Interview Tepa

27/04/2008 | Propos recueillis par JB

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A : J'ai l'impression que parfois, le cliché est déjà présent dès le départ dans l'œil de l'auditeur. Tout à l'heure, pendant que tu rappais, un spectateur m'a dit qu'il trouvait que tu avais "viré racailleux". Ca m'a assez surpris vu la teneur de tes textes… 

T : [étonné] Ca me fait vachement rire... En fait, j'ai remarqué que les gens te jugent souvent sur une rime. Ils n'écoutent pas le fond de ton discours. "Il a viré racailleux"… Je commence mon morceau comme ça : "Pas de flingue sur ma pochette pour faire monter ma cote". Ca c'est racailleux ? Booba il a déjà dit ça ? Les gens n'écoutent pas, ça doit être ça…

A : C'était peut-être sur la forme, car le type a tilté sur une intonation à la Booba…

T : Ha oui. Un moment je dis : "Ils ont voulu griller nos chances dès-dès le départ / La France ressemble à un coq alors je serai le guépard". Mais moi ça me fait gol-ri ! C'est juste une métaphore : si on symbolise la suprématie de la France par un coq, alors moi je vais être un guépard pour symboliser l'Afrique ! C'est du quatrième degré. Il y a beaucoup de rimes où je fais simplement de la provocation, mais si t'écoutes le morceau, c'est pas un discours genre "Nique la France", on est loin de tout ça.

A : Au fait, que devient Abuz ? Est-ce qu'il a officiellement commencé sa carrière d'acteur porno ?

T : [rires] Ca, franchement, je sais pas parce que ça fait quelque temps que j'ai pas eu de news. On reste en contact par Internet, je sais qu'il fait ses trucs mais je sais pas trop où ça en est.  Son projet Ricardo Malone était mixé mais il n'est jamais sorti, et j'ai pas compris pourquoi. Je sais pas. Il avait préparé ce projet avec des sons Dirty South…

A : D'ailleurs il était assez en avance sur la vague Dirty South en France…

T : Grave. Il a toujours été en avance. Et D.Abuz System aussi. C'est un truc de fou : le son piano-violon qui est venu vers 1996, ils l'ont fait en 1993. Ils avaient toujours trois ans d'avance car ils étaient branchés sur les Etats-Unis. Bien avant la vague Dirty, Abuz avait compris, il nous disait "C'est ça l'avenir, c'est eux qui vont tout baiser !". Il ne s'était pas trompé. En 2001/2002, ça passait pas, mais lui était déjà dans le délire. Mais de toute façon, ça a toujours été le gros problème de D.Abuz : ils avaient trop d'avance. Ils se sont fait pomper plein d'idées…

A : Par exemple ?

T : L'utilisation de chœurs gospel dans 'Je vis dans le pêché'... Autre exemple : le morceau de Kertra avec Nadim dans "L'Armada". Avant ce morceau-là, j'avais jamais entendu de voix raï avec du rap français. Freeman a fait le morceau avec Cheb Khaled deux ans après. On était hyper précurseur sur plein de trucs : les voix de films sur "Ca se passe" en 95, aujourd'hui c'est plus que banal, mais à l'époque j'avais jamais entendu ça ! Les gens qui passaient nous voir, ils pétaient un câble. A l'époque, fallait se prendre la tête pour extraire une voix de film, mais les gens n'avaient même pas eu l'idée de le faire. Encore un exemple : les scratchs de rap français. Ecoute bien tous les disques d'avant 97, et trouve-moi un scratch de rap français… Attention : du rap français, pas du Mobb Deep ! Dernier exemple : les faces B de rap français sur scène. Je t'assure, j'ai suffisament bougé dans les concerts mais personne ne le faisait. Certains ont du avoir l'idée, mais pas le courage pour le faire. L'orgueil du rappeur : "Ouais, j'vais pas aller rapper sur l'instru de machin…". Attend, tu rappes bien sur l'instru de Jay-Z, tu le connais ?

A : Dernière question : La Cliqua se reforme le temps d'un concert. Ca t'inspirerait de faire la même chose avec le D.Abuz System ? Ce serait possible au niveau logistique ?

T : Ouais ce serait génial. Les grandes retrouvailles. Ce ne serait pas facile à organiser mais ça créerait un choc : Les Spécialistes, D.Abuz, Stor-K sur scène, à l'ancienne ! Ce serait marrant. Je pourrais être partant car je ne suis fâché avec personne, on peut parfaitement refaire des choses ensemble. J'ai aucune rancœur, c'est juste que chacun a envie de faire ses trucs, c'est compréhensible. Tu sais, le cap des dix ans est fatidique dans la musique. Comme dans un couple. Après dix ans, ça passe ou ça casse. Soit on fait un break, soit on continue. Mais si on ne s'est pas fâché avant les dix ans, on se retrouvera vingt ans après. Donc ça va, y a de l'espoir [rires].

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