appelez les 'Paons' (Peacocks) dans "Honors Amongst Thieves", le livre dont tu es l'auteur…

A.C. : Ouais, voilà ! Les "Paons" ou les autres têtes brulées.

A : Quand a été ta première expérience de prison ?

A.C. : Euh… A 12 ans. J'ai été bouclé pour cambriolage avec en poche un sachet de 20 dollars de cocaïne que j'avais volé à un autre mec. Je cherchais un moyen de le revendre ou de le donner à quelqu'un qui saurait quoi en faire. Mais j'ai refait un autre braquage et j'ai été pris pour les deux.

A : Est-ce qu'ils t'ont envoyé dans une prison normale ou un centre pour jeunes délinquants ?

A.C. : Ils m'ont envoyé dans un centre pour jeunes, ma mère est venue me chercher le lendemain. Juste après, l'été suivant, j'ai du me faire arrêté trois autres fois.

A : Il y a une différence entre un centre pour jeunes délinquants et une prison normale ?

A.C. : Bien sûr. Du moins, ici en Amérique, le concept c'est qu'ils croient qu'il y a toujours une place pour la réhabilitation chez les jeunes donc ils ont crée ces centres, un peu comme un camp de vacances. Les jeunes ont plein d'avantages : des jeux, parfois même des piscines et des excursions. Le problème, c'est le niveau de pauvreté dont ces jeunes sont issus. Pour eux, c'est une aubaine, ils se disent "J'ai commis des crimes mais finalement j'ai trois repas par jour, je prends une douche quotidienne, j'ai des vêtements propres et je peux jouer aux jeux vidéos. Je quitte la ville et pour la première fois de ma vie, je vois des chevaux, des fermes, des vaches et tout ça." Ca leur donne l'illusion que ce n'est pas de la réhabilitation mais bien de la prison. Donc quand ils deviennent plus âgés, ils sont convaincus que la prison ressemble à ça. Mais quand ils atteignent 16 ans, ils entrent dans les zones prévues pour adolescent et la taule devient alors quelque chose de complètement différent pour eux. C'est sombre et moche.

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